Les activités de nombreuses industries européennes sont à l’origine d’importantes quantités de déchets toxiques. Face à une législation de plus en plus contraignante et une augmentation du coût du traitement des déchets, certains industriels préfèrent se tourner vers des filières criminelles pour se débarrasser de ces rejets gênants à moindre frais. Depuis les années 1980, la Camorra, la mafia napolitaine, organise ce trafic en Campanie, une région devenue la poubelle de l’Europe. L’enfouissement illégal de déchets toxiques se traduit par une hausse avérée des cancers, des malformations et de la mortalité infantile au sein de la population, en plus de la contamination des sols et des nappes phréatiques.

En 2016, le volume total de déchets produits dans l’Union Européenne par l’ensemble des activités économiques et les ménages atteint 2 538 millions de tonnes, un chiffre impressionnant en constante augmentation. Selon les chiffres officiels d’Eurostat, 4 % de ce total, soit 100,7 millions de tonnes, sont classés comme des déchets dangereux. Ces déchets peuvent présenter un risque élevé pour la santé humaine et l’environnement s’ils ne sont pas gérés et éliminés en toute sécurité. Un pourcentage qui monte jusqu’à 40% en Estonie, cette proportion élevée s’expliquant principalement par les polluantes centrales électriques du pays, qui produisent de l’énergie à partir de schistes bitumineux.

Pour cette même année 2016, 76,8 millions de tonnes de déchets dangereux, soit les trois quarts du total, ont été traitées au sein de l’UE, toujours selon Eurostat. L’organisme européen en charge de l’information statistique précise que les politiques de gestion des déchets de l’UE visent à réduire les incidences environnementales et sanitaires des déchets. Des mesures ont été prises pour rencontrer cet objectif, qui se traduisent par une augmentation du coût du traitement des déchets dangereux pour les industriels.

Un trafic en constante augmentation

Pour se soustraire aux obligations de dépollution et de recyclage et éviter les frais qu’elles engendrent, un trafic délétère a vu le jour. Et il croît d’années en années. Entre 2015 et 2016, les douanes françaises ont ainsi constaté un bond de près de 40% du nombre d’infractions. Selon un rapport réalisé en 2015 par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), les bénéfices de ce trafic illégal atteindraient chaque année près de 17 milliards d’euros. A noter que toutes ces données officielles sont celles révélées par les autorités et ne couvrent donc qu’une partie de l’ampleur réelle du phénomène.

Pour contourner des obligations européennes contraignantes, certains industriels envoient leur déchets dans les pays en développement.

Les déchets jugés dangereux sont généralement exportés vers les pays en développement, en particulier les équipements électriques et électroniques, dont une large partie va se retrouver en Afrique de l’Ouest et en Chine. Entassés dans des décharges sauvages, ils seront ensuite récupérés par la population locale pour en extraire certains matériaux comme l’or, l’argent ou le cuivre. Véritable catastrophe écologique et sanitaire, ce « traitement », parfois effectué par des enfants, se fait sans la moindre protection. Ils sont pourtant exposés à de nombreuses substances toxiques, comme des métaux lourds, de l’arsenic ou du sélénium, qui sont également responsables d’une dégradation considérable des sols et des cours d’eau.

Une « écomafia » au cœur du trafic

D’après une enquête de l’Express, le gros des volumes exportés illégalement est le fait d’entreprises spécialisées dans ce très lucratif business. Si une criminalité de plus en plus organisée au niveau européen commence aujourd’hui à se dessiner, des réseaux mafieux sont déjà implantés en Italie depuis plus de trente ans. Dans la région de Naples, l’Ecomafia récupère les déchets dont les industriels européens peu scrupuleux cherchent à se débarrasser à moindres frais. La police italienne de l’environnement a déjà découvert plusieurs décharges illégales de grande ampleur, où sont enfouis divers types de déchets dont certains sont particulièrement dangereux.

Outre les équipements électroniques usagés, les plastiques, différents métaux et les boues industrielles, on retrouve aussi des déchets hospitaliers, des résidus toxiques et, parmi les plus dangereux, de l’amiante. Dans la majorité des cas, des opérations d’enfouissement illégal sont menées par la Camorra pour éliminer ces déchets. Certains d’entre eux sont également versés dans les cours d’eau, comme la rivière Sarno, située dans un écosystème très riche et considérée aujourd’hui comme la plus polluée d’Europe. Mais quand elle ne les exporte pas vers des pays en développement, l’Ecomafia a aussi recours à la combustion pour faire disparaître ces déchets. Des milliers d’incendies sont ainsi recensés chaque année dans cette région surnommée la « terre des feux » sans parler des émissions toxiques qu’ils génèrent.

Les décharges illégales de l’Ecomafia donnent lieu à une pollution sans précédent de la Campanie – Alexander Schimmeck on Unsplash

Des dommages irréversibles pour l’environnement

Sachant que le trafic illégal des déchets industriels remonte aux années 1980, on peut facilement imaginer l’ampleur des dommages causés à l’environnement et à la santé humaine. Comme l’indique la chercheuse Lorena Massa, qui publie un article sur le sujet dans les Cahiers de la Sécurité et de la Justice, la contamination des sols, des rivières, des nappes phréatiques et de l’atmosphère a dégradé considérablement les écosystèmes. Les rejets de dioxine et d’autres substances toxiques et cancérogènes affectent l’air, l’eau et la terre de la Campanie, faisant peser des risques sanitaires importants sur la population. En témoigne aujourd’hui le taux de mortalité liés aux cancers, bien plus élevé dans la région que pour le reste du territoire italien.

Les premières victimes sont les enfants. D’après un rapport de l’Institut supérieur de santé italienne, qui pointe l’exposition aux polluants dégagés par les sites d’élimination illégale de déchets dangereux comme facteur déterminant, « il y a une surreprésentation d’enfants hospitalisés pour tous les cancers dans leur première année de vie, ainsi qu’un excès de cancers du système nerveux central, de même parmi le groupe des 0-14 ans ». Le contexte sanitaire et environnemental est donc particulièrement alarmant dans un pays membre de l’Union européenne, qui devrait garantir le respect des droits fondamentaux de l’Homme.

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Des sanctions peu appliquées

En l’espace de vingt ans, ce ne serait pas moins de 10 millions de tonnes de déchets toxiques qui auraient été enfouies illégalement en Campanie, résultat d’un trafic international. Cette activité bien structurée, qui repose sur un réseau d’intermédiaires et de sociétés-écrans, est facilitée par des relations de corruption impliquant des autorités publiques. Une organisation redoutable, qui parvient à assurer l’achèvement de chaque opération, à partir de la collecte, jusqu’au transport et l’enfouissement, y compris l’exportation illégale d’une partie des déchets. D’après l’ONG italienne Legambiente, en 2017, « le chiffre d’affaires de l’Ecomafia a augmenté de 9,4 % en l’espace d’une année pour atteindre 14,1 milliards d’euros ». Croissance de la consommation, généralisation des plastiques et avènement d’industries très spécialisées, notre modèle de développement semble faire les affaires de ces mafias.

Les activités de la mafia napolitaine repose sur un réseau bien organisé qui lui permet de mener à bien chacune de ses opérations. – Naples, by Wikimedia Commons

L’une des raisons du succès de ce trafic illégal est l’important potentiel de profit, lié à une demande élevée devant des risques peu élevés en raison des poursuites et des peines peu appliquées. Si cela peut s’expliquer par la faiblesse du système judiciaire et législatif, la corruption, couplée à l’intimidation, permettent également d’assurer le silence de certains acteurs qui pourraient représenter un obstacle pour ces activités illégales. Mais cette infiltration dans les administrations publiques pourrait également aider la Camorra à tirer profit de la dépollution. En effet, les analystes pensent que l’Ecomafia pourrait même remporter certains appels d’offres pour la gestion des déchets et pour les politiques d’assainissement.

Malgré ces difficultés, le nettoyage des sites pollués de la région de Naples, qui risque de s’étendre sur plusieurs générations, demeure indispensable, et devra s’accompagner d’une lutte intensive contre la criminalité environnementale. L’enfouissement illégal de déchets toxiques industriels a en effet provoqué des atteintes sanitaires et environnementales sans précédent, qui résultent de plus de 35 ans d’une gestion défaillante des déchets.

Raphaël D.

Source : Le trafic des déchets toxiques : quelle implication de la Camorra ? de Lorena Massa, publié dans les Cahiers de la Sécurité et de la Justice

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