Si 2019, marquée par de nombreuses catastrophes climatiques, conclut la décennie la plus chaude de l’histoire humaine, les années qui viennent promettent de battre ce triste record. C’est un fait, le dérèglement climatique, provoqué par les activités humaines depuis l’avènement de l’ère industrielle, aura des impacts désastreux sur l’ensemble du vivant. Aujourd’hui, une étude menée par des scientifiques américains dévoile une nouvelle menace pour la vie sur terre. Des conditions de chaleur et d’humidité inédites ont en effet été observées dans certaines régions du globe. Les occurrences de ces températures trop sévères pour la tolérance de l’être humain devraient se multiplier dans les décennies à venir.

La température moyenne à la surface terrestre a connu une augmentation de 1,1°C par rapport à l’année 1950 et l’époque préindustrielle. Un chiffre qui peut facilement tromper le profane, car il cache une augmentation des extrêmes climatiques locaux bien au-delà d’un seul degré. Par ailleurs, la poursuite du changement climatique promet, si rien n’est fait, une augmentation des températures moyennes de 7°C selon le pire scénario possible. Une chose est certaine, cette hausse observée ne fait que s’intensifier, la dernière décennie ayant été enregistrée comme la plus chaude de l’histoire. Depuis 1980, chaque décennie bat en réalité ce record. 2019, ponctuée par des conditions climatiques particulièrement extrêmes, se classe ainsi en deuxième place des années les plus chaudes jamais enregistrées, juste derrière 2016. L’Organisation météorologique mondiale (OMM), qui communiquait ces chiffres en janvier, prédit que cette tendance est amenée à se poursuivre. La chaleur accumulée par les océans, qui absorbent l’énergie excédentaire du réchauffement de la planète, a également atteint un nouveau pic, comme le révèle une étude parue dans la revue Advances in Atmospheric Sciences.

Des conditions climatiques trop sévères pour l’homme

Aujourd’hui, un autre rapport, publié dans la revue Science Advances, met en lumière l’apparition de conditions climatiques extrêmes nouvelles, qui dépassent le seuil de tolérance de l’être humain. Entendez : des conditions impropres à la vie humaine (et forcément animale pour de nombreuses espèces). C’est en s’intéressant à la température humide, une donnée corrélée à la température de l’air ainsi qu’à son taux d’humidité, que les scientifiques ont fait cette découverte. Si la capacité de l’être humain à évacuer efficacement la chaleur lui a permis de s’étendre sur tous les continents, notre limite physiologique supérieure en termes de température humide (wet-bulb temperature en anglais, ou TW) est de 35°C (à ne pas confondre avec la température ambiante).

Jusqu’ici, les modèles de prédiction climatique les moins optimistes projetaient les premières occurrences de ces conditions pour le milieu du 21e siècle. Néanmoins, une évaluation complète des données des stations météorologiques réparties autour du globe ont permis de montrer que dans certaines régions côtières subtropicales, une température humide de 35°C a déjà été observée. Les chaleurs extrêmes constatées à la surface des océans dans ces zones confirment la validité de ces observations. Les scientifiques insistent ainsi sur l’enjeu majeur que constitue la température humide, pourtant méconnue du public. Un phénomène souvent sous-estimé dans les analyses climatiques, mais qui dépasse les projections et ne fera que s’aggraver à l’avenir si rien n’est fait.

Les zones côtières particulièrement touchées

Selon les observations des chercheurs, la chaleur extrême humide a plus que doublé en fréquence depuis 1979. De nombreux dépassements de TW de 31°C et 33°C ont été enregistrés, et deux stations ont signalé des valeurs supérieures à 35°C, qui ne se sont jusqu’ici produites que pendant une durée d’une à deux heures. Les résultats de l’étude indiquent par ailleurs que les cas rapportés de température humide extrême ont augmenté rapidement au cours des quatre dernières décennies. Certaines régions subtropicales sont ainsi très proches de la limite de survie de 35°C, qui a probablement déjà été atteinte tant sur la mer que sur la terre.

Température humide mondiale extrême observée pour la période 1979-2017.

Les zones les plus touchées seraient les côtes, généralement autour d’un golfe ou d’une baie de faible profondeur, qui limitent la circulation océanique. Combinée à cette humidité induite par l’air marin, la proximité de sources de chaleur continentale crée les conditions d’apparition de chaleur humide extrême, en particulier dans les régions subtropicales, arides ou semi-arides. Les valeurs les plus élevées sont ainsi localisées au-dessus du golfe Persique et des zones terrestres adjacentes, ainsi que dans certaines parties de la vallée de l’Indus.

L’action favorable des forêts tropicales

D’autres températures humides inquiétantes ont été relevées sur la côte est et nord-ouest de l’Inde et du Pakistan, ainsi que sur les côtes de la mer Rouge, du golfe de Californie et du sud du golfe du Mexique. Certains éléments conjoncturels jouent également un rôle dans l’apparition de ces conditions extrêmes. En Asie du Sud, l’occurrence de températures humides élevées est ainsi plus important à l’approche de la saison des moussons.

Les zones côtières plus durement touchées – Photo by Evgeny Nelmin on Unsplash

Si elles sont souvent situées dans les zones à risque, les forêts tropicales connaissent par contre généralement des températures humides plus faibles, qui ne dépassent pas 31° à 32°C. Les scientifiques expliquent cette exception notable par le potentiel élevé d’évapotranspiration et la couverture nuageuse présente dans l’atmosphère proche des zones boisées. Ce nouvel exemple des vertus indéniables des forêts pour l’équilibre global de l’écosystème planétaire vient donc s’ajouter à la longue liste des arguments pour préserver ces bassins de biodiversité de la déforestation qu’ils connaissent trop souvent.

Des conséquences fatales pour l’être humain

Nous savons que le réchauffement climatique est directement lié aux activités humaines, avec des conséquences déjà observables sur le climat. Les chaleurs extrêmes demeurent pourtant à terme l’un des dangers naturels les plus sérieux pour l’être humain, avec des dizaines de milliers de morts déjà enregistrés depuis le début du siècle. L’étude de la température humide n’a commencé que très récemment en météorologie et climatologie, mais les dernières recherches s’accordent sur la limite supportable de 35° C en cas d’exposition prolongée, même dans des conditions idéales d’acclimatation, de santé parfaite, d’inactivité totale, d’ombre et d’eau potable illimitée. Au-delà de ce seuil, le mécanisme de refroidissement du corps basé sur la transpiration perd toute efficacité, ce qui entraîne à terme la mort.

Tendances mondiales de la chaleur extrême humide, la courbe montre les anomalies de température annuelles moyennes mondiales (par rapport à 1850-1879) ; les cercles indiquent des occurrences de TW supérieures à 35 °C.

Mais ces conditions ne sont presque jamais réunies dans les faits. Des décès ont ainsi déjà été observés à des valeurs beaucoup plus faibles. En Europe, par exemple, les fortes vagues de chaleur de 2003 et 2010 ont été fatales pour de nombreuses personnes, alors que la température humide ne dépassait pas les 28°C. Outre leur impact direct sur la santé des hommes, les effets combinés de la chaleur et de l’humidité impliquent des perturbations sur l’ensemble des écosystèmes concernés. Les chercheurs américains alertent aussi sur les conséquences économiques à grande échelle d’un tel bouleversement.

Des prédictions inquiétantes

Les résultats de l’étude indiquent donc des observations inédites, mais ils mettent aussi en évidence des tendances pour l’avenir. Les chercheurs prévoient ainsi que la température humide dépassera régulièrement 35°C si l’augmentation de 2,5°C de réchauffement depuis la période préindustrielle devait se confirmer, un niveau qui serait atteint au cours des prochaines décennies selon de nombreuses études. Dans certaines parties de l’Asie du Sud et du Moyen-Orient, ces conditions extrêmes pourraient ainsi se développer à une échelle plus large dès 2050.

Ces tendances révèlent l’ampleur des perturbations induites par le dérèglement climatique à ce jour, et les impacts considérables qu’il continuera d’engendrer dans les années à venir. Si les régions les plus touchées seraient le sud-ouest de l’Amérique du Nord, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud, il est clair que le phénomène représente un enjeu global majeur, qui démontre une nouvelle fois la prédation de notre modèle économique et de nos modes de vie pour l’environnement et pour nous-mêmes. La réponse à ce désastre en devenir doit inévitablement être globale et collective.

Raphaël D.

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