Dans la perspective d’un effondrement systémique qui menace notre civilisation, l’alimentation se trouvera en première ligne des secteurs les plus touchés. Pour restaurer une véritable souveraineté alimentaire, l’agriculture doit donc être réinventée. Certains pionniers s’y emploient déjà, comme Perrine et Charles Hervé-Gruyer. À la Ferme du Bec Hellouin, ils expérimentent des solutions concrètes pour passer d’un système productiviste et destructeur de l’environnement à un modèle agricole résilient, durable et régénérateur des sols et de la biodiversité. Nous sommes partis à leur rencontre, l’interview est à retrouver dans son intégralité sur Imago, avec le podcast audio Les champs des Possibles.

Lorsque Perrine et Charles Hervé-Gruyer s’y installent en 2003, la ferme du Bec Hellouin, du nom du village normand qui l’abrite, est un projet d’autosuffisance. Mais leurs objectifs évoluent et dès l’année 2006, ils prennent le statut d’agriculteur et lancent une petite exploitation bio, dont le fonctionnement basé notamment sur la traction animale sera plus tard inspirée de la permaculture. Intrigués par les modes d’agriculture alternatifs que le couple pratique, des ingénieurs en agronomie s’intéressent rapidement à la ferme.

Depuis, des études scientifiques sont menées dans le cadre du projet, en partenariat avec plusieurs organismes de recherche et universités reconnues. En parallèle, un grand nombre de formations sont mises en place pour partager les savoir-faire qu’ils ont redécouvert. Perrine et Charles Hervé-Gruyer ont également publié plusieurs livres dans le but de témoigner de leur parcours et de transmettre le résultat des expérimentations qu’ils mènent à la ferme depuis une quinzaine d’années.

Un modèle alimentaire largement dépendant du pétrole

Aujourd’hui, l’activité de la ferme du Bec Hellouin prend un nouveau tournant. La commercialisation de légumes est fortement ralentie et les formations vont s’arrêter pour permettre au couple de se focaliser dans les années qui viennent sur la recherche. L’objectif est de bâtir un autre modèle pour l’avenir, celui de la micro-ferme résiliente. Pour cela, l’un des leviers-clés est de concevoir une agriculture qui se passerait de la ressource sur laquelle repose toute notre économie mais qui viendra inexorablement à manquer : le pétrole.

La production conventionnelle est à l’heure actuelle très largement dépendante des énergies fossiles – Photo Unsplash

« Ce qu’on trouve dans la plupart des assiettes des pays dits développés aujourd’hui dépend à quasiment 100% du pétrole, constate Perrine Hervé-Gruyer. Que ce soit à l’étape de la production, de la transformation, de la logistique, à tout niveau, l’influx du pétrole est déterminant. » L’approvisionnement alimentaire est par ailleurs largement dépendant des échanges internationaux, en raison notamment de la spécialisation accrue des zones de production. En Normandie, par exemple, 80% du blé produit est exporté, alors même que sa capitale, la Métropole de Rouen, importe 98% de ses aliments.

Un maillage du territoire de petites fermes vivrières

Ce genre de réalités absurdes fait à l’heure actuelle partie intégrante d’un modèle régi par les lois du libre-échange. L’agriculture, qui répond au besoin premier de l’être humain, est pourtant l’une des pratiques sur lesquelles on peut avoir le plus d’influence, à la fois sur l’environnement et sur le comportement des consommateurs. Pour Perrine Hervé-Gruyer, il s’agit clairement de l’activité privilégiée pour réconcilier l’environnement et la production de nourriture. C’est donc tout un système alimentaire qu’il convient de repenser pour atteindre une réelle souveraineté alimentaire.

D’après elle, « il faudrait un maillage du territoire de petites fermes, de petites entités vivrières dans lesquelles les arbres seraient la colonne vertébrale du système. Chaque ville, chaque village doit avoir sa ou ses petites fermes vivrières en polyculture-élevage, qui intègre un maraicher, un éleveur, un apiculteur, un producteur de fruits, d’herbes aromatiques, etc. » Dans ce vaste système agraire solidaire, chaque entité rend des services écosystémiques aux autres. Reste encore à opérer la transition vers ce modèle, dans laquelle les citoyens ont un rôle à jouer en tant que consommateurs et porteurs de projet.

La force de l’exemple

L’essentiel du pouvoir de changement se situe néanmoins au niveau politique. L’alimentation, à la base de la vie, doit devenir un domaine dans lequel les politiques s’investissent en priorité, et pas sous le seul angle de la productivité nationale. « Il faudrait beaucoup plus d’aides, ou au contraire d’exonérations pour les agriculteurs, notamment pour créer des emplois » propose Perrine Hervé-Gruyer, qui a été conseillère régionale de l’ancienne région de Haute-Normandie. Si elle n’a aujourd’hui plus d’illusions sur le fait que les initiatives pourraient venir des élus, « c’est du collectif citoyen que viendra le salut mais il faudra s’appuyer sur le politique pour initier un changement qui sera durable. »

La ferme du Bec Hellouin s’inspire de la permaculture pour pour créer un environnement épanouissant pour l’être humain et pour l’environnement.

Mais Perrine Hervé-Gruyer croit surtout à la force de l’exemple, et s’attache dès lors à montrer qu’une autre agriculture est possible. Le partenariat engagé très tôt avec des universités et organismes de recherche permet de donner une autre dimension à ces expérimentations. La première étude, menée avec Agro Paris Tech entre 2010 et 2015, concernait la viabilité économique de ce type de système. Elle a connu un retentissement important dans le milieu, et a été suivie d’autres travaux, étudiant notamment l’impact écologique de ces pratiques culturales, qui ont d’ailleurs révélé un effet majeur sur la biodiversité locale.

Captation carbone et agroforesterie

Une autre étude essentielle menée à la Ferme du Bec Hellouin concerne la captation carbone. Par la plantation d’arbres et l’ajout de matière organique dans les sols, le carbone est capté par l’écosystème, ce qui pourrait à grande échelle modérer le dérèglement climatique. « Chaque année, on constate sur le terrain les effets de ce dérèglement, on a des phénomènes météorologiques inédits, des températures absolument ubuesques, des sécheresses, des canicules au mois d’avril ou au mois de mai… Tout le vivant est très perturbé. » La nature a heureusement une capacité de résilience extraordinaire, dont la ferme s’inspire, dans la lignée des principes de la permaculture, pour créer un environnement épanouissant pour l’être humain et pour l’environnement.

C’est ainsi qu’une autre étude, sur la forêt-jardin, se poursuit. Ce système agroforestier, articulé sur différentes strates d’arbres, sera à terme auto-suffisant en termes d’entretien et de production. Si des interventions sont encore nécessaires à l’heure actuelle, ce système est très prometteur puisqu’il est basé sur l’arbre. Ce type de production alimentaire peut en outre s’inscrire dans différents paysages et peut aussi convenir à des personnes diminuées physiquement, qui ne pourraient pratiquer d’autres types d’agriculteur. Perrine Hervé-Gruyer en est convaincue : « les arbres et leur production sont l’avenir de l’alimentation, notamment les fruits à coques, qui constituent une bonne solution pour fournir des protéines végétales. »

Redécouvrir des modes de culture oubliés

La ferme poursuit donc certains de ses programmes, et axe les prochaines recherches sur la production sans énergies fossiles de fruits, de légumes mais aussi de céréales, dont l’alimentation dans le monde dépend aujourd’hui pour 60%, et qui paraissent encore plus dépendantes du pétrole. Concrètement, l’essentiel de l’activité agricole se fait donc à la main, avec l’aide ponctuelle de la traction animale. Ils se reposent aussi sur des outils dont ils s’assurent qu’ils sont efficaces, légers, faciles à utiliser et ergonomiquement adaptés. La progression des connaissances scientifiques permet en ce sens de réadapter des outils anciens.

La réadaptation d’outils anciens est au coeur du modèle prôné par la ferme du Bec Hellouin.

S’inspirer des méthodes ancestrales permet aussi de redécouvrir des modes de culture oubliés, comme ce que l’on appelle le blé jardiné. La ferme du Bec Hellouin tente ainsi de retrouver des variétés de céréales anciennes et des techniques traditionnelles, et se base sur les textes des anciens. Les rendements renseignés par certains de ses ouvrages, notamment celui d’Olivier de Serres (1539-1619), s’approchent d’ailleurs des rendements constatés par les céréaliers bio d’aujourd’hui qui fonctionnent à l’énergie fossile. Au cours de cette deuxième année de recherche, Perrine et Charles Hervé Gruyer n’en sont pas encore là, mais continuent de s’améliorer en termes de sélection de semences, de récoltes mais aussi d’égrenage et de transformation.

Après avoir contribué à l’émergence d’un mouvement de renouveau de l’agriculture qui se développe chaque jour un peu plus, la ferme du Bec Hellouin se concentre donc aujourd’hui sur l’expérimentation. Dans un contexte d’effondrement de plus en plus probable, ces méthodes alternatives pourraient permettre la pérennisation d’un nouveau système alimentaire basé sur la petite ferme vivrière et résiliente de demain, ancrée dans un territoire dont elle sera le grenier.

Pour retrouver l’interview au format audio : Les champs des Possibles.

Raphaël D.

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