Vivons-nous les dernières heures de l’hôpital public ?

Depuis plusieurs mois, le personnel hospitalier envoie de nombreux signaux d’alerte, dénonçant les dysfonctionnements de certains services ainsi que le manque d’effectif. En dépit de mouvements de grèves, comme à Lyon, leur message ne rencontre qu’un faible écho médiatique et politique, car les statuts et contrats de ces personnes les empêche de bloquer les services dans lesquels ils travaillent. Le YouTubeur Usul est allé à la rencontre de ces femmes et des hommes dans un hôpital de Lyon.

Au sein de l’unité 41 du Centre Hospitalier Lyon-Sud, une partie du personnel du service hépato-gastro oncologie arbore depuis quelques jours une affiche « en grève » sur les vestes blanches. Pourtant, ces personnes n’ont légalement d’autre choix que de se rendre au travail et de réaliser la quasi-totalité de leurs heures, car « assignées » afin d’assurer le fonctionnement régulier de l’établissement et la permanence des soins. Ne disposant pas de moyens pour faire pression sur leur hiérarchie et le gouvernement, leur message ne reste donc que peu écouté. De quoi donner une bonne idée de ce que serait le monde sans possibilité de manifester son indignation par le travail. Car, n’en doutons pas, nombre de personnes sont indignées de l’évolution politique de leur pays sans pour autant pouvoir exprimer cette indignation pour des raisons légales ou économiques.

InfirmierUn personnel hospitalier en détresse

« On ne peut pas continuer comme ça longtemps » : les mots employés par le personnel hospitalier rencontré par Usul sont pourtant particulièrement forts. Les infirmiers et infirmières dénoncent un état de détresse général et une grande fatigue mentale et corporelle au sein du personnel. Devant Usul, les membres en grève évoquent leurs difficultés à répondre aux besoins réels des patients, regrettent que « la qualité du travail n’y est plus » et se plaignent des « quotas » qui leur sont imposés. Les mots « sous-effectif », et « cadences infernales » sont dans presque toutes les bouches. Certains évoquent même une véritable mise en danger des patients !

Les femmes et hommes interrogés déplorent des cadences de travail qui les empêchent de réaliser les missions qui sont les leurs et d’être à l’écoute des patients. « On sait qu’on fait mal notre travail » résume l’une d’entre eux. Les témoignages recueillis par Usul à l’Hôpital Lyon-Sud, qui corroborent ceux du personnel hospitalier dans de nombreux autres établissement publics de France, mettent en lumière les conséquences du « management d’entreprise » appliqué aux services publics de santé : les infirmiers et les infirmières sont dans un état de stress permanent, se voient imposer des charges de travail de plus en plus importantes avec des cadences en constante augmentation. Alors que l’injonction d’efficacité, sous le prisme de l’économie, frappe de plein fouet le secteur de la santé, certains y voient une logique de disparition de l’hôpital public au profit d’institutions privées.

11042018Personnels hospitaliers15« Pour se débarrasser du service public, on se débarrasse d’abord des fonctionnaires »

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De plus en plus de voix s’élèvent pour dire que : « si on voulait casser le service public, on ne s’y prendrait pas autrement. » La tarification à l’activité (T2A), mode de financement des établissements de santé français introduit en 2007, est souvent citée comme l’un des principaux tournants marquant l’évolution récente du fonctionnement des hôpitaux. La T2A aligne non seulement le financement des activités hospitalières du public et du privé, mais en plus elle introduit un mode d’allocation des ressources qui repose sur la nature et surtout le volume des activités. Auparavant, dans le secteur public, les hôpitaux se voyaient allouer une dotation globale indépendamment de l’évolution de leur activité. Par conséquent, les établissements sont désormais incités à réaliser le plus grand nombre de gestes médicaux possibles, au détriment de la qualité ou de la présence de personnels auprès des patients. Les contraintes budgétaires exercées poussent également à réduire les équipes et à privilégier le personnel contractuel aux agents ayant le statut de fonctionnaires.

La soumission croissante de tous les services publics à l’obligation de rentabilité et à la concurrence privée remet aujourd’hui profondément en cause leur fonctionnement et pose des questions d’ordre politique. En effet, suivant cette évolution, seuls les services pouvant démontrer leur efficacité économique sont justifiés, les autres étant amenés à disparaître. Ceci est à l’opposé de l’esprit d’un service public. Alors que les difficultés rencontrées par le personnel dans les hôpitaux publics témoignent de la « casse » progressive du secteur, les questions posées par Usul semblent particulièrement légitime. Vivons nous les dernières heures de l’hôpital public ? Demain, les personnes les plus pauvres n’auront-elles accès qu’à un service public au rabais, éloigné de chez eux et ne pouvant dispenser que certains soins ?  Il semble indispensable de débattre de ces questions avant de voir de nombreux services disparaître de manière irréversible, avec des conséquences tragiques sur la vie des individus.

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