Lire pourrait être considéré comme une activité strictement individuelle. Pourtant, les livres jouent un rôle au niveau du groupe : en faisant évoluer les mentalités, en soulevant des débats collectifs et en scellant des amitiés nourries d’échanges intellectuels. Le livre a toujours fait parler de lui. Il a poussé les hommes à se rassembler et à agir, souvent bien au-delà de son contenu, autour d’idéaux communs. Il est parfois l’étincelle de départ dans les projets de nations entières : pensons aux ouvrages présentant des théories économiques et sociales. Les sociétés se construisent sur la cohérence, la volonté et l’effort collectif en partie grâce aux écrits depuis le début de l’Histoire. À l’époque d’Amazon et de la FNAC qui doit se diversifier au maximum pour ne pas patiner économiquement, les librairies itinérantes, d’occasion, villages du livre et cafés-librairies ne sont pas en reste et font leur part dans la vie du livre. Leur existence dépend pourtant de nous.


Aux petits bonheurs des lecteurs…

Le plaisir semble être le maître-mot des petits libraires qui proposent une alternative aux grandes enseignes du produit culturel. Du bouquiniste qui lit deux à trois heures par jours et s’extasie de faire des découvertes tous les jours à la libraire itinérante qui voit son métier à l’image d’un marchand de glaces, les occasions de savourer l’instant pour le vendeur comme pour le client ne manquent pas. Pleine de gratitude d’offrir un espace de discussions passionnantes entre ses clients sous les parasols de son stand en Charente-Maritime, Mariel Moulin, 58 ans, explique au journaliste de Kaïzen que sa librairie itinérante valorise les petits éditeurs, propose ses sélections coups de cœur et écume les marchés, manifestations locales, festivals, et même les maisons de services pour personnes âgées. C’est la note sucrée de la recette hors-norme, le petit ‘plus’ que les géants comme la FNAC ne pourront pas acheter ni inventer. Là où le personnel se plaint lorsqu’il est salarié « de grosses boîtes », le libraire qui sort des sentiers battus s’épanouit. Et les clients avec !

Contrairement à la trame du film « Vous avez un message » avec Meg Ryan et Tom Hanks, les petites enseignes du livres peuvent survivre à cette situation de mise en concurrence globale grâce à une poignée de passionnés. Imaginer, innover, réinventer, les férus de lecture devenus libraires ne sont pas à court d’idées et ne cessent de nous étonner par leur façon de combiner fraîcheur, bonne humeur et travail. Ces « passeurs de culture en milieu rural (…) amoureux des livres et des gens » comme l’affiche le dernier numéro du magazine, semblent s’amuser avec le livre comme avec les rencontres, jouer avec la vie et les mots… Les néologismes fusent et nous montrent à quel point ‘liberté’ rime avec ‘créativité’ : « en mai 2017, la ‘libricyclette’ est née » raconte David Brouët, 41 ans, toujours dans Kaizen. Il s’agit d’un triporteur électrique plus léger qu’une camionnette, et surtout beaucoup moins cher et ‘écolo’, pour aller vendre des livres un peu partout… Le vélo est un mode de transport lent et ouvert qui donne accès à l’autre et au monde quand la voiture ne le permet. Le livre est un objet qui se prête, s’échange, véritable relais que se transmettent les êtres humains. Marier le vélo et le livre, c’est une bombe d’interactions culturelles, le trait-d’union social par excellence.

Crédit photo : Mr Mondialisation

« De l’idée avant toute chose, et pour cela préfère la Différence ! »*

Même si les librairies très imposantes, comme Sauramps à Montpellier, ou encore les grandes librairies parisiennes, attirent les universitaires, chercheurs et étudiants de tous horizons, la petite librairie de quartier et les diverses formules intelligentes et fécondes dans la vente du livre jouent un rôle non négligeable en tissant du lien social et en innovant. En témoignent les lecteurs invétérés qui ne cesseront pas de faire le voyage jusqu’à Montolieu ! Village du livre et de l’art de 850 habitants, où une dizaine de nationalités est représentée parce que le village est unique et attrayant, ce pôle culturel de l’Aude à vingt minutes de Carcassonne est un joyau. Y résident des artistes mondialement connus, comme Patrick Süskind, auteur du Parfum, ce qui ajoute à l’envie de chiner. Ce mode de consommation cousin des vide-greniers et des brocantes n’est pas seulement touristique et ‘les colosses au livre d’argile’ ne le supplanteront pas…

Néanmoins, la librairie d’occasion La manufacture de Montolieu, créée en 2005, est touchée par la crise depuis 2012. Quatre bouquinistes y travaillent sans hiérarchie et se dégagent un salaire tout juste correct. Mais les 52 000 touristes par an et les clients réguliers venant de toute la France et de l’étranger capables d’acheter vingt à trente livres d’un coup ne suffisent pas à donner une bonne santé économique à la boutique. Laurent, 48 ans, sourit : « Quelques-uns ne viennent que chez nous et ne font même pas les autres bouquinistes ». Pourtant il y en a seize autres à Montolieu… Mais avec ses 10 à 15 000 livres en vente, La Manufacture couvre tous les domaines, sauf un ou deux comme le sport par exemple. Le rayon philosophie prédomine et rivalise avec les autres sciences humaines sur un étage entier. Le classement y est approximatif, il faut donc y passer du temps, c’est alors que peut naître de la recherche fiévreuse le goût d’une chasse au trésor. Une cliente d’âge moyen s’exclame : « ici c’est le bonheur ! Le temps s’arrête quand je fouille… Je sais que je vais repartir avec bien plus que je ne cherchais au départ. Je me limite à vingt euros pour ne pas succomber à toutes les tentations ! Ensuite je vais siroter un verre à côté pour contempler mon trésor et parcourir quelques pages avant de rentrer chez moi, à Toulouse. Je passe toujours ici un délicieux moment. À Montolieu, tout le monde se parle : dans la rue, au bistrot, et bien sûr dans les librairies…» Quant aux trois concerts par an à la Manufacture, ils créent une atmosphère encore plus chaleureuse et propice à la communion. Dans les petites villes où l’on ne trouve pas de FNAC, c’est souvent Cultura qui prend le relais. Si vous êtes férus d’ésotérisme ou de médecines douces, de science fiction ou de jardinage, et que vous avez déjà beaucoup lu dans votre domaine de prédilection, vous aurez beaucoup de mal à trouver le titre exceptionnel sur un sujet pointu et à mettre la main sur ‘LE’ volume que vous voulez chez Cultura où les lecteurs chevronnés attendent dix à quinze jours leur commande. En revanche à Montolieu vous avez de grandes chances de dégoter une perle rare. Il semblerait donc que les circuits parallèles, comme ce village du livre, ou encore les café-librairies, les librairies itinérantes et d’occasion soient aussi devenus des « circuits courts ».

Après avoir quitté Sanofi à Montpellier, Dominique, 58 ans, souhaite lancer sa librairie-café en Occitanie : passion et épreuves se mêlent dans un parcours complexe. Ouvrir un tel commerce atypique n’est pas une mince affaire, ce que confirment bien des créateurs d’entreprise. Il faut faire une étude de marché, trouver les fonds, se faire connaître, convaincre, et les rivalités dans la ville peuvent faire peur. Mais la foi déplace les montagnes de livres ! Et la soif d’apporter une touche nouvelle à son quartier, un peu de vie, d’animation et de gaieté, motivent les plus enthousiastes compagnons des bouquins et des passants. Dans les librairie-cafés, les gens discutent autour et au-delà des lectures ; économie, philo, spiritualité, art : on refait le monde… Le livre est toujours une bonne raison pour aborder l’autre et sa richesse soulève les débats. Qui n’a pas déjà surpris la conversation de deux passionnés dans une grande librairie ? Alors imaginez dans les lieux plus conviviaux où tout est fait pour permettre l’échange ! Le plus souvent le dialogue est détendu car la lecture nous met tout de suite en mode « vacances » (de l’esprit?).

St. PetersburgTout est bon dans le livre, surtout le lien

Une artiste-peintre connue se réjouit de revenir vivre à Montpellier pour tout un tas de raisons, mais aussi parce que le livre y est accessible : elle achète La Métamèdecine de Claudia Rainville un euro au lieu de vingt-quatre ! On est bien au-delà des 80 % de réduction annoncés en ligne par la librairie Joseph Gibert qui vend du neuf et de l’occasion dans 17 villes dont Paris, Lyon, Montpellier, Marseille, Grenoble et Dijon. Et grâce au net, la librairie est présente partout dans le monde et envoie même des ouvrages à l’étranger. Les petites librairies ne savent plus survivre sans le web. De même, « ce n’est rentable que si on ajoute la vente par internet » explique l’un des bouquinistes de La Manufacture. « On est en train de tout restructurer, on réfléchit à un nouveau concept sur internet, mais pas seulement…» ajoute-t-il. C’est tout-à-fait dans le vent chez les alternatifs de la diffusion du livre : trouver de nouveaux modèles économiques, créer une nouvelle forme pour communiquer avec les lecteurs, un style de vente original. En d’autres termes, tous ces libraires se cassent la tête pour vendre autrement. La librairie du Livre voyageur qui s’est installée il y a un an à Narbonne propose un jeu : le client qui donne un ouvrage à la librairie peut alors en piocher un autre au hasard déjà emballé dans du papier cadeau…

On peut souvent y lire une phrase laissée en couverture par les clients précédents, comme une énigme qui invite à le choisir et laisse songeur… Ateliers et conférences, concerts et réunions en tous genres pour partager, sont autant de prétextes pour faire vivre davantage ces librairies imaginées différemment et amener les gens au partage de connaissances et à la joie. Un bon roman fait vivre une belle palette d’émotions, un essai fait réfléchir, un poème fait rêver… C’est comme si le monde du livre, avec toutes ces propositions peu banales pour le vendre, se faisait le miroir extérieur de l’univers intime que nous ouvrons le temps d’une lecture. Et quand les rêves des nouveaux libraires deviennent réalité, liens sociaux et liens symboliques ne cessent de se tisser pour le plus grand bonheur individuel et collectif.

Aurélie Olivier

*« De la musique avant toute chose, et pour cela préfère l’Impair » Verlaine.


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