L’agriculture industrielle est l’un des secteurs dont les activités ont le plus d’impact sur l’environnement. Le modèle global agricole est par ailleurs extrêmement dépendant de nombreux éléments extérieurs, qu’ils soient liés aux intrants industriels, aux dépenses énergétiques, au climat ou encore aux marchés mondiaux. La fragilité de notre modèle alimentaire n’est plus à prouver, et l’activité des multinationales du secteur ne fait que l’aggraver. Des initiatives locales fleurissent pourtant pour assurer notre subsistance locale. C’est le cas de l’association Triticum. Par des pratiques agro-écologiques, en travaillant avec des équipements low-tech et en préservant la biodiversité cultivée et les semences paysannes, l’organisation œuvre depuis quelques mois à la résilience alimentaire en Normandie.

Si l’agriculture peut être vertueuse et enrichir les écosystèmes quand elle est raisonnée, le secteur est aujourd’hui à l’origine d’un quart des émissions de CO2 à l’échelle mondiale. C’est tout bonnement astronomique. On l’oublie facilement, mais son système de production est en outre fortement dépendant d’éléments extérieurs. Les agriculteurs engagés dans le modèle agricole global sont ainsi dépendants de ressources de plus en plus limitées, à commencer par le pétrole et les engrais minéraux, de nombreux éléments industriels comme les semences, le matériel et les produits de synthèse ainsi que d’un système financier sclérosé. Outre leur dépendance aux cours des marchés mondiaux, un nombre croissant d’agriculteurs sont ainsi massivement endettés, à cause du financement de leurs structures et de leurs investissements d’installation et de développement. En résumé, en cas de crise énergétique et financière mondiale majeure, le risque d’un effondrement alimentaire est plausible.

Un avenir alimentaire incertain

Notre avenir alimentaire est donc tout sauf acquis. Sa fragilité et son manque de résilience sont aggravés par de nombreux facteurs. La spécialisation exacerbée des zones de production et les activités des multinationales actives dans la fabrication et la distribution des aliments ont rendu les villes extrêmement dépendantes aux approvisionnements de nourriture de sources lointaines. « La Métropole de Rouen n’échappe pas à cette logique et importe 98% de ses aliments », indique l’association Triticum.

Or cet approvisionnement en denrées alimentaires est fortement énergivore. En France, par exemple, le transport des aliments consomme deux fois plus d’énergie que la moyenne en Europe et dans le monde (3,27 millions de tonnes équivalent pétrole par an contre 1,77 en UE). Et la production agricole industrielle sur le territoire français est également particulièrement consommatrice de pétrole. Lorsque le pic pétrolier montrera ses premiers effets économiques, notre alimentation sera en première ligne des secteurs les plus impactés. Oui, le bilan ne semble pas très réjouissant. C’est ici qu’interviennent les alternatives locales.

Vers la résilience alimentaire territoriale

Face à ce constat, de nombreuses initiatives voient le jour en France et ailleurs pour proposer des alternatives concrètes au modèle agricole global. C’est la mission que s’est donnée l’association Triticum. Créée en juillet 2019 par cinq passionnés d’agronomie, elle travaille sur la résilience alimentaire de la Métropole de Rouen et ses alentours. La culture et la conservation des semences paysannes et céréales de pays en agro-écologie est au cœur de son projet. L’association mise sur l’expérimentation et l’agriculture participative citoyenne pour développer les savoir-faire et sensibiliser le public.

Près de 8 mois après sa création, Triticum compte déjà 150 adhérents, et détient une collection de 90 variétés anciennes de céréales paysannes dont un certain nombre étaient cultivées sur le terroir normand jusqu’en 1940 (Bon Cauchois, Rouge de Bordeaux, Blé de Noé, Blanc de Flandre, Blé de Crepi…). L’association s’est vue confier 2,5 ha de parcelles par des adhérents et développe avec des professionnels une filière locale de céréales anciennes.

Céréales anciennes et semences paysannes

Ces céréales sont les témoins d’une biodiversité territoriale en net recul depuis les dernières décennies. Fruit de la sélection humaine et de mécanismes d’évolution naturelle, celle-ci a été sans cesse brassée et renouvelée à travers l’acte fondateur de conserver une partie de sa récolte pour la re-semer. Cette coévolution entre les êtres humains et les plantes s’est poursuivie pendant des millénaires et a fourni des millions de variétés adaptées à chaque territoire. Mais depuis un siècle, le système agro-industriel a contribué à l’abandon de la plupart de ces variétés, provoquant la disparition de 75 % de la biodiversité cultivée en 70 ans. En cause, la standardisation du vivant dans un but de productivité et de commercialisation idéale (couleur, poids, taille,..).

Ces nombreuses variétés différentes sont pourtant essentielles à notre subsistance. En ce qui concerne les céréales, qui constituent la base de l’alimentation par leurs apports calorifique, protéique et en nutriments, les variétés de pays ont des qualités essentielles pour la résilience alimentaire. Elles sont en effet adaptables et leur fertilité assure le renouvellement et l’enrichissement de leur population, ce qui leur confère souvent de grande qualités nutritionnelles. Ces céréales ne dépendent par ailleurs pas des engrais et produits phytosanitaires, mais sont cultivées en agro-écologie sur des sols vivants et enrichis de cultures complémentaires. Elles peuvent ainsi atteindre des rendements satisfaisants pour la consommation locale et compenser leur différence de rendements avec les céréales modernes « conventionnelles » par la qualité de leurs produits.

De véritables circuits courts

Dès l’automne 2019, Triticum a donc semé 65 variétés de céréales de pays (blé tendre, engrain, épeautre, seigle, poulard, pétanielle) sur 1 ha, dans le but de les observer et de les multiplier. L’association peut ainsi faire vivre la première Maison des Semences Paysannes normande, issue d’une collaboration avec l’INRA, les associations du Réseau Semences Paysannes et l’Association la farine du Mejean / CIVAM Occitanie. Cette année, Triticum mise sur de nouveaux projets pour enrichir encore sa collection de céréales anciennes. Sélectionner les plus adaptées et les conserver pour les générations futures permettra de faciliter leur circulation dans les fermes, et de mettre en place de véritables circuits courts pour de la farine locale et du pain de variétés anciennes. L’association collabore déjà avec des paysans-meuniers-boulangers et s’est lancée dans la création d’un moulin associatif pour produire une farine entièrement locale sur meule de pierre à partir de blés paysans et citoyens.

Triticum détient une collection de 90 variétés de céréales anciennes

Mais Triticum opère aussi sur le second volet essentiel pour la résilience et l’agro-écologie : l’agroforesterie et la plantation d’arbres. Plusieurs projets de plantations de haies et de bosquets nourriciers sont engagés sur des parcelles mises à disposition par des adhérents, dans l’esprit de la pratique conservatoire de variétés anciennes. Trois cents arbres ont par ailleurs été plantés cet hiver lors d’ateliers de permaculture et d’agroforesterie, avec des bandes de culture au milieu de ces arbres. Il s’agit de protéger les cultures des coups de chaud à 40°C désormais courants au début de l’été en Normandie et de sauvegarder la biodiversité.

Matériel low-tech et associations de culture

Outre le recours aux semences paysannes, Triticum se repose sur d’autres alternatives au modèle agricole dominant. Contre l’utilisation de machines high-tech, la consommation d’énergie à outrance et le transport permanent de produits divers, l’agriculture biologique et paysanne se base sur des surfaces à taille humaine, un matériel agricole low-tech et économe en énergie. Des semoirs manuels, une batteuse fixe, des hache-pailles ainsi que de nombreux outils manuels (faux, faucille, bêche, fourche…) sont par exemple utilisés et 6000m2 seront moissonnés à la main en août 2020 ! Triticum s’inspire pour cela du modèle des pays du Sud, qui produisent 30% de la nourriture mondiale dans de petites fermes occupant 12% de la surface agricole globale. L’association s’intéresse également à la traction animale dans le cadre de ses projets agricoles, et souhaite entamer des collaborations avec des organisations qui la pratiquent dans le courant de l’année.

Les associations de culture entre les céréales et les légumineuses sont une autre piste sérieuse envisagée par Triticum pour une agriculture soutenable et écologique. En mutualisant les atouts de différentes espèces, ces associations complémentaires permettent de concilier productivité, qualité et réduction des intrants dans différents systèmes de production. Ces modes de culture sont encore peu répandus en France, bien qu’ils connaissent un regain d’intérêt. De plus en plus de paysans réinventent en effet leurs métiers, pour être plus autonomes et pour produire des aliments de qualité, tout en diminuant leur impact environnemental.

Dans un contexte de fragilité accrue et de perturbations imprévisibles de tout notre système alimentaire, il est aujourd’hui indispensable d’accroître notre capacité à assurer la disponibilité locale d’une grande partie de notre nourriture. Les pratiques agro-écologiques, les équipements low-tech, le développement des circuits courts, la préservation de la biodiversité cultivée et des semences paysannes figurent parmi les voies de résilience et leviers d’action les plus efficaces. En se basant sur ces pratiques, les initiatives comme Triticum permettent de contribuer à l’évolution des modes de production alimentaire pour redécouvrir la richesse de productions agricoles locales, écologiques et résilientes.

Raphael D.

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