Outre-Mer : la crise sociale accentuée par une gestion piteuse du Covid-19

    « Indécente. Déplorable. Bancale. Piteuse. Inadaptée aux territoires. » Ainsi les interviewés, habitants des cinq « départements » d’Outre-Mer, qualifient la gestion de la crise du Covid-19 sur leurs territoires. Pour cause, la gestion de crise s’est imposée indifféremment des spécificités locales, avec de lourdes conséquences sur la vie des citoyens. Explications

    « Indécente. Déplorable. Bancale. Piteuse. Inadaptée aux territoires. » Ainsi les interviewés [1], habitants des cinq « départements » d’Outre-Mer, qualifient sans détour la gestion de la crise Covid-19 sur leurs territoires respectifs. Les mesures prises en France hexagonale ont été appliquées à Mayotte, en Guyane, en Guadeloupe, en Martinique et à la Réunion sans prendre en compte leurs spécificités locales. Ce qui est lourd de conséquences aujourd’hui. 

    En effet, à la gestion nationale approximative du Covid-19, se juxtapose dans ces territoires d’importantes problématiques sociétales. Entre autres : l’accès à l’eau, l’alimentation, les facteurs de comorbidité et le manque de moyens médicaux. Comment respecter le confinement et les consignes sanitaires quand on ne peut même pas se laver les mains en tout temps ? Ni même manger correctement ? Ni boire de l’eau potable ? Que l’on habite dans un bidonville ? Cette crise sanitaire multiplie des problèmes déjà présents depuis des années et accentue les inégalités entre les « départements » d’Outre-Mer, et les départements de France hexagonale. La gestion politique (et médiatique) de ces territoires favorise l’invisibilisation de ces problématiques sociétales, or il est nécessaire d’en prendre conscience car il n’est pas possible de lutter contre une pandémie sans lutter contre ces autres problématiques. Nous avons enquêté en interviewant des habitants des cinq « départements » d’Outre-Mer. Si chaque territoire a ses particularités locales, ils partagent des problématiques sociétales assez similaires, accentuées par une gestion « déconnectée » de la crise du Covid-19 depuis la France.

    Des problématiques sociétales …

    Pour comprendre le caractère inadapté de l’application des mesures prises en France hexagonale en Outre-Mer, il est indispensable de revenir sur les problématiques sociales et économiques de ces territoires. À commencer par l’accès à l’eau. Cannelle témoigne :

      « Depuis ma tendre enfance, en martinique, j’ai toujours connu des coupures d’eau intempestives pendant le carême (saison sèche) »

    La problématique de l’accès à l’eau courante n’est pas due à la sécheresse, c’est un problème de gestion politique depuis des années, et ce dans tous les « départements » d’Outre-Mer. En Martinique, elle s’explique par l’absence de réparation des canalisations … depuis plus de 10 ans. Des politiques ont proposé de régler le problème pendant l’épidémie, mais en pratiquant des tarifs usuraires. À Mayotte, pour avoir accès à l’eau courante, les habitants des bidonvilles doivent se rendre à des bornes fontaines monétiques. La Société Mahoraise des Eaux (SMAE) leur fournit une carte magnétique. Or, là aussi, les dysfonctionnements sont monnaie courante. En Guadeloupe, l’eau courante n’existe pas pour un grande partie de la population et le problème persiste depuis 30 ans. Pourtant, avoir accès à l’eau est une question d’intérêt général : en 2010, l’Assemblée générale de l’ONU déclarait que l’accès à une eau de qualité et à des installations sanitaires est un droit fondamental.

    À cette absence d’eau courante, il faut ajouter la faim. Le prix des denrées alimentaires est plus élevé qu’en métropole en raison de l’octroi de mer [dont le maintien a récemment fait débat]… mais pas seulement. Il faut également prendre en compte l’emprise du monde économique sur les territoires d’Outre-Mer, et notamment du Groupe Bernard Hayot (GBH). Cette entreprise békée détient de nombreuses marques [cf schéma ci-dessous] ce qui crée une quasi situation de monopole. Les prix sont fixés au bon vouloir des békés alors que les produits transformés et industriels sont importés en masse… ce qui a créé dans les territoires ultramarins une dépendance alimentaire vis-à-vis des centres commerciaux, au détriment des producteurs, de l’économie locale, et de la santé des habitants (notamment concernant le diabète).

    Cannelle témoigne en ce sens : « Il faut qu’on se départisse de ce régime d’importation, car c’est pas viable. Ce n’est pas viable parce qu’à partir du moment où la communication est coupée entre la métropole et ses colonies …simplement, on crève la dalle. On a même pas de quoi tenir deux semaine d’autonomie alimentaire pour nourrir 370 000 personnes. En une semaine et demi, c’est torché. À moins de concéder des terres à de jeunes agriculteurs pour organiser l’autonomie alimentaire, je ne vois pas d’autres solutions. Mais ça ne se fera pas ! Parce-que les békés détiennent leur hégémonie par la possession de leurs hypermarchés. Donc ça ne se fera pas, sauf résistance organisée par la société civile »

    L’ensemble des marques rachetées par GBH à La Réunion / Crédits photo : Zinfos974

    Sans oublier le passé, et toujours présent, épidémique des « départements » d’Outre-Mer ; dû au climat tropical. Et notamment la dengue. À Mayotte, on recensait au 6 mai 3 684 cas confirmés par test biologique, 340 hospitalisations et 16 décès (dont 4, pour le moment, ont été considérés comme directement liés à la dengue). Dans le même temps, on comptait 1 419 cas déclarés de Covid-19 (pour environ 2 500 cas dans l’ensemble des Outre-mer), 52 hospitalisations (dont 11 en réanimation) et 19 décès. Des actions de « démoustiquation » ont été mises en œuvre, or le problème n’a pas été résolu à sa source. D’autant plus que les épidémies en territoires ultramarins ne datent pas d’hier : apparition du chikungunya en 2005, de la dengue en 2014… pourtant, les moyens hospitaliers, qu’ils soient humains ou matériels, ne sont toujours pas à la hauteur de l’enjeu. Ils sont même bien inférieurs à la moyenne de la France hexagonale : 

    Nombre de lits d’hôpitaux dans les Outre-Mer en comparaison avec la France hexagonale / Crédits photo : Outre-mer la 1ère

    Un passé épidémique qui est aussi, et avant tout, dû à la colonisation. Le Grand Conseil Coutumier des Peuples Amérindiens & Bushinengé, en Guyane, explique : « Le contexte actuel résonne en nous, il touche les cordes sensibles de la mémoire de nos peuples. Il nous met face à l’héritage d’une blessure coloniale et le traumatisme collectif laissé par les épidémies, qui ont jadis décimé nos ancêtres. Il nous met, nous les descendants des premiers occupants de ce territoire, face à notre condition de survivants à l’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire de l’Humanité : le génocide des amérindiens. Malgré cela, nous restons déterminés, aux côtés des Peuples Autochtones du monde, à remplir notre mission dans la lutte contre le changement climatique, qui est un facteur non négligeable dans l’apparition et la transmission des virus. »

    L’absence d’eau et d’autonomie alimentaire, le passé épidémique mais aussi le manque de moyens matériels et humains en sont la preuve : la crise du Covid-19 ne peut être gérée de la même manière qu’en France hexagonale. C’est pourtant ce qui a été fait, sans se soucier des spécificités locales. Et les conséquences sont graves, autant sur le plan sanitaire que humain.

    … révélant le caractère inadapté des mesures nationales en Outre-mer

    La gestion nationale de la crise du Covid-19 est critiquable. C’est d’ailleurs ce que souligne Héloïse, éducatrice à l’environnement à Mayotte depuis peu, en évoquant le maintien des élections municipales : « L’épidémie a commencé à exploser après les élections municipales ». Or, cette gestion est propre à la France, et non à l’Outre-Mer. Si on ne peut pas dissocier la gestion de crise dans les Outre-Mer et l’Hexagone, on peut en revanche réfléchir à son caractère inadapté dans les territoires ultramarins. Le Grand Conseil Coutumier des Peuples Amérindiens & Bushinengé, en Guyane, abonde en ce sens : « À cela [le Covid-19] s’ajoutent les inégalités sociales, infrastructurelles et sanitaires, qui s’intensifient et se révèlent avec les mesures de confinement. Le Covid-19 ne ralentit, ni n’interrompt les autres fléaux (orpaillage illégal, précarité, etc), qui frappent déjà durement nos communautés.» Le virus ne fait donc que démultiplier les problématiques déjà présentes dans ces territoires insulaires. 

    En premier lieu : l’absence d’eau courante. Comment appliquer les consignes sanitaires données par le gouvernement quand on n’a pas d’eau ? C’est la question soulevée par l’ensemble des personnes interrogées. Depuis janvier, des martiniquais habitant la commune du Lamentin ont vécu plus de 40 jours sans eau courante. Ont été mises à disposition des citernes d’eau… non potable ! Ce qui a provoqué de nombreuses intoxications alimentaires. De plus, la population martiniquaise étant vieillissante, sortir chercher de l’eau dans ces citernes en pleine épidémie représente une lourde contrainte

    « En pleine épidémie, c’est la galère. Notamment pour les personnes âgées. Et les aidantes. Quand tu as une maman de 90ans, qui a alzheimer, et que tu n’as pas d’eau courante chez elle, tu fais comment pour la laver ? Tu la douches à la bassine ? T’as même pas de quoi te laver les mains ! J’ai entendu des trucs franchement … ça fait froid dans le dos ! »

    À Mayotte également, cette problématique n’a pas été prise en compte dans l’application des consignes sanitaires de l’Hexagone au territoire. Dominique Ségard, présidente locale de la Cimade, souligne« Comment faire pour respecter les gestes barrières et se laver les mains, quand on n’a pas accès à l’eau ? Les bornes fontaines dont on dispose pour l’instant ne sont pas efficaces : il faut recharger une carte magnétique pour y avoir accès, cela créé des attroupements dangereux, et cela coûte trop cher pour une population actuellement privée de revenus. Par ailleurs, certaines de ces bornes sont en panne. Les autorités s’apprêtent à installer une quinzaine de rampes d’accès à l’eau, réparties sur l’île. Mais pourquoi avoir attendu aussi longtemps, alors que contrairement à la métropole, on a eu le temps de voir venir l’épidémie ? »

    Concernant l’alimentation, la gestion étatique de la situation est similaire à celle de l’eau : inexistante. La gestion de crise du Covid-19 est profondément inadaptée aux spécificités locales des territoires ultramarins. En ce sens, Héloïse évoque la fermeture des écoles à Mayotte : l’unique repas journalier, pour certains élèves, est à l’école. Ce sont alors les associations et/ou les maires des communes, et non l’État, qui ont mis en place des aides alimentaires pour pallier ce problème. Plus largement, il est difficile de se nourrir lorsque l’économie informelle [⅔ des entreprises marchandes, selon l’INSEE] est stoppée … au profit des grands industriels. Pendant le confinement, les activités économiques de production industrielle, agricole ou halieutique n’ont pas été suspendues ; alors que la majorité sont destinées à l’exportation (notamment les bananes, dont 98% de la production est exportée). Et les prix, de certaines denrées ont explosé : jusqu’à 50€ le kilo d’oignons à La Réunion ! À la fixation aléatoire du prix par les békés, et notamment le Groupe Bernard Hayot, il faut ajouter la multiplication par deux voire trois des coûts du fret alors que l’octroi de mer avait été stoppé en cette crise. Des parlementaires guadeloupéens expliquent

    « À l’heure où l’importation de biens nécessaires au secours des populations est exonérée d’octroi de mer (taxe locale d’entrée sur le territoire), il est incompréhensible qu’en parallèle, Air France se permette de renchérir le coût d’acheminement de ces mêmes biens ».

    En Martinique, cette hausse des prix a eu pour conséquence un désir de retour à l’autonomie alimentaire, pour pouvoir se nourrir décemment. « Pendant le confinement, nombre de personnes ont compris que c’était dangereux de vivre du régime d’importation ! », explique Cannelle. La résistance s’organise alors dans les jardins, pour ceux qui en ont.

    Enfin, les facteurs de comorbidité sont à rappeler en cette période d’épidémie.  Les taux de cancers, de diabète et de surpoids sont bien plus élevés en Outre-Mer. En cause ? L’utilisation de pesticides pour l’agriculture d’exportation : 95 % des Guadeloupéens et 92 % des Martiniquais sont contaminés à la chlordécone, un insecticide longtemps considéré comme indispensable à la culture des bananes pour éradiquer le charançon du bananier. Mais aussi la consommation de produits industriels importés par les békés, qui rompt avec les traditions culinaires bien plus saines. La population est vieillissante, résultant d’un exode massif des jeunes pour leurs études et leur vie professionnelle. Sans oublier la dengue qui frappe de plein fouet l’Outre-Mer.

    Quand la solidarité associative doit pallier aux défaillances de l’Etat français / Crédits photo : Le Cahier Perturbé

    Par tous ces facteurs, les habitants d’Outre-Mer sont particulièrement vulnérables face au Covid-19. Des facteurs qui sont bien connus par le gouvernement français … or ce n’est pas pour autant que les territoires ultramarins ont reçu les moyens médicaux pour y faire face. Alors, quand le virus Covid-19 débarque, la même crainte est partagée par tous : à qui attribuer les quelques lits de réanimation ? Doit-on privilégier la personne qui a la dengue, ou celle atteinte du Covid, ou encore celle qui a un cancer ? Certes, des lits supplémentaires ont été apportés dans certains territoires, mais à qui les attribue-t-on ? Des questionnements partagés par Mathilde et Marion, toutes deux militantes décoloniales réunionnaises.

    Car le contexte colonial n’est d’ailleurs jamais bien loin. Le Groupe Bernard Hayot, pour redorer son image suite au scandale du chlordécone dont il est responsable, a annoncé un don de masques aux Agences Régionales de Santé des Outre-Mer. Or, personne n’a été dupe face à ce « Covidwashing », explique Cannelle  : « Tout le monde a découvert sa supercherie, en plus les masques étaient pourris, et il y eut une note confidentielle des petites et moyennes entreprises qui corroboraient le fait qu’il allait les vendre. Alors qu’il a pas le droit de les vendre. Ils doivent être réquisitionnés. Sauf que c’est le groupe Hayot, ce sont des gens bien trop influents. »

    Contrairement aux dires du Premier Ministre, affirmant le 19 avril que la stratégie en Outre-Mer est “payante”, l’absence de prise en compte de ces spécificités locales n’a pas été sans conséquences. Le confinement, ainsi que les consignes sanitaires ne peuvent pas être mis en place dans des territoires ne disposant ni d’eau courante, ni de quoi se nourrir décemment, ni de moyens médicaux. Car le virus est toujours bien présent dans l’ensemble des territoires d’Outre-Mer, notamment à Mayotte, qui reste confinée depuis le 11 mai. Pourtant, tous les interrogés n’hésitent pas à affirmer que cela aurait pu être évité avec une gestion adaptée à leur réalité.

    Les « départements » d’Outre-Mer avaient une avance d’environ quatre semaines par rapport à la chronologie épidémique hexagonale, explique le Grand Conseil Coutumier des Peuples Amérindiens et Bushinengé en Guyane. Or, les aéroports n’ont été fermés qu’en même temps que ceux de France hexagonale, malgré les manifestations et demandes répétées des habitants d’Outre-Mer depuis plusieurs semaines. Soit un mois de retard. Or, si les politiques ont légitimé leurs propos et doléances en appliquant les décisions nationales, ce n’est pas pour autant qu’elles ont été respectées. À La Réunion, entre février et mars, des bateaux de croisière italiens ont accosté à La Réunion, alors même que le virus commençait à faire des ravages en Italie. Craignant l’arrivée de ces bateaux sur les côtes, des Réunionnais ont manifesté devant le Port Est mais ont été réprimés par la police. Mathilde et Marion évoquent un sentiment de dépendance envers l’Hexagone, dépendance qui a permis l’arrivée du virus en Outre-Mer :

    « On a l’impression d’attendre des ordres ou des annonces depuis Paris… On a l’impression d’être dirigé par Paris en fait ». 

    Depuis le début de la crise, la Croix-Rouge française est mobilisée sur l’accès à l’eau autour de 34 bornes fontaines réparties sur l’ensemble du territoire et priorisées avec l’Agence régionale de santé (ARS) / Crédits photo : Croix-Rouge française

    Et si ces « départements » ultramarins avaient eu un autre statut lors du Covid-19 ?

    C’est la question soulevée par tous les interviewés. Et notamment Cannelle : 

    « Si on était indépendants, ça ne se serait pas passé comme ça. En fait je NE sais pas … Car si on était indépendants, on serait aux mains des békés. Mais c’est clair que la gestion aurait été différente, comme ça l’a été en Nouvelle-Calédonie avec le Kanak. ILs ont pris parti de fermer les frontières maritimes et aériennes tout de suite. Du coup, ils n’ont pas rencontré les problèmes auxquels nous nous avons été confrontés. Parce-qu’il y a une certaine autonomie qui leur a été concédée. Ils ne jouissent pas du même statut que nous. C’est bien là où je me rends compte que l’appartenance à la France, c’est bien une tare, et pas une chance du tout

    La Nouvelle-Calédonie est une « collectivité d’outre mer à statut particulier ». Ce statut unique lui permet de jouir d’une certaine autonomie, et notamment en terme de compétences étatiques. La gestion de la crise du coronavirus n’a donc pas été calquée sur les décisions nationales mais propre aux spécificités du territoire. Ce sont les autorités coutumières qui ont décidé de la mise en place de la quarantaine rapidement. Conséquence, il n’y a eu que 18 cas de Covid-19 sur l’île, tous importés. Il n’y a eu aucun cas autochtone. La Nouvelle-Calédonie partage pourtant des problématiques sociales identiques à celles des Outre-Mer : facteurs de comorbidité (diabète, obésité), insuffisance de points d’eau, promiscuité des habitats, manque de masques. A cela s’ajoute, chez les Océaniens, une peur panique de la maladie. Au début du XXe siècle, les Kanaks ont perdu une grande partie de leur population lors de l’arrivée des colons et de leurs microbes, contre lesquels ils n’étaient pas immunisés. Depuis lundi 20 avril, la Nouvelle-Calédonie est donc en « confinement adapté » à leurs spécificités géo-culturelles. Les restaurants, les coiffeurs et beaucoup d’autres commerces ont pu reprendre leurs activités, et les élèves sont retournés en cours dernièrement. 

    Réfléchir à un autre statut pour les territoires d’Outre-Mer apparaît d’autant plus indispensable en ce qu’ils n’ont rien de « départements » en pratique. C’est en ce sens que Mathilde questionne la présence de l’Agence Française de Développement sur ces territoires : « si on part du principe que les Outre-Mer sont français, on est pas censés avoir une AFD […] on est pas censés être des ‘pays en voie de développement’. La présence de l’AFD questionne sur la pertinence du statut de département ». Certes, les AFD sont d’une grande aide pour lutter contre les problématiques sociales précédemment citées, or cela démontre effectivement que les Outre-Mer ne sont pas des départements. Au regard de la situation sociale et économique, il est abusif de parler de « département » ajoute Héloïse : « En arrivant à Mayotte, j’ai pris une claque socialement parlant … C’est pas possible que ce genre de choses [absence d’eau courante, alimentation, etc] se passent alors qu’on est censés être dans un département français ». Or cette réflexion n’est pas à l’ordre du jour de l’Hexagone. L’amendement Virapoullé, en vigueur à la Réunion depuis 2003, en est la preuve. Cet amendement exclut La Réunion des dispositions qui autorisent un département ou une région d’Outre-Mer à délibérer dans des matières législatives, des compétences normatives normalement dévolues à l’Etat. Autrement dit, il empêche les représentants locaux de La Réunion de prendre des décisions localement, en ayant connaissance des particularités locales et sans minimiser les problèmes sociétaux. Ce qui, au vu de la situation en Nouvelle-Calédonie, aurait été un avantage pour gérer la crise sanitaire du Covid-19.

    Or, repenser le statut des Outre-Mer implique aussi de repenser le système économique des îles. Et notamment en ce qui concerne l’import-export. Il s’agit de privilégier l’autonomie alimentaire des populations locales face à l’exportation. Afin qu’elles puissent se nourrir décemment mais aussi, ne plus subir les conditions de travail des champs d’agriculture destinés à l’exportation, et notamment dans les bananeraies. Cela implique aussi et surtout de repenser, français d’Hexagone, notre rapport aux territoires d’Outre-Mer. En y cessant les activités extractivistes, destructrices des écosystèmes des îles, et notamment les projets miniers en Guyane qui continuent pendant cette crise sanitaire. Et en cessant de les percevoir comme des destinations touristiques, auxquelles on ne pense que pour passer nos vacances. C’est en ce sens que Cannelle conclut notre interview : 

    « Globalement, si tu regardes la télé, on ne parle pas de nous. en fait, On n’existe pas, on ne fait pas partie de la France. À partir du moment où ne on fait pas partie de la France, qu’on est juste une vieille extrémité lointaine à laquelle on pense que pour passer ses vacances d’été ou de Noël, quand il fait un peu trop froid en France, c’est juste pas étonnant qu’on ne fasse pas partie du monde d’après. On n’a jamais fait partie de votre monde en fait.»

    – Camille Bouko-Levy

     

    Source photo d’entête : Croix-Rouge française

    [1] Pour cet article, nous avons interviewé Cannelle, une martiniquaise de 23 ans, juriste de profession et journaliste d’investigation. Nous avons également échangé avec Mathilde et Marion, deux réunionnaises de 22 et 24 ans. Mathilde, diplômée de Sciences Po Paris, a réalisé un stage à l’AFD de La Réunion. Quant à Marion, elle étudie à l’université de droit Paris 1, et est actuellement en Master 2 Droits africains. En Guyane, nous avons contacté Sylvain Van Der Pilj, président du Grand Conseil Coutumier des Peuples Amérindiens & Bushinengé. A Mayotte, nous avons interviewé Héloïse, arrivée à Mayotte depuis dix mois pour son métier d’éducatrice à l’environnement, dans le cadre d’une fédération d’associations environnementales.

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