« La guerre des métaux rares » de Guillaume Pitron, livre qui a connu récemment un important écho médiatique, a permis à son auteur de multiplier les tribunes publiques dénonçant la transition énergétique. La lecture de l’ouvrage, qui se conclu par un appel à soutenir la réouverture de mines industrielles en France – comme le souhaite Emmanuel Macron (sic.) – laisse pourtant un étrange goût d’inachevé. Le journaliste fait le lien entre transition énergétique et numérique et accuse, sans plus de précautions, la « révolution verte » comme étant la pire arnaque de ce début de 21ème siècle. On en oublierait, qu’entre Jérémy Rifkin – qui fantasme sur une troisième révolution industrielle verte – et les partisans d’un business as usual carboné, une multitude de réflexions sont menées pour organiser une descente énergétique maîtrisée, appuyée par une transition vers les renouvelables. La distinction, de taille, brille par son absence dans l’ouvrage : si on avait voulu brouiller le débat, on ne se serait pas pris autrement.

Dans l’interview qui suit, nous avons voulu permettre à Alma Dufour et Juliette Renaud, membres des Amis de la Terre, de répondre aux principales thèses défendues par Guillaume Pitron. Selon elles, le problème n’est certainement pas la transition énergétique, mais le modèle économique choisi pour y parvenir, l’arnaque de la « croissance verte » !

Mr Mondialisation : Dans son ouvrage qui a fait un large buzz médiatique, Guillaume Pitron accuse la transition énergétique d’être « la plus fantastique opération de greenwashing de l’histoire ». Tout serait donc à jeter dans les panneaux solaires et l’éolien ?

Alma Dufour et Juliette Renaud  : Ce n’est pas la transition énergétique qui est la plus formidable opération de greenwashing de l’histoire mais plutôt le concept de croissance verte ! Et aujourd’hui, c’est sur lui que se fonde la quasi-totalité des politiques publiques libérales en matière d’environnement, en faisant croire qu’on peut continuer à chercher une croissance sans limite tout en respectant la planète et ses habitants. Il est important de rappeler qu’il n’y a pas qu’un seul modèle de transition énergétique. Celui que nous défendons se base sur le triptyque sobriété énergétique, efficacité énergétique et énergies renouvelables.

Il faut avant tout s’appuyer sur les deux premiers piliers, car en effet la production d’énergies renouvelables ne sera pas suffisante pour assurer la transition, et surtout, comme le souligne Guillaume Pitron, elle génère aussi des impacts négatifs. Les efforts doivent donc se concentrer sur la réduction de notre consommation de matières et d’énergie et la transformation radicale de nos modes de production et consommation, avec la réorganisation politique et économique qu’elle implique. On est très loin du scénario dont parle le livre de Guillaume Pitron, où nous remplacerions les voitures à essence par des voitures électriques. Il faut privilégier la réduction des besoins et avoir recours à la production d’énergies renouvelables la plus décentralisée possible pour maîtriser la consommation. Rappelons quand même que le changement climatique est à nos portes et que la Banque mondiale prédit qu’il va jeter 100 millions de personnes de plus dans la pauvreté d’ici 2030…

La médiatisation nationale du livre s’est faite à travers le prisme de l’anti-écologie, attisant les effets réactionnaires.

Mr Mondialisation : Son propos part donc de constats justes (les énergies renouvelables ne sont pas forcément propres), mais mérite d’être précisé, nuancé…

Alma Dufour et Juliette Renaud  : Nous partageons en effet certains constats, et nous avons été parmi les premières organisations à souligner les impacts cachés de certaines “solutions vertes” comme la voiture électrique. Mais il est à notre avis problématique qu’un livre qui ait eu un tel écho dans la presse et l’opinion publique ne mette pas plus l’accent sur le besoin de réduire drastiquement la demande. L’écho médiatique donné à son ouvrage est encore plus biaisé puisque c’est invariablement le cas “énergies vertes pas si vertes” qui fait les gros titres, alors que l’on entend peu de discours similaires sur la téléphonie ou l’informatique, aujourd’hui premiers consommateurs de nombreux de ces métaux rares. Presque rien non plus sur l’industrie de l’armement, qui est pourtant un des secteurs prioritaires pour lequel le gouvernement cherche à sécuriser notre approvisionnement en métaux.

Pour illustrer le propos, si éoliennes et smartphones utilisent tous deux du néodyme pour leurs aimants permanents, il n’y a que 341 000 éoliennes installées au total dans le monde alors qu’1,5 milliards de smartphones ont été vendus en 2017. Le chiffre d’affaire de l’industrie mondiale de l’éolien en 2016 était de 86 milliards, alors que le seul bénéfice d’Apple la même année s’élevait à 45 milliards.

Mr Mondialisation : Difficile de nier que les droits humains et les normes environnementales sont bafoués dans le monde par l’industrie extractive. Pensez-vous qu’ouvrir des mines en France est une bonne idée pour mieux maîtriser la production de métaux rares ?

Alma Dufour et Juliette Renaud  : Il pourrait paraître logique d’ouvrir des mines en France, pour supporter nous-mêmes les impacts de notre consommation plutôt que les délocaliser. Mais il s’agit en fait d’une fausse bonne idée car ces mines ne permettront pas d’en fermer en Chine ou en République du Congo, elles ne feront que s’y ajouter. C’est en Chine que sont ensuite fabriqués les produits, or la Chine impose des restrictions aux importations. “Nos” métaux ne seront pas envoyés en Chine pour fabriquer les téléphones ou les panneaux solaires vendus en France. En l’absence d’une relocalisation de la production de ce type de biens, leur utilisation dans l’industrie de l’armement, tristement made in France, est plus probable.

De plus, beaucoup des permis de recherche miniers qui ont été donnés ces dernières années en France ne visent pas des métaux qui serviront à construire des panneaux solaires ou des éoliennes. Et comme dans d’autres pays, la réouverture de mines n’est pas d’abord envisagée pour satisfaire des besoins identifiés, mais plutôt en réponse à des logiques spéculatives. Rappelons que la société qui détient le plus de permis exclusifs de recherche en métropole, Variscan, est financée par un fond d’investissement immatriculé aux Îles Vierges Britanniques, un paradis fiscal, et est aujourd’hui en pleine opération de revente de sa filiale française. Ces acteurs reproduisent les mêmes logiques que des multinationales minières comme Glencore, qui a versé des pots de vin pour ne pas payer de droit d’entrée de l’exploitation minière du cobalt en République démocratique du Congo, privant le pays de l’équivalent de son budget annuel de la santé, et contribuant aux violations des droits de l’Homme, en cascade jusqu’aux mines artisanales. Ce n’est pas une solution.

Enfin, Guillaume Pitron prône ce renouveau minier avant tout pour pousser à une prise de conscience : “Ne supportant pas de vivre comme des Chinois, nous décuplerions la pression sur nos gouvernements (…) et exigerions que des milliards d’euros soient investis dans la recherche pour que les métaux rares soient intégralement recyclés”. Concrètement, une dizaine de permis de recherche minière a été donnée en France depuis 2013, et partout où il y a des projets annoncés, il y a en effet une forte mobilisation citoyenne demandant leur abandon. Mais comme il s’agit de projets en Creuse, Bretagne ou en Guyane, pour l’instant le gouvernement a choisi de les ignorer. Il semble aussi y avoir en France des territoires plus facilement “sacrifiables” que d’autres…

Mr Mondialisation : Prenant la Troisième Révolution Industrielle ou les « smart grid » comme exemple, Guillaume Pitron estime que révolution technologique et énergies renouvelables sont intimement liées. Est-ce aussi binaire que cela selon vous ?

Alma Dufour et Juliette Renaud  : Le développement des nouvelles technologies et des énergies renouvelables ont en commun le recours à certains métaux et ont tous deux bénéficié de la progression des connaissance en la matière. Le besoin accru de mesure de la consommation avec l’utilisation des énergies dites alternatives est une réalité. Mais les énergies renouvelables ne sont pas nécessairement des gouffres à nouvelles technologies : tout dépend du scénario choisi et de la décentralisation des systèmes énergétiques. Celui qui est soutenu par les multinationales et la plupart des gouvernements, implique de ne rien changer à l’organisation économique et sociale en place, et mise donc sur des solutions technologiques de pointes pour continuer d’assurer une production d’énergie massive et centralisée.

Des solutions en général vendues par des acteurs responsables de la crise écologique, et dans laquelle les choix des citoyens n’ont aucune place… Or ce n’est pas le modèle que nous défendons, nous ne voulons ni de la voiture électrique individuelle pour tous, ni des méga projets solaires comme Désertec, ni des centrales à biomasse utilisant du bois importé de l’autre bout du monde, ni du projet de Total d’importer massivement de l’huile de palme pour produire des agrocarburants. La prolifération des solutions technologiques gourmandes en métaux est, en partie au moins, un choix politique.

greenwashed
Bravo, vous avez été greenwashé !

Mr Mondialisation : Justement, quel(s) scénario(s) envisagez vous, pour répondre au double impératif : celui de réduire l’incidence environnementale de notre modèle de développement et de respecter les droits des travailleur.se.s et des peuples, en France en Europe et dans le monde ?

Alma Dufour et Juliette Renaud  : La priorité est de définir quels sont nos besoins incompressibles en énergie et en métaux : le plancher qui nous permette à toutes et tous dans le monde de satisfaire nos besoins fondamentaux. À partir de là, il faut se fixer des objectifs de réduction de notre consommation, notamment en allongeant la durée de vie de nos produits, en améliorant la conception et en facilitant la réparation.

Il faut aussi se fixer des objectifs de développement du recyclage : le recyclage ne sera pas suffisant à lui seul pour combler nos besoins en métaux, mais aujourd’hui on est loin d’en exploiter tout le potentiel. Seul 9 des 60 métaux présents dans nos Smartphones sont recyclés à plus de 50%. Les taux de satisfaction de la demande européenne par des métaux recyclés sont alarmants : 30% pour le cobalt, 20% pour l’or, moins de 1% pour le lithium, l’indium et un grand nombre de terres rares. Nombre de ces métaux sont recyclables techniquement, mais présents dans nos déchets en très petites quantités et sous forme d’alliages. Leur recyclage n’est pas rentable économiquement face au cours fluctuant des métaux vierges, soumis à des manipulations géopolitiques, et qui baissera d’autant plus que de nouvelles mines ouvriront. Or, le recyclage des métaux ne semble pas être la priorité du Gouvernement. Le plan Ressources Stratégiques annoncé par la Feuille de route économie circulaire est encore flou et les premiers retours que nous avons confirmeraient que le recyclage ne se concentrera que sur une poignée de métaux. Guillaume Pitron soutient donc, fort mal à propos, la stratégie du Gouvernement qui semble tendre d’avantage vers la réouverture des mines et qui n’apporte aucune solution de long terme au nécessaire encadrement du prix des métaux vierges pour offrir une viabilité économique au recyclage.

Les Amis de la Terre sont également mobilisés de longue date auprès des populations impactées par les industries extractives, que ce soit en France ou dans le monde. Nous militons pour mettre fin à l’impunité des multinationales en reconnaissant notamment la responsabilité légale des maisons mères des multinationales sur les impacts sociaux et environnementaux des activités de leurs filiales, sous-traitants et fournisseurs dans le monde entier. Car si Apple, Amazon ou SunPower (filiale de Total) devaient rendre des comptes devant la justice française sur les conditions d’extraction et de fabrication des téléphones portables ou panneaux solaires dans les pays du Sud, les standards sociaux et environnementaux dans leurs chaînes de valeur seraient bien plus élevés et respectés. Pour ce qui est des mines, comme des gaz de schiste, nous continuerons de nous mobiliser sous le slogan “ni ici, ni ailleurs” : loin d’être hypocrite ou incohérent, il a permis ces dernières années le développement de vraies solidarités et mobilisations communes entre les collectifs français et ceux du monde entier, et c’est notamment en s’appuyant sur la loi française d’interdiction de la fracturation hydraulique, que des lois similaires ou des moratoires ont été obtenus ailleurs.

*Ndlr. : À toutes fins utiles, rappelons le travail indispensable réalisé par Les Amis de la Terre : sans cette fédération internationale, présente sur plusieurs fronts depuis bientôt 50 ans et ses enquêtes de fond, de nombreuses atteintes à l’environnement et aux droits sociaux n’auraient jamais été portées à la connaissance du grand public et des décideurs. Depuis de nombreuses années, l’association est en première ligne pour faire le lien entre les dégradations sociales et écologiques, en France et ailleurs, que ce soit en ce qui concerne l’huile de palme, les gaz de schiste et autres industries extractives. Ses objectifs sont on ne peut plus clairs :  » propos[er] des alternatives au système capitaliste » et « au dogme de la croissance ».


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