La vidéo d’une femme visiblement enragée fait le tour du monde après avoir alimenté la polémique en Chine. On peut y voir une dame jeter des liasses de billets à la figure d’une travailleuse. En pleine crise boursière où le modèle Chinois commence à montrer ses limites, l’évènement d’apparence anodine se répand comme de la poudre sur les réseaux sociaux chinois, touchant au cœur une population qui sort péniblement de la pauvreté tout en devant observer des écarts de richesses jamais vus dans l’Histoire.

On peut se questionner sur ce qu’auront à l’esprit les futures générations en évoquant cet instant clé de l’Histoire humaine. Ils retiendront probablement ces images de forêts qui disparaissent sur des milliers de kilomètres carrés, ces vidéos d’ours blancs dont la banquise s’effondre sous leurs pattes, cette consommation de masse assise sur l’illusion que la croissance est infinie et le souvenir de certains puissants qui pensaient qu’une Rolex au poignet ferait d’eux des êtres immortels ou tout au moins supérieurs. Une vidéo devenue virale sur les réseaux chinois risque de s’ajouter à la liste.

On peut y observer une cliente d’une bijouterie de luxe perdre son calme et jeter des liasses de billets au visage d’une vendeuse. « Vous pensez que j’ai pas les moyens d’acheter ça ? » crie la cliente. « Croyez-le, je pourrais acheter la rue entière. » pour ajouter « Vous savez qui est mon père ? » entre autres diatribes. Finalement, une autre cliente s’interpose. Sur la vidéo, on peut observer environ 10 000 yuans (1400 euros) en coupures de 100 projetés sur la vendeuse comme du vulgaire papier. En Chine, ceci correspond à plusieurs mois de salaire moyen. Stoïque, mais visiblement agacée, la travailleuse ne réagit pas, soumise par sa position au service du client et probablement par la crainte de perdre son travail. Si l’évènement peut sembler insignifiant à première vue, les scandales impliquant de riches familles chinoises se répètent, chaque fois créant une vague d’indignation. Qu’est-ce qui peut expliquer un tel comportement ?

« Sois riche et tais-toi »

Dans son livre « Sois riche et tais-toi – portrait de la Chine d’aujourd’hui« , le journaliste Eric Meyer se penche sur un cas unique au monde. En effet, la République Populaire vit une situation paradoxale qui pourrait, à terme, pousser le pays à l’implosion sociale. Il y a près de 30 ans, Deng Xiaoping libéralisait l’économie chinoise alors qu’officiellement le pays restait communiste avec un Parti central monopolisant le pouvoir d’une main de fer. Chacun obtenait soudainement le droit de s’enrichir, souvent dans des conditions inconsidérées, tout en fermant les yeux sur la centralisation et la rigidité des affaires publiques. Une situation pleine de contradictions qui va permettre à la Chine de réaliser une croissance impressionnante mais freinée dernièrement, entraînant des crises boursières assez inquiétantes (perte de 2 710 milliards d’euros de capitalisation entre juin et juillet 2015).

Trente glorieuses à la pékinoise, ces dernières années offrirent à nombre de chinois entrepreneurs ou/et ayant une position favorable sur l’échiquier politique l’opportunité de s’enrichir sans commune mesure. La politique gouvernementale fut axée sur la promotion de « succès rapides et de profits immédiats » sans se préoccuper de la pénurie de ressources, des conditions de travail ou de la détérioration sanitaire et environnementale. Dans ce contexte culturel particulier, on observe une très grande volonté chez ceux qui atterrissent rapidement dans la classe moyenne d’afficher leur réussite de manière visible. Le secteur du luxe (Gucci, Prada, Channel,..) s’est ainsi accru très rapidement si bien que la Chine consomme à elle seule 1 tiers de tous les produits de luxe dans le monde. Pourtant, l’image du travailleur chinois esclave des usines occidentalisées est toujours présente, non sans cause.

Sortie de la pauvreté et inégalités

En parallèle de cette explosion du nombre de riches, une masse d’individus peine à simplement survivre avec un salaire moyen qui dépasse difficilement les 400 euros par mois, avec de très grosses disparités selon les régions. Malgré une sortie de l’extrême pauvreté pour un grand nombre, les inégalités n’ont jamais été si grandes dans le pays, notait une enquête de la Banque centrale chinoise en 2012. Entre 2000 et 2010, le coefficient de Gini chinois (indicateur d’inégalités) est passé de 0,412 à 0,61 plaçant le pays dans le top des plus inégalitaires au monde. Un fossé gigantesque entre très riches et très pauvres qui bouscule l’harmonie sociale, crée des frustrations autant qu’un sentiment de toute puissance chez les possédants.

Le journal The Guardian note cependant une touche d’espoir. La nouvelle génération chinoise, celle connectée aux réseaux sociaux, est généralement plus informée et plus consciente que la précédente malgré les tentatives de censurer le monde extérieur. Celle-ci serait de moins en moins séduite par le « bling bling » des nouveaux riches et développerait une forme de résistance envers les marques de luxe ostentatoires. Le peuple Chinois aux milles facettes, à mi-chemin entre un capitalisme débridé et un historique communiste n’a décidément pas fini de nous surprendre.


Sources : lemonde.fr / journaldunet.com / atlantico.fr / elitereaders.com

Donation