La culture hors-sol a souvent mauvaise presse. Et pour cause, ce mode de production évoque dans les esprits des grandes serres chauffées produisant les tomates hybrides à perte de vue qui rempliront les étals des supermarchés hors-saison. Au-delà de la caricature, des techniques comme l’hydroponie, qui consiste à cultiver les plantes dans l’eau en leur apportant les nutriments nécessaires, n’ont pourtant pas que des inconvénients. Certains s’attachent ainsi à pratiquer ce mode de culture très économe en eau et en minéraux sur petite surface et dans le respect de l’environnement. C’est le cas de la micro ferme des Sourciers, dans le Gers, qui pratique l’hydroponie alternative. Ces cultivateurs d’un nouveau genre démontrent que l’hydroponie peut constituer une réelle alternative pour produire des légumes de manière écologique sur des terres arides ou polluées.

C’est dans le Sud-Ouest, à Lagraulet du Gers, que se sont installés Les Sourciers, dans une serre de 650 mètres carrés. Outre sa petite taille, la particularité de cette exploitation réside dans son mode de culture : l’hydroponie. Marion Sarlé, qui a fondé la micro ferme avec son mari Nicolas, publie aujourd’hui un livre auto-édité « Monter sa micro ferme en hydroponie, bioponie et aquaponie », pour documenter et faciliter l’apprentissage de ce métier méconnu. Ce guide pratique et technique de l’hydroponie écologique propose des informations très concrètes sur cette méthode encore peu documentée, et raconte l’aventure des Sourciers, depuis leur décision de reconversion professionnelle en 2013 pour lancer une micro ferme.

Reproduire le fonctionnement de la terre

De plus en plus répandu en agriculture urbaine, l’hydroponie consiste à reproduire l’écosystème de la terre hors du sol. Concrètement, les plantes poussent dans un substrat (laine de roche, mélange tourbe-perlite ou encore billes d’argiles), irrigué par une eau enrichie d’oligo-éléments et de minéraux fertilisants. L’hydroponie écologique, telle qu’elle est pratiquée par les Sourciers, a pour objectif de rendre ce système vivant et le plus autonome possible. Jean-Martin Fortier, auteur du best-seller de référence dans le maraîchage biologique « Le Jardinier-maraicher », indique dans la préface de l’ouvrage de Marion avoir été convaincu par ce modèle : « Pour un ardent défenseur de la culture bio en sol comme moi, ce livre devrait être une aversion, pourtant c’est tout le contraire. J’y ai appris beaucoup et suis d’avis que ce qui est proposé offre une réelle alternative. »

Si certaines conditions sont assez simples à gérer dans l’eau, telles que le pH et l’oxygénation, l’apport nutritif représente un vrai défi. Pour apporter à la plante les nutriments dont elle a besoin, en quantité et proportion idéale pour son stade de développement, plusieurs méthodes de cultures ont vu le jour. L’hydroponie traditionnelle consiste ainsi à apporter des minéraux directement assimilables par les plantes, alors qu’en bioponie, ce sont des matières organiques qui sont intégrées, et que les bactéries rendront assimilables. Une méthode hybride, pratiquée par Les Sourciers sur leur ferme, imite davantage la terre en intégrant à la fois des matières minérales et des matières organiques dans l’eau. Autre mode de culture de plus en plus médiatisé, l’aquaponie consiste à élever des poissons dans l’eau, leurs déchets étant récupérés comme source de nutrition pour les plantes.

Un circuit fermé pour un système vivant

Les exploitations industrielles pratiquent quant à elle un certain type d’hydroponie conventionnelle. Dans leurs immenses serres chauffées, des légumes poussent toute l’année, avec un bilan environnemental désastreux et un intérêt gustatif limité. Un amalgame largement répandu consiste à croire que ce modèle est la seule application de l’hydroponie, qui serait un mode de production très coûteux en énergie, nécessitant de chauffer les serres et d’utiliser de la lumière artificielle. Or l’hydroponie n’implique pas forcément ce climat hyper-contrôlé, certains la pratiquent même sans serre. Pour Marion, « c’est avant tout une question de cahier des charges, qui diffère entre notre petite ferme et les grandes structures qui veulent produire des légumes toute l’année et les proposer à bas prix pour la grande distribution. » Malheureusement, l’hydroponie à petite échelle souffre de la mauvaise image reflétée par l’industrie.

L’hydroponie écologique dans un système vivant résumée par Marion Sarlé !

Dans leur micro-ferme, les Sourciers s’attachent ainsi à produire des légumes de qualité, en privilégiant le respect de la planète. Ils ne traitent pas les plantes, recyclent les substrats et surtout, ils travaillent en circuit fermé ce qui limite les pertes d’eau et de minéraux. L’eau qui entre dans ce système vivant n’est vidée qu’une fois par an, ce qui permet d’énormes économies, de l’ordre de 90% par rapport aux cultures en terre. En comparaison, les exploitations industrielles vident leur eau toutes les deux semaines, quand elles ne sont pas tout simplement en circuit ouvert, avec de l’eau qui ne fait que passer. Si ces choix écologiques sont permis par la flexibilité des petites surfaces, « les grandes structures commencent peu à peu à s’intéresser à ces innovations. Elles le voient surtout d’un point de vue économique, car le circuit fermé permet de grosses économies d’eau, mais je pense qu’on peut inspirer ce modèle, et peut-être le faire évoluer » se réjouit Marion.

Deux modèles différents

En hydroponie conventionnelle, la plupart des légumes ont peu de goût, ce qui s’explique à nouveau par une différence de cahier des charges. Les tomates, par exemple, sont commandées toute l’année en très grand volumes, doivent être identiques, résister au transport et avoir un temps de vie plus long sur les étals des supermarchés. Les producteurs choisissent donc des variétés qui remplissent ces critères, et le goût est loin d’être leur priorité. Ce qui n’est pas le cas des Sourciers, qui choisissent des variétés savoureuses, récoltent les légumes peu de temps avant leur consommation, et surtout leur fournissent tous les nutriments nécessaires. Une attention rendue possible par un prix au kilo supérieur aux tomates industrielles. « Ce sont deux modèles différents, mais je pense qu’il en faut pour tout le monde », résume Marion, qui ne souhaite pas stigmatiser un mode de culture en particulier.

Au contraire des exploitations industrielles, les tomates des Sourciers sont particulièrement savoureuses ! – Credit Photo Charlotte Jacquet

Un inconvénient majeur de l’hydroponie demeure toutefois l’utilisation du plastique, nécessaire pour faire circuler l’eau dans le système. Mais celui-ci n’est pas jetable ou à usage unique. Dans les fermes désireuses de soigner leur empreinte écologique, comme chez les Sourciers, il s’agit certes souvent de plastique recyclé et recyclable, mais cela ne règle qu’une partie du problème. Si un grand nombre d’alternatives au plastique sont en train d’être mises au point, aucune solution n’est satisfaisante à ce stade pour le remplacer totalement, en raison de leur manque de viabilité économique ou encore de leur fragilité physique. Autre sujet problématique, la provenance des minéraux. Certains sont d’origine naturelle, mais d’autres sont fabriqués en laboratoire, ou extraits de mines parfois lointaines. Peu d’informations sont aujourd’hui est disponibles à ce sujet, et Marion aimerait en savoir plus, afin de pouvoir faire de bons choix et privilégier les minéraux les plus écoresponsables. Un véritable parcours du combattant à ce jour.

Une alternative pour des terres abîmées

Aux côtés de ces inconvénients, l’hydroponie écologique comporte également de nombreux avantages, à commencer par l’absence de gâchis qu’implique le circuit fermé. Les nutriments tournent en effet dans le système jusqu’à ce qu’ils soient absorbés par les plantes, ce qui limite fortement la quantité d’intrants nécessaires. En plus d’être ergonomique, les plantes étant aisément accessibles pour les personnes âgées ou handicapées par exemple, l’hydroponie signifie absence de terre, et donc de parasites. Aucun traitement n’est donc nécessaire. Mais le plus gros avantage de cette méthode demeure son adaptation : il est en effet possible d’installer un système hydroponique partout, ce qui explique son succès en agriculture urbaine ou en zone aride.

Pour les sols abîmés par le dérèglement climatique, par une industrie voisine ou par l’agriculture intensive, l’hydroponie peut également se révéler particulièrement utile, et aider les personnes qui ne sont plus en mesure de cultiver des terres arides ou polluées. De toute évidence, à l’heure du réchauffement climatique, l’alternative risque de se montrer inévitable pour nourrir les populations de certaines zones touchées.

Alors qu’ils commencent à avoir une visibilité importante sur les réseaux sociaux et qu’ils développent leur offre de formation, les Sourciers réalisent ainsi que les enjeux de ce mode de culture dépassent largement ce qu’ils avaient imaginé. Ils reçoivent des messages parfois alarmants de cultivateurs qui font face à des terres trop polluées pour pouvoir produire correctement de la nourriture, et qui ont besoin d’aide pour apprendre à produire autrement. C’est ainsi que les agriculteurs d’Afrique du Nord ou des territoires d’Outre-mer sont de plus en plus nombreux à suivre ces formations, pour des questions de souveraineté alimentaire notamment, et donc de survie à long terme.

L’hydroponie écologique, une réelle alternative. – Credit Photo Charlotte Jacquet

Pour autant, « l’hydroponie n’est pas la solution au dérèglement climatique, ni aux terres polluées. Ce mode de culture n’a vocation qu’à être utilisé temporairement, tient à indiquer Marion. Cette technique peut sauver des productions, des familles, des villages et on peut s’en inspirer pour développer d’autres méthodes. Cela dit, il est nécessaire de travailler, en parallèle, sur nos sols pour rétablir leur fertilité. » Si l’hydroponie n’a certainement pas vocation à remplacer la terre, il s’agit d’une solution parmi d’autres plus résiliente, qui peut constituer une alternative réellement intéressante lorsque l’accès à la terre ou à l’eau est limité.

 Raphaël D.

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