Lorsque des difficultés scolaires, attentionnelles, comportementales ou développementales apparaissent chez un enfant expatrié, l’éloignement géographique peut révéler un frein inattendu : l’accès à une évaluation neuropsychologique adaptée à sa langue maternelle et à son parcours scolaire. Comment accompagner un enfant lorsque les outils disponibles localement ne correspondent pas toujours à ses références linguistiques et culturelles ? Comment éviter que la distance ne se transforme en retard de prise en charge ? Coline Pawlowski, neuropsychologue, éclaire un enjeu encore peu visible pour les familles françaises vivant à l’étranger.

Vivre à l’étranger est souvent présenté comme une opportunité offrant aux enfants un environnement riche, multiculturel et stimulant. Mais cette vision masque des réalités très différentes selon les contextes.

Le vocabulaire lui-même en témoigne : on parle volontiers d’« expatriation » pour décrire les mobilités professionnelles, diplomatiques ou économiques favorisées de personnes disposant de visas facilités et de ressources stables, tandis que les départs contraints, les migrations précaires et les situations administratives irrégulières sont qualifiés de « migration » ou d’« immigration », avec tout ce que ces termes charrient d’obstacles structurels, de racisme, d’instabilité et de rapports de pouvoir hérités de la colonisation.

C’est à la première de ces situations – celle des familles françaises « expatriées » – que s’intéresse cet entretien.

Mr Mondialisation : Pourquoi les difficultés scolaires peuvent-elles être plus complexes à comprendre lorsqu’un enfant vit à l’étranger ?

Coline Pawlowski : « Parce que plusieurs facteurs se superposent. Il y a d’abord les difficultés propres à l’enfant, mais aussi le contexte linguistique, le changement de système scolaire, parfois le bilinguisme ou le plurilinguisme, et l’accès très variable aux professionnels selon les pays.

Une difficulté d’attention, de lecture ou d’organisation peut être attribuée un temps à l’adaptation à l’expatriation. À l’inverse, il faut également éviter de pathologiser ce qui relève simplement d’une période d’adaptation. Toute la difficulté consiste à replacer les observations dans l’histoire développementale, linguistique et scolaire de l’enfant. »

Mr Mondialisation : Pourquoi la langue des tests est-elle si importante ?

Coline Pawlowski : « Une évaluation neuropsychologique ne consiste pas simplement à traduire des consignes. Les outils sont construits et étalonnés pour une population donnée. Le vocabulaire, la compréhension des consignes, les références culturelles et le parcours scolaire peuvent influencer les résultats.

Lorsque l’enfant est scolarisé dans le système français et que sa langue de référence est le français, disposer d’outils adaptés permet une interprétation beaucoup plus pertinente. Cela ne signifie pas qu’un bilan réalisé localement est nécessairement inadapté, mais que la question de la langue et des normes utilisées doit être examinée avec attention. »

Coline Pawlowski, neuropsychologue.

Mr Mondialisation : Quelles situations conduisent généralement les familles à demander un bilan ?

Coline Pawlowski : « Les motifs sont très variés : difficultés persistantes en lecture ou en mathématiques, lenteur, problèmes d’attention, impulsivité, fatigabilité, difficultés de mémorisation ou d’organisation, décalage dans les interactions sociales, suspicion de TDAH, de trouble dys, de TSA ou, plus largement, interrogations sur le fonctionnement cognitif de l’enfant.

Le bilan ne doit pas être pensé comme une recherche systématique de diagnostic. Il sert d’abord à comprendre un fonctionnement, à identifier les points d’appui et les fragilités, puis à déterminer si des investigations ou des accompagnements complémentaires sont nécessaires. »

Mr Mondialisation : L’expatriation peut-elle réellement retarder un diagnostic ?

Coline Pawlowski : « Oui, dans certaines situations. Les parents peuvent ne pas savoir vers qui se tourner, les délais peuvent être importants, ou les professionnels disponibles peuvent ne pas disposer des outils correspondant à la langue d’origine de l’enfant. Les familles peuvent également attendre un retour en France pour engager les démarches.

Pendant ce temps, l’enfant continue à rencontrer les mêmes difficultés et l’école tente souvent de mettre en place des ajustements avec les informations dont elle dispose. Ce délai peut avoir des conséquences sur les apprentissages, mais aussi sur l’estime de soi et le vécu scolaire. »

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Mr Mondialisation : Le bilan a donc également un rôle dans le dialogue avec l’école ?

Coline Pawlowski : « C’est essentiel. Un compte rendu utile ne devrait pas seulement comporter des scores. Il doit traduire les résultats en éléments compréhensibles pour la famille et l’équipe pédagogique : pourquoi l’enfant se fatigue, pourquoi certaines tâches lui demandent davantage d’effort, quels aménagements peuvent être pertinents, quelles stratégies peuvent l’aider.

Pour les enfants expatriés scolarisés dans un établissement français, le fait que les recommandations puissent être directement mises en lien avec leur environnement scolaire facilite aussi la continuité de l’accompagnement. »

Mr Mondialisation : Comment est née l’idée de développer Neuropsy Pawlowski Expat ?

Coline Pawlowski : « Le projet est né très concrètement au sein de mon cabinet en Lozère, à partir de la situation d’un enfant lozérien vivant à l’étranger avec sa famille. Il rencontrait des difficultés dans son parcours scolaire et ses parents se heurtaient à la difficulté de trouver, sur place, une évaluation neuropsychologique adaptée et réalisée avec des outils français. La famille a finalement choisi de revenir en France, en Lozère, afin que leur enfant puisse réaliser son bilan au cabinet.

Cette situation m’a amenée à réfléchir à ce que vivent de nombreuses familles expatriées : devoir parfois organiser un retour en France uniquement pour accéder à une évaluation dans la langue maternelle de leur enfant, avec des outils adaptés à son parcours scolaire et culturel. C’est à partir de cette expérience très concrète qu’est née l’idée de Neuropsy Pawlowski Expat : plutôt que de demander systématiquement aux familles de revenir en France, pourquoi ne pas envisager, lorsque cela est possible, de déplacer cette expertise jusqu’aux enfants français et francophones vivant à l’étranger ? »

© Neuropsy Pawlowski

Mr Mondialisation : Concrètement, quelle forme pourraient prendre ces interventions ?

Coline Pawlowski : « Des déplacements sont envisagés à partir de 2027, en lien avec des établissements français à l’étranger et selon les possibilités réglementaires de chaque pays. Le principe serait de regrouper plusieurs évaluations sur une période déterminée afin que les familles puissent accéder localement à un bilan en français.

Il ne s’agit pas de remplacer les professionnels présents dans le pays, mais de proposer une réponse complémentaire lorsqu’un besoin spécifique existe, avec l’objectif de travailler en articulation avec les équipes éducatives et, lorsque c’est nécessaire, les professionnels de santé locaux. »

Mr Mondialisation : La téléconsultation pourrait-elle résoudre le problème plus simplement ?

Coline Pawlowski : « Elle peut être très utile pour certains entretiens, restitutions, échanges avec les parents ou les équipes scolaires. En revanche, de nombreuses épreuves neuropsychologiques standardisées nécessitent des conditions de passation précises, du matériel spécifique et une observation clinique directe. On ne peut donc pas transposer automatiquement l’intégralité d’un bilan derrière un écran sans s’interroger sur la validité de ce que l’on mesure. »

Le cabinet en Lozère de Coline Pawlowski, neuropsychologue.

Mr Mondialisation : Au-delà du diagnostic, quel est finalement l’enjeu principal ?

Coline Pawlowski : « Éviter qu’un enfant passe plusieurs années à entendre qu’il ne fait pas assez d’efforts alors que personne n’a encore compris pourquoi certaines tâches sont si coûteuses pour lui.

Un diagnostic peut être important lorsqu’il est indiqué, mais le véritable objectif reste la compréhension du fonctionnement de l’enfant. Mettre des mots sur ses difficultés, identifier ses ressources et proposer des réponses adaptées peut changer profondément son rapport à l’école. »

Mr Mondialisation : Que faudrait-il améliorer pour les familles expatriées ?

Coline Pawlowski : « Il faudrait surtout fluidifier les parcours : mieux informer les familles sur les ressources existantes, développer les liens entre établissements français à l’étranger et professionnels francophones, faciliter les échanges avec les professionnels locaux et penser davantage la continuité des accompagnements lors des mobilités internationales. L’expatriation ne devrait pas créer une rupture dans l’accès à l’évaluation ou à l’accompagnement d’un enfant. »

Mr Mondialisation

Photo de couverture de Ben Mullins sur Unsplash

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