Alors que le Salon de l’agriculture ouvre ses portes jusqu’au 5 mars, le malaise est grandissant au sein des professions agricoles. Salaires au plus bas, nombre de suicides en augmentation, soumission à la grande distribution et doutes quant à l’avenir de la profession : le monde agricole est en crise. Derrière le suicide des agriculteurs, la mort d’un modèle agricole ?

Comme dans la majorité des secteurs de l’économie, le modèle basé sur la croissance touche à ses limites, sociales, économiques et environnementales. La raréfaction des ressources et le changement climatique sont un des facteurs d’explication. Mais d’autres raisons peuvent être invoquées, notamment la compétition économique acharnée qui laisse les plus petites entreprises sur le carreau au profit d’une course à la productivité tout en mettant en danger les résiliences locales. Depuis quelques années, le monde agricole est touché de plein fouet par ces problématiques, avec des conséquences terribles sur les vies humaines.

Entre malaise agricole et défaillance de l’État

En octobre 2016, le site allodocteur.fr sonnait déjà la sirène d’alarme sur francetvinfo.fr : le nombre de suicides parmi les agriculteurs était en nette augmentation – trois fois plus élevé que les années précédentes. Ces chiffres s’expliquent non seulement par le manque de perspectives pour l’avenir mais aussi par l’incapacité des professionnels du secteur à vivre décemment des revenus de leur métier. Ainsi, les chiffres indiquent qu’un tiers des agriculteurs a touché moins de 350 euros par mois en 2015. Qui pourrait vivre dans de telles conditions ? Ce malaise est de plus transversal, puisqu’il concerne la très grande majorité des métiers du secteur.

« Endettés jusqu’au cou et soumis à un travail harassant, la plupart de nos agriculteurs s’interrogent sur leur devenir : ne risquent-ils pas de tomber prochainement en faillite et de renoncer à leur métier avant même de partir à la retraite ? » se demandait l’agronome Marc Dufumier dans un récent plaidoyer consacré aux rendements et à la soutenabilité économique des pratiques agricoles alternatives (agroécologie et permaculture) publié par l’association Fermes d’avenir. À l’heure où des solutions plus écologiques s’imposent, ne faut-il pas repenser l’agriculture dans son intégralité ? Comme le soulignent diverses analyses, le modèle productiviste touche à ses limites : au nom de la production de masse à bas prix, il empêche les agriculteur de vivre dignement, tout en étant à l’origine de pollutions importantes localement mais aussi à l’échelle de la planète.

Le modèle agricole en cause

Les maux sont bien connus :  au cours du 20ème siècle, le secteur s’est tourné vers une logique industrielle, remettant en cause le fonctionnement traditionnel du secteur. Une transition alors séduisante et une promesse de voir la pénibilité du travail diminuer tout en augmentant les rendements. Soumis rapidement à une concurrence impitoyable, les paysans n’ont d’autres choix que continuer à augmenter les rendements pour réduire les prix. Très vite, la logique productiviste s’impose. Ce modèle contemporain entraîne des aberrations : « nombre de producteurs français traversent une crise majeure face à la concurrence des autres pays européens en raison de la surproduction, notamment dans les secteurs de la viande porcine, bovine et du lait », note Libération. De fait, les agriculteurs ne sont pas sortis gagnants de cette reconversion, puisque comme le notait #datagueule 69, le revenu net réel des entreprises agricoles a diminué de 56% entre 1960 et 2004, pendant que les rendements, eux, doublaient. Dans le même temps, l’autonomie alimentaire des populations au niveau mondiale reste précaire et 800 millions de personnes dans le monde souffrent de la faim. Que de paradoxes.

Pourtant, malgré toutes ces difficultés, l’État tarde à soutenir la transition vers un modèle soutenable. Ainsi, comme le rapporte Reporterre cette semaine, l’État français multiplie les retards dans le versement des aides qui sont dues aux agriculteurs bio. Légitimement, les personnes concernées « s’interrogent sur la volonté du gouvernement de les soutenir et de promouvoir leur mode de production ». 80% des fermes bio seraient touchées, toujours selon le même article. Mais les alternatives existent. De nombreuses exploitations, comme celle du Bec-Hellouin, montrent le chemin d’un modèle plus durable et rentable pour les producteurs. Par ailleurs, malgré les doutes qui traversent le secteur, des personnes restent attirées par la profession, à l’image des néo-ruraux qui participant à la mise en place d’un modèle « qui ne se construirait pas systématiquement sur l’obsolescence ». Enfin, bonne nouvelle, la surface totale des exploitations agricoles biologiques continue de progresser. Cependant, les incitations à l’évolution du secteur, offrant notamment un meilleur revenu aux « nouveaux agriculteurs », restent limitées et très peu de figures politiques axent leur programme sur la transition écologique.

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