Une forêt est sur le point de disparaître dans le Morbihan. La raison en est ubuesque : il s’agit d’implanter à sa place un parc éolien dans le cadre de la transition énergétique. Une décision pour le moins incompréhensible lorsque l’on sait que les forêts permettent de stocker du CO2 en plus de préserver la biodiversité. Mais à y regarder de plus près, derrière l’hypocrisie de la « croissance verte » se cache l’appât du gain d’une multinationale soutenue par l’État.

En Bretagne, dans le Morbihan, la forêt de Lanouée est victime d’une écologie industrielle et capitaliste ignorant la souveraineté des populations locales. La multinationale canadienne Boralex y construit un parc de 17 éoliennes de près de 200 mètres de haut.

La forêt de Lanouée est un réservoir de biodiversité et abrite de nombreuses plantes rares, espèces de mammifères, d’oiseaux, de reptiles et d’amphibiens. Au total, ce sont 66 espèces protégées qui s’y nichent. Parmi elles, sont recensé·es l’écureuil roux, le busard Saint-Martin, la fauvette pitchou ou encore l’orvet fragile et le triton palmé.

C’est leur habitat qui est en passe d’être détruit, conséquence du défrichage de près de 12 hectares prévu par le projet de parc éolien. Dans le Parisien, un habitant témoigne : « Avant, il y avait de la tourbe, ici, maintenant c’est un chemin avec un mètre de pierres […] Des couloirs à batraciens ont été détruits au bulldozer sur des centaines de mètres ». La tourbe est une matière naturelle issue de la décomposition de végétaux, formée dans des tourbières, étendues d’eau pauvres en oxygène. Les tourbières sont des zones humides rares permettant de fait à des écosystèmes inédits de se développer.

L’acharnement d’une multinationale protégée par une des plus hautes institutions de l’État.

Pour empêcher le projet de parc éolien de l’industriel Boralex, riverain·es et associations de défense de l’environnement ont mené sept années de batailles judiciaires. Elles témoignent de la conviction de la population locale à défendre la forêt de Lanouée, second massif forestier de Bretagne, mais également de l’acharnement de Boralex à s’accaparer les territoires.

La mobilisation a démarré par des prises de parole sur la place du village © Victoria Berni-André

En 2013, le Service territorial de l’architecture et du patrimoine du Morbihan émet un avis défavorable au projet « totalement incohérent par ses dimensions hors d’échelle et de nature à porter atteinte irrémédiablement à la qualité paysagère de cette forêt remarquable ».

L’enquête publique, elle, relève la « forte concentration de parcs éoliens dans le secteur » et un « fort sentiment de saturation » de la population. Malgré cela, en 2014, le préfet du Morbihan délivre l’autorisation d’exploiter, de défricher, et de déroger à l’interdiction faite par le Code de l’Environnement de détruire des espèces protégées.

Les travaux commencent en 2015. Deux ans plus tard, sous l’impulsion de riverain·es et de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF), le tribunal administratif de Rennes annule les permis de construire. En 2019, la cour administrative d’Appel de Nantes, saisie par Boralex, décide d’annuler la première décision et autorise de nouveau le projet. Les riverain·es et la SPPEF portent l’affaire devant le Conseil d’État.

Alors que le délit d’écocide est intégré au projet de loi Climat en début d’année 2021, le Conseil d’État rejette, dans la même temporalité, le recours déposé par la SPPEF et les riverain·es, donnant ainsi le feu vert à la destruction des écosystèmes forestiers de Lanouée.

Le Conseil d’État considère que les objectifs de la transition écologique et la production d’énergie renouvelable priment sur la protection de la biodiversité. Sébastien Collet l’avocat des requérants commente : « Le rapporteur public préconisait l‘annulation de la dérogation au code de l’environnement donnée à l’entreprise mais le Conseil d’État n’en a pas tenu compte. Il est également passé outre les avis défavorables donnés par plusieurs services de l’administration, comme l’Atlas des paysages qui estimait que la forêt devait rester un paysage sans éolienne. […] « Il y a une incohérence flagrante car au nom de la transition écologique on détruit de la forêt ».

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Anne-Marie Robic, déléguée de la SPPEF pour le Morbihan, ajoute que « l’énergie verte des éoliennes est un vaste mensonge. Ce n’est pas en détruisant la forêt pour installer des éoliennes que l’on va réduire l’effet de serre ».

« Boralex. Au-delà des hélices, les bénéfices !!! » © Victoria Berni-André

L’éolien industriel, symbole d’une écologie capitaliste et anti-démocratique.

Boralex, mastodonte du secteur éolien qui a généré en 2020 des revenus supérieurs à un demi−milliard de dollars, n’en est pas à son premier coup d’essai.

En 2008, Boralex vise le Sénépy, un alpage suspendu à 1 500 mètres d’altitude au-dessus des hauts plateaux du Sud-Isère, entre Vercors et Écrins. Boralex inonde alors d’euros les collectivités territoriales, habitant·es et associations locales pour faciliter l’acceptabilité sociale et implanter ainsi son activité.

Une stratégie également poursuivie par l’industrie nucléaire en Meuse. Ces manœuvres mènent à des divisions fortes entre les habitant·es d’un même territoire et fragilisent donc les contestations locales. D’ailleurs en 2014, le Service central de prévention de la corruption s’inquiétait de la multiplication des prises illégales d’intérêt se déroulant durant les attributions de parcs éoliens. Des élu·es, qui étaient à la fois « juge et partie », faisaient voter l’installation d’éoliennes sur leur commune tout en étant susceptibles de percevoir des redevances de location pour des implantations sur leurs terrains.

Pourtant, ce qui semble être une manne financière pour les populations locales est en réalité les miettes du pactole que touche Boralex à travers ce type d’opération. La multinationale a bénéficié dans les années 2000, des tarifs subventionnés de rachat de l’électricité éolienne produite en France – largement au-dessus des prix du marché mondial.

Ce surcoût était payé par les abonné·es d’EDF par le moyen de la « contribution au service public de l’électricité ». Il a permis à Boralex, comme à d’autres investisseurs étrangers, de réaliser de belles opérations financières.

Pourtant, déjà en 2007, la Commission de régulation de l’énergie avait estimé que les tarifs proposés étaient excessivement généreux, offrant pendant quinze ans des rentabilités annuelles de 20 à 40 % après impôts. Le plaidoyer contre les éoliennes industrielles de l’Amassada, lieu emblématique de l’opposition à la construction d’un méga-transformateur électrique, dans l’Aveyron, dénonce : « Le service public fournit donc la logistique à des détournements massifs de fonds vers les intérêts privés des promoteurs ».

Les revendications sont claires, c’est la dimension industrielle de l’éolien qui est dénoncée © Victoria Berni-André

« Par contre, la valeur des maisons alentour chute et oblige les riverain·es à subir les nuisances en restant dans des maisons invendables. Du point de vue des emplois, ceux qui sont créés localement se comptent sur les doigts d’une main : la fabrication, l’installation et la maintenance des éoliennes sont assurées par des technicien·nes spécialisé·es dépêché·es depuis de grands centres urbains à des centaines de kilomètres de là ».

En 2018, la préfecture des Hautes-Alpes refusait la demande d’autorisation de la multinationale canadienne Boralex pour installer 6 éoliennes de 150 mètres de haut sur la montagne d’Aureille. Le projet, mettant en danger deux espèces en voie de disparition et détruisant l’écosystème de plus d’une trentaine d’espèces protégées, avait subi un avis défavorable du Conseil National de Protection de la Nature, un avis confirmé par la DREAL et le ministère de l’écologie de Nicolas Hulot, tout ceci agrémenté d’un rapport négatif de l’inspection des installations classées jugeant le dossier Boralex contraire à la réglementation.

Malgré les contestations citoyennes et les freins juridiques, Boralex, a interjeté appel devant le tribunal administratif de Marseille afin d’imposer le parc éolien aux populations et écosystèmes locaux. En 2020, les élus de Silfiac dans le Morbihan ont demandé le gel des projets éoliens sur le territoire afin de permettre aux habitant·es de réfléchir collectivement à une stratégie en énergies renouvelables. Boralex n’a pas respecté la délibération du conseil municipal et a continué les travaux éoliens.

En conclusion, Boralex est un cas d’école de la stratégie capitaliste et anti-démocratique de l’éolien industriel, étendard d’une croissance verte qui fait fi de la concertation citoyenne pour transformer les paysages ruraux en paysages industriels. Une enquête réalisée en 2017 par France Énergie Éolienne montre que les collectifs d’habitant·e·s et les associations ne sont que très rarement à l’origine des projets. Les habitant·es des territoires sont dépossédés du pouvoir de décision sur la façon de se dégager des énergies fossiles. C’est d’ailleurs dans une stratégie manipulatoire d’acceptabilité sociale que la multinationale se cache à la forêt de Lanouée sous le nom de sa filiale « Les moulins de Lohan ».

Et la cerise sur le gâteau, investir dans les énergies « vertes » permet aux multinationales polluantes de compenser leurs émissions de CO2 : « pour lutter contre le réchauffement climatique, le protocole de Kyoto leur impose, ainsi qu’aux États, une certaine limitation des émissions de carbone et de gaz à effet de serre. Cette limite ne signifie pas que les entreprises sont obligées de polluer moins ; au contraire, elles peuvent polluer au-delà des limitations, à condition de compenser ce dépassement par l’acquisition de « crédits carbone ».

Il existe plusieurs manières d’obtenir de tels crédits : en les achetant sur un marché international (ce qui fait office de sanction), en investissant dans des zones naturelles protégées (c’est-à-dire en plantant des monocultures d’eucalyptus et en pratiquant une coupe à blanc une fois les arbres à terme) ou… en investissant dans des énergies supposément vertes comme les éoliennes !

Les aérogénérateurs sont donc la solution parfaite pour les multinationales : les « crédits carbone » qu’elles obtiennent en les construisant leurs permettent de se mettre en conformité avec la réglementation internationale sans réduire, et même en augmentant leurs pollutions. Elles engrangent des profits en vendant l’électricité à des tarifs subventionnés, et, cerise sur le gâteau, elles peuvent même revendre à d’autres pollueurs leur surplus de crédits carbone. »

Une action « coup de poing » comme ultime recours pour défendre la forêt de Lanouée

Face à la mascarade d’une transition énergétique capitaliste, industrielle et anti-démocratique, le collectif Lanouée Vivante a lancé un appel à rassemblement le samedi 12 février 2022 en début d’après-midi devant la mairie de Forges de Lanouée, à quelques kilomètres de la forêt où se trouve le chantier éolien de Boralex.

Une marche en forêt de Lanouée se prépare © Victoria Berni-André

Dans une ambiance festive, chaï et jus de pomme en dégustation, plus d’une centaine de personnes s’est réunie : habitant·es du territoire breton, familles, parents, enfants, punk, militant·es anticapitalistes, anarchistes, écologistes, queer, féministes, membres d’associations de défense de l’environnement. Pour se protéger de la surveillance et de la répression étatique, de nombreuses personnes arborent des masques colorés.

Sous l’œil de quelques gendarmes, les prises de paroles portant une critique de l’éolien industriel se succèdent. Chacun·e est invité·e à s’exprimer librement, offrant à l’assemblée une diversité de visions sur notre rapport à l’énergie et plus largement au monde vivant. La conclusion des prises de paroles est unanime : la lutte contre les grands projets inutiles et imposés sera menée ici et partout ailleurs.

La gendarmerie protège les intérêts de Boralex © Victoria Berni-André

La trahison du Conseil d’État ne décourage pas les militant·es de vouloir empêcher la poursuite des travaux et désarmer Boralex – grand absent de la concertation citoyenne du jour malgré sa pleine responsabilité.

Le rassemblement décide alors d’acheminer la contestation directement sur l’espace forestier accaparé par l’industriel. Le cortège se dirige alors, au rythme des percussions, vers le chantier à travers la forêt de Lanouée. La banderole de tête est explicite : Croissance verte = écocide.

Dans une cohésion collective joyeuse et déterminée, les défenseur·euses de la forêt marchent jusqu’aux grillages entourant les locaux de chantier en préfabriqués.

Casques, matraques et boucliers face aux banderoles © Victoria Berni-André

Sans surprise, plutôt que de défendre les biens communs tels que la biodiversité et le pouvoir démocratique, la gendarmerie se positionne du côté de Boralex en barrant l’accès aux locaux de chantier. 

C’est portée par une solidarité et des convictions communes que la centaine de militant·es effectue une percée dans le barrage de gendarmes. Armées physiquement et juridiquement par l’État, les forces répressives aspergent les militant·es de gaz au poivre. Toutefois, cette percée permet aux militant·es de récupérer du matériel pour ériger des barricades et se prémunir d’attaques de gendarmes.

Après cette première confrontation, les tensions retombent et l’occupation du chantier s’organise collectivement. Pendant que certain·es militant·es alternent les tours de vigie, d’autres proposent des couvertures et réchauffent une marmite de soupe avec un feu de joie. Les gendarmes maintiennent leurs position face aux préfabriqués de chantier et s’amusent à aveugler les militant·es avec des lampes.

Le camp s’organise autour d’un feu de joie © Victoria Berni-André

Vers 20 heures, dans l’obscurité, la répression reprend de plus belle. Les trois sommations sont à peine annoncées que la gendarmerie tire des palets de lacrymogènes. La suffocation empêche les militant·es de se défendre et les pousse à fuir pour échapper à des interpellations violentes.

Malgré le vaste nuage de lacrymogène, les militant·es restent solidaires pour se mettre en sécurité collectivement hors d’atteinte de la répression. Seules des pertes matérielles telles que des couvertures, duvets, sacs à dos et de la nourriture sont à déplorer. Perpétuant sa démarche de protection des intérêts de la multinationale, la gendarmerie recommandera à Boralex de déposer plainte.

Le traitement médiatique de cette mobilisation (20 minutes, Valeurs Actuelles, Le Ploërmelais, Ouest-France, Le télégramme) reprendra les termes habituels de la défense du pouvoir étatique, de la propriété privée et de la libre-entreprise sans évoquer les enjeux démocratiques et écologiques de l’éolien industriel : « une manifestation anti-éoliennes dégénère », « les gendarmes sont intervenus pour protéger les lieux », « cortège sauvage », « incidents ».

La parole est d’ailleurs donnée à l’industriel et un média diffuse même le site d’information de Boralex. Ce traitement médiatique démontre une méconnaissance du déroulé des évènements et un soutien indéfectible aux actions de répression de la gendarmerie, et ce malgré la situation catastrophique des écosystèmes de la forêt de Lanouée causée par le projet éolien.

L’éolien est un vaste sujet qui ne se résume pas à « pour »  ou « contre » : il s’agit ici, précisément, de défier un parc de type industriel porté par des intérêts économiques sans considération écologique et au détriment d’une zone naturelle cruciale. Une écologie holistique demande, a contrario et avant tout, plus de sobriété et d’intelligence environnementale dans la manière de concrétiser la transition.

 

– Victoria Berni-André

 

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