Les Spectateurs : court-métrage au secours d’une humanité passive (vidéo)

Âgé de 21 ans et originaire de Montpellier, Lucas Monjo a réalisé avec trois de ses camarades un film de fin d’étude qui interpelle. « Les Spectateurs », dans une production léchée héritée de la science-fiction, questionne l’inertie de chacun face à une planète qui court à sa perte. Explorant l’intime pour révéler un destin commun, le court-métrage cherche à faire réagir, pour produire la réflexion chez ces autres « spectateurs », nous. Nous avons cherché à en savoir davantage sur ce jeune homme et son travail d’une grande qualité. (court-métrage visible en bas de page)

Mr. M : Bonjour Lucas, tout d’abord, peux-tu nous dire comment tu as eu l’idée de ce court-métrage engagé, Les Spectateurs ?

Lucas Monjo : Pour moi le thème principal du film, c’est « qu’est ce qui nous pousse à rester passif dans une situation, ou une vie, qui ne nous convient pas ? »

J’en ai eu l’idée parce qu’autour de moi beaucoup de monde était dans ce cas-là. Des amis qui veulent partir vivre une nouvelle vie mais qui sont trop attachés à leur confort tombent dans la déprime. D’autres ne savent plus quel choix de vie prendre car trop de relations interpersonnelles sont en jeu et qu’ils se sentent incapables de les régler. D’autres encore ont très peur de l’avenir parce que leurs choix sont hors de la norme sociale, ou mal perçus par la société. Tout ça crée une léthargie assez palpable, je vois ma génération comme ça en tout cas.

tetr

Mr. M : Dans le film, on voit une femme incapable de quitter la planète Terre, ou en tout cas de prendre une décision. Elle en est malheureuse. Est-ce une métaphore de l’incapacité générale à choisir des modes de vie épanouissants ?

L. M. : Oui, vouloir abandonner la Terre, cela symbolise une fracture totale, et c’est aussi une analogie en rapport avec le désastre écologique que l’on contemple aujourd’hui.  Notre volonté de se séparer totalement de la nature, de se séparer les uns des autres aussi.

Devoir quitter la Terre c’est quelque chose qui est inévitable si l’on ne trouve pas le courage de changer un système capitaliste qui détruit tout. Si l’on s’endort et si on l’accepte, alors on devient spectateur de ce carnage. Mais cela fait aussi référence à une lubie qui fascine ceux qui rêvent d’étoiles mais qui au fond ont peur de la réalité et veulent fuir dans un cocon douillet.

Ce thème là, moins intimiste, on en a eu l’idée dans le pilote du projet « Mars One » sur internet qui montre des gens résignés à quitter la terre pour rejoindre Mars. Leur discours fait très peur à entendre. Vouloir partir alors que c’est une évidence que tous les problèmes sont ici et viennent de nous, c’est une aberration, un désenchantement total.

zefez

Mr. M : Pour toi, quelle doit être l’essence du cinéma ? Son objectif ?

L.M. : Pour moi le cinéma est politique et doit permettre de découvrir le monde au travers du regard de quelqu’un d’autre.

Voir aux travers des yeux d’un autre, c’est créer une expérience qui peut nous changer, nous faire éprouver plus d’empathie mais aussi nous permettre de déceler de la beauté, ou au contraire de l’horreur dans les choses que l’on ne voyait pas forcément comme telles.

Et peut-être que cela permettra de créer un débat, de faire réfléchir et pourquoi pas de changer le monde depuis l’intérieur de chacun.

Pour autant, je ne pense pas trop m’avancer en disant que la majorité des gens ne regardent pas un film ni pour se positionner politiquement ni pour réfléchir. Et je peux le comprendre parce qu’il faut être cinéphile ou plus tourné vers un rapport intellectuel au cinéma pour ça. Je ne vois pas le cinéma comme un outil de lutte frontale. Quel intérêt de faire un film si ce que l’on veut exprimer peut se communiquer dans des tracts politiques ou se rédiger dans un essai ?

Mr. M : Pourtant on a parfois l’impression que le cinéma « mainstream » a abandonné le politique pour un divertissement total, non ?

L. M. : Aujourd’hui, pour beaucoup de monde, le cinéma n’est qu’une usine à rêves préfabriqués, normés et lissés pour plaire au plus grand nombre. De manière générale ça donne l’impression que le cinéma est un pansement, une opportunité de s’évader et d’oublier son quotidien alors que je pense qu’il nous touche bien au-delà et que l’on n’en a pas conscience. Les « blockbusters » ou autres films dits « populaires » renferment les gens sur leurs fantasmes et leurs certitudes, ils n’ont pas besoin de réflexion. Ce sont des suites, des remakes ou des films codifiés avec un héro homme blanc de classe aisée qui va arriver à ses fins en faisant justice lui-même.

C’est le statut de divertissement et de spectacles à sensations de ces films qui en font oublier l’idéologie qu’ils défendent. On passe à cotés du fond et du message. Le danger c’est que l’on intègre leurs représentations du monde. Alors que je pense que le cinéma peut éveiller notre curiosité et changer ces représentations.

spectateurs_film_2

Mr. M : Quel est ton positionnement plus personnel par rapport à tout ça ?

L. M. : Personnellement, c’est la raison pour laquelle je tendrais à faire des films sur des inadaptés, des opprimés, afin de montrer le monde au travers d’eux. Tout ça en prenant en compte que les gens non cinéphiles sont à un endroit et qu’il va falloir aller les chercher, les intéresser et les pousser hors du cadre.

Mon objectif ce serait ça, faire un film qui soit divertissant et qui procure des sensations. Ça ne veut pas dire qu’il faut faire pareil que les grosses productions, au contraire il faut faire très différent, prendre les codes classiques et les bousculer quand c’est nécessaire. Mais ne jamais mépriser l’expérience du film, son cotés immersif et spectaculaire et l’empathie que l’on peut avoir pour des personnages.

À une ère où on consomme tellement d’images, ce premier lien avec un public est hyper important, surtout lorsqu’il glisse vers quelque chose d’engagé et militant. Un film qui aborde une question sociale complexe doit emmener le spectateur puis le pousser à sortir d’un rapport passif avec l’image. Bousculer les habitudes, emmener doucement à réfléchir. Comme un caillou dans une chaussure.

L’espoir c’est toujours de pourvoir toucher quelqu’un en dehors du film, dans sa vie, lui faire se rendre compte qu’il n’est pas tout seul dans son corps, que d’autres ont les mêmes passions, les mêmes sensations face à un paysage.

Mr. M : Le film montre un vaisseau-planète où des éoliennes abandonnées continuent de tourner dans un désert où seules des pelouses trop vertes pour être naturelles sortent de terre. Quelle est ta vision actuelle concernant les thèmes environnementaux / sociétaux et la façon dont nous y faisons face ? 

L. M. : De mon avis, c’est le chaos total. C’est très dur de se concentrer avec tout ce qu’il se passe et d’avoir des débats constructifs et éclairés sur beaucoup de questions à la fois. Il y a beaucoup de colère, beaucoup d’écrans et de gens très occupés. C’est quelque chose que je sépare du cinéma et pour lequel il faut faire des actions réelles et concrètes.

J’ai une vision plutôt pessimiste actuellement sur l’état de la planète et de nos relations sociales. L’action collective et la manifestation meurt en quelques jours et la responsabilité individuelle de chacun pour appliquer des alternatives à nos modes de vie (alternatives largement mises en avant sur ce site d’ailleurs, merci) ont beaucoup de mal à faire effet.

hkjhjk

Il y a tellement de problèmes : évasions fiscales des multinationales qui demanderaient de faire du droit international pour être réprimées. Crise et politiques d’austérité dans un système ou l’on est obligé de casser le code du travail pour essayer de faire de l’emploi parce que si l’on veut que le système perdure on n’a pas d’autres choix. Crise écologique majeure, plus d’abeilles, réchauffement climatique, montée des eaux, pollution de l’air et des sols, pénurie d’énergies fossiles imminente etc.

Je pense qu’il faut s’engager à notre échelle dans des actions collectives et tous les jours se responsabiliser et essayer les alternatives à notre portée dans tous les aspects de notre vie proche et réelle.

Mr. M : Enfin, qu’attends-tu de la diffusion de ton court-métrage ?

L. M. : J’espère que ce court métrage donnera envie aux gens de rentrer sur Terre. Lever les yeux de leurs écrans et leurs nombrils. J’espère qu’il leur inspirera le courage de prendre des décisions face à un mouvement de masse, une norme dans leurs vies personnelles. Pour arrêter d’être Spectateur.

Ce film c’est aussi un warning, il faut nous réveiller et nous rendre compte de ce que l’on risque de perdre si on ne prend pas de décision.

C’est peut-être trop ambitieux. C’est un film de fin d’études qui aborde tout ça de façon détournée. On parle à échelle humaine de problèmes intimes et d’émotions. Avec des effets spéciaux et beaucoup de nostalgie. On l’a fait dans une école qui était très hostile au projet et avec laquelle il a fallu se battre pour faire le film. Mais on l’a fait à l’instinct, et c’est de ça dont il s’agit.

Merci infiniment Lucas.

Le court-métrage