Alors que le monde agricole bouillonne depuis plusieurs jours en France et ailleurs en Europe, le Haut conseil pour le climat (HCC) publie un rapport qui appuie sur l’urgence d’une transition juste du secteur. Loin des sirènes de la division, lecture tout en nuances de la situation. 

Ce 25 janvier, le Haut conseil pour le climat (HCC), un organisme indépendant d’analyse des politiques publiques en matière environnementale, publie son rapport d’observation des politiques alimentaires et agricoles françaises à l’aune des enjeux climatiques.

Le climat : un enjeu multiple qu’il nous faut mieux comprendre

Si le document de 168 pages a d’abord pour but d’évaluer la mise en œuvre et l’e­fficacité de l’action publique pour « réduire les émissions de gaz à effet de serre, développer les puits de carbone, réduire l’empreinte carbone et développer l’adaptation au changement climatique du système alimentaire », il vise également à aborder les impacts socio-économiques, environnementaux et sanitaires de ces différentes politiques.

Crédits : HCC, janvier 2024, « ACCÉLÉRER LA TRANSITION CLIMATIQUE AVEC UN SYSTÈME ALIMENTAIRE BAS CARBONE, RÉSILIENT ET JUSTE », disponible ici.

le secteur agricole est « en première ligne des défis climatiques »

Pour la climatologue Corinne Le Quéré, présidente du HCC, le secteur agricole est « en première ligne des défis climatiques », représentant 18% des émissions de gaz à effet de serre de l’hexagone en 2021.

Inondations, sécheresses, vagues de chaleur ou gel tardif, les événements climatiques rendent la tâche des agriculteurs de plus en plus difficile, et accroissent les difficultés structurelles qui pèsent déjà sur leurs épaules.

A l’écoute d’une crise agricole d’ampleur

A mesure que le nombre d’agriculteurs en activité s’amenuisede 1,6 million en 1970, ils n’étaient plus que 389.000 sur le territoire lors du dernier recensement agricole effectué en 2020les revendications des travailleurs du secteur se multiplient.

Lors des dernières manifestations et blocages organisés en ce début d’année, les exploitants et exploitantes agricoles appellent (entre autres) à une augmentation des revenus, une simplification administrative et une revalorisation de leur fonction au sein de la population, tout en dénonçant les conditions de travail extrêmes imposées par l’ultra-libéralisation du secteur.

Dans ce contexte fragile, le HCC dénonce dans un communiqué des politiques publiques se résumant trop souvent à des mesures de gestion de crise à court ou moyen terme, ne permettant pas de lever « les freins et verrous » qui font obstacle à une véritable transition du secteur :

« Transformer le système alimentaire pour répondre aux défis auxquels il fait face – difficultés socio-économiques, santé, climat, environnement – nécessite une stratégie et une politique économique de long terme pour donner une vision claire des évolutions souhaitables pour les producteurs comme pour les consommateurs »,  souligne Corinne Le Quéré.

Sortir de l’urgence et penser au long terme

Ainsi, accélérer la réduction des émissions de l’alimentation et de la production agricole, tout en protégeant l’avenir des professionnels et les consommateurs passe nécessairement par une transformation majeure de l’ensemble du système alimentaire.

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« La structure et le fonctionnement du système alimentaire freinent l’adoption de pratiques agricoles et alimentaires bas carbone, et limitent la possibilité de changements transformationnels. Ces freins et verrous peuvent être levés par des changements profonds des systèmes agro-alimentaires », plaident les spécialistes.

Ils et elles énumèrent par ailleurs la revalorisation des revenus des agriculteurs pour soutenir et accompagner leurs changements de pratiques, la réorientation des subventions publiques, mais aussi la mobilisation de l’ensemble des acteurs de l’agro-alimentaire, en ce compris la grande distribution.

Crédits : HCC, janvier 2024, « ACCÉLÉRER LA TRANSITION CLIMATIQUE AVEC UN SYSTÈME ALIMENTAIRE BAS CARBONE, RÉSILIENT ET JUSTE », disponible ici.

Pour faciliter la transformation en profondeur du système alimentaire au bénéfice de l’action climatique, tout en préservant la production agricole et une nourriture accessible, le HCC propose plusieurs recommandations en matière d’alimentation, de nutrition et d’agriculture.

De la fourche à l’assiette : la transition doit être complète

Dans les champs, l’organisme indépendant plaide par exemple pour l’augmentation du stockage de carbone dans les sols agricoles grâce à des pratiques agroécologiques comme le plantage de haies, l’utilisation d’engrais organiques ou encore la mise en place de cultures intermédiaires.

En outre, la réduction et optimisation de l’utilisation d’engrais azotés minéraux s’avère également être un élément essentiel dans la réduction des effets nuisibles de l’agriculture sur son environnement.

En résumé, « les principales options d’adaptation relèvent de l’agriculture climato-intelligente et de l’agroécologie », expliquent les chercheurs. « Elles consistent à sélectionner et utiliser des variétés ou des espèces de plantes plus tolérantes à la sécheresse et aux températures élevées, à sélectionner des races animales thermo-tolérantes, à diversifier les cultures et les choix variétaux afin de réduire les risques à l’échelle de l’exploitation ».

Crédits : HCC, janvier 2024, « ACCÉLÉRER LA TRANSITION CLIMATIQUE AVEC UN SYSTÈME ALIMENTAIRE BAS CARBONE, RÉSILIENT ET JUSTE », disponible ici. 

A côté de cela, « d’autres leviers doivent également être actionnés en aval de la production agricole », comme la réduction de la consommation des produits carnés par les ménages afin d’éviter les « fuites à la frontière », caractérisée par l’absence de changement de comportement de consommation alors que la filière productrice entame une transition. Pour combler l’offre manquante, les consommateurs en mal de produits carnés se tourneraient en effet vers des viandes importées, favorisant ainsi la précarité du monde agricole français.

Un défi climatique, social et économique à relever

 

Finalement, « les recommandations visent à orienter le soutien vers les pratiques les moins émettrices et à développer une offre alimentaire bas carbone, dans une dynamique de transition juste », défendent les auteurs du rapport. Cette transformation s’inscrit dans une perspective de neutralité carbone de la France à horizon 2050, comme le prévoit les Accords de Paris.

Dans ce contexte, le système alimentaire est appelé à relever un triple défi climatique :

« réduire au maximum les émissions de gaz à effet de serre qu’il engendre, augmenter le stockage de carbone dans les sols agricoles, tout en se préparant à un climat plus chaud de +2 °C à court terme et possiblement de +4 °C à plus long terme », alerte Corinne Le Quéré.

Le HCC assure qu’en suivant une approche d’ensemble, une réduction de 50 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole à l’horizon 2050 est « réalisable », à condition « d’être accompagnée d’une baisse d’au moins 30 % de consommation de produits d’origine animale (…), de soutien et accompagnement des acteurs, et d’actions renforçant la résilience du système alimentaire ».

L’organisme appelle également à une profonde coordination des politiques concernant l’agriculture, l’alimentation, la santé publique, le climat et l’environnement. Une perspective écologique et sociale fédératrice à l’heure où, à juste titre, la colère gronde dans le secteur.

-L.A

Image d’entête Corinne Le Quere, Présidente du HCC @/Flickr


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