En matière d’émissions carbones, si Internet était un pays, il serait le troisième plus gros pollueur du monde. L’offre digitale continue pourtant à évoluer vers toujours plus de fonctionnalités, plus d’objets connectés et des vitesses de connexion plus élevées. La 5G, attendue par beaucoup avec impatience, devrait générer un nouveau saut de connectivité grâce à une couverture réseau plus efficace et plus rapide sur la totalité de la planète. De quoi ouvrir des débouchés importants pour l’industrie high-tech, mais aussi pour les gouvernements qui vendent leurs fréquences à des prix ahurissants. Mais au-delà de l’impact environnemental avéré, qu’en est-il du risque sanitaire ?

Le gouvernement français a ouvert fin novembre les enchères pour l’attribution des fréquences 5G aux opérateurs du territoire. Des sommes considérables sont en jeu. Alors que la prochaine génération est déjà en cours de développement, la 5G promet des débits jusqu’à dix fois supérieurs à ceux de la 4G et une densité de connexion permettant de connecter dix fois plus d’objets en même temps à un même réseau. En plus des smartphones, la dernière génération de téléphonie permettra en effet aux véhicules autonomes, aux ordinateurs et aux objets domestiques (réfrigérateur, télévision, enceinte « intelligente », etc.) d’être nettement plus efficaces. De quoi nous entourer en permanence de flux de données toujours plus nombreux. Pour beaucoup, l’avènement de la 5G marque l’entrée du monde dans un renouveau technologique… Mais à quel prix ?

Une pollution numérique reconnue

D’après de nombreuses études récentes, la pollution invisible du numérique, appelée aussi e-pollution, constitue un enjeu majeur de la crise écologique globale. En termes de consommation d’électricité, Internet serait le troisième plus gros pollueur du monde, derrière la Chine et les États-Unis, et pourrait se hisser en première position d’ici 2030. La « bête » est d’autant plus problématique qu’elle nous est invisible. À l’échelle mondiale, Internet et ses outils connectés émettent ainsi plus de gaz à effet de serre que l’ensemble du secteur du transport aérien.

Ces émissions ont pour origine principale la consommation d’électricité des utilisateurs (à hauteur de 47%), mais aussi et surtout celle des data-centers, ces centres de stockage où les informations numériques sont collectées, analysées, stockées et échangées. Un seul de ces bâtiments consommerait en moyenne autant d’électricité que 30 000 Européens. Et ces chiffres ne prennent même pas en compte l’extraction des matières premières qui entrent dans la fabrication de ces appareils, le traitement des déchets ni leurs conditions de production souvent problématiques.

Le passage à la 5G promet malheureusement une démultiplication rapide des outils numériques, qualités/quantités des images transmises (dont l’accès facilité à la HD et 4K) et stockage de données. Un nouveau choc écologique jugé inévitable dont la planète se passerait pourtant bien.

Les « e-wastes » de plus en plus problématiques.

Mais quels impacts sur la santé du numérique ?

À côté de ces effets connus sur l’environnement, de plus en plus de scientifiques alertent aujourd’hui l’opinion sur les impacts potentiels des ondes sur la santé des êtres humains, mais aussi des animaux et même des plantes. Il faut le dire d’emblée, il s’agit d’un sujet passablement controversé. Et pour cause, les connaissances scientifiques solides dont nous disposons aujourd’hui à ce propos ne concernent que la 2G et la 3G, les seules pour lesquelles les experts ont le recul nécessaire pour juger de leurs conséquences éventuelles.

Récemment, différentes études comme celle du BioMed Research International ou ce rapport de BioInitiave ont pu montrer que les plus gros utilisateurs de téléphones 2G et 3G présentaient un risque augmenté de tumeurs du cerveau. Des tests en laboratoire menés par le National Toxicology Program aux États-Unis, ont par ailleurs soumis des rats aux radiations émises par les téléphones de la 2e et 3e génération. Les rongeurs ont développé des tumeurs du même type que les êtres humains, ce qui confirme les observations épidémiologiques.

Dans une lettre ouverte publiée en 2017, 170 scientifiques issus de nombreux pays s’appuyaient sur ces différentes études pour lancer un appel à un moratoire d’urgence, dans le but d’inciter les pouvoirs publics et les opérateurs à attendre avant de se lancer dans le déploiement de la 5G à grande échelle. Les signataires plaidaient pour que les opérateurs mènent d’abord des tests pour déterminer les effets des radiations émises par la dernière génération de téléphonie avant de mettre un nouveau réseau en circulation. Mais les géants du secteurs ne veulent pas attendre, pas plus que les gouvernements.

Des points de vue divergents

Le CRIIREM (Centre de Recherche et d’Information Indépendant sur les Rayonnements Électro Magnétiques) réclame pour sa part l’arrêt immédiat du déploiement de la 5G en France ainsi que la révision des normes en vigueur avec prise en compte des effets à long terme des rayonnements sur la santé des populations. D’après cet organe indépendant, les preuves de nocivité des rayonnements radio électriques sont de plus en plus nombreuses et concordantes. Il ne s’agit plus aujourd’hui de rumeurs ou de vagues craintes infondées selon eux.

Mais les chercheurs ne sont pas tous d’accord, et d’autres points de vue se font entendre, notamment du côté des opérateurs, des pouvoirs publics et de la presse. Quand ils n’occultent pas ces débats, les médias traditionnels tentent globalement de rassurer la population à ce sujet. Dans des propos recueillis par Le Figaro, Christophe Grangeat, expert de l’exposition aux ondes chez Nokia, affirme que « ce n’est pas parce qu’il y aura plus d’antennes que l’exposition sera plus forte, comme l’a confirmé une étude de l’opérateur australien Telstra ». L’employé de Nokia estime en outre que « la 5G permettra de réduire les durées d’exposition grâce à des débits plus importants » ce qui occulterait tout effet rebond. L’Agence Française de sécurité sanitaire conclut pour sa part à l’absence de preuve d’un quelconque effet sanitaire de ces ondes, mais à la condition qu’elles respectent les normes en vigueur.

Quelqu’un a dit « conflits d’intérêts » ?

Ces positions sont en effet rassurantes, mais pour leur accorder pleinement confiance, il convient de s’intéresser aux potentiels conflits d’intérêts qui pourraient les entacher. En ce qui concerne les opérateurs et les médias traditionnels, la cartographie dressée par Le Monde Diplomatique – régulièrement mise à jour – se révèle particulièrement éclairante. On y observe par exemple que le groupe Altice, dirigé par Patrick Drahi et qui se présente comme le groupe télécoms-média le plus innovant d’Europe, contrôle via ses nombreuses filiales des opérateurs comme SFR et Virgin Mobile et des médias comme BFM TV, l’Express ou encore Libération, pour se limiter à l’hexagone. Un autre cas éloquent est celui de Xavier Niel, fondateur du groupe de télécommunication Iliad, actif au Maroc, en Italie et en France via sa filiale Free. Il se trouve que l’homme d’affaires détient aussi des parts majoritaires dans Le Monde SA, qui rassemble divers journaux et magazines comme L’Obs, Le Monde, Télérama ou encore Courrier International.

Depuis plusieurs années, les gros investisseurs français construisent ainsi de larges groupes numériques, à grands renforts de manœuvres financières. Cette stratégie affichée de convergence des réseaux, qui a pour but de concurrencer les GAFAM, n’en serait qu’à ses balbutiements en Europe, d’après l’analyse des Echos. Les interpénétrations qu’elle crée, inquiétantes pour l’indépendance de la presse française, peut potentiellement expliquer cette frilosité observée dans ces médias à remettre en question les activités des opérateurs de téléphonie mobile, dont le déploiement de la 5G. Certes, le travail journalistique individuel reste théoriquement libre, mais les choix éditoriaux demeurent aux mains des éditocrates qui doivent rendre des comptes à leur hiérarchie. Sans pouvoir déterminer précisément le niveau d’influence, le rapprochement économique des principaux opérateurs de téléphonie mobile avec les grands médias français doit au minimum poser question.

En ce qui concerne l’État, qui détient par ailleurs des parts dans certains de ces médias et opérateurs privés, d’autres intérêts économiques entrent en jeu. La vente des fréquences aux différents opérateurs, qui se déroule en ce moment en France, pourra rapporter très gros. On parle de plusieurs milliards d’euros. En Italie par exemple, les enchères pour l’attribution des fréquences de la 5G se sont envolées pour atteindre un total de 6,5 milliards d’euros qui sont entrés dans les caisses de l’État, au prix de l’endettement des principales entreprises de téléphonie italiennes. Que ce soit dans le privé, les médias ou l’État, l’intérêt économique d’une telle « révolution » est omniprésent.

La vente aux enchères des fréquences, une opération lucrative

En France, le coup d’envoi a été donné le 21 novembre dernier. L’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep) a dévoilé la procédure d’attribution des fréquences de la nouvelle génération de téléphonie mobile. Le prix de réserve a été arrêté à 2,17 milliards d’euros. Un montant jugé « raisonnable » par Agnès Pannier-Runacher, la secrétaire d’Etat auprès du ministère de l’économie et des finances, qui assure ne pas maximiser le montant des enchères dans un entretien accordé aux Echos.

Cette annonce était autant attendue que redoutée par les opérateurs, qui dénoncent une décision incohérente avec les déclarations du gouvernement, celui-ci ayant déclaré vouloir éviter un scénario à l’italienne. Si les firmes de télécoms vont donc devoir mettre la main à la poche, rappelons tout de même que la 5G, considérée comme un accélérateur de la compétitivité des entreprises, constituera rapidement une source de revenus non négligeable pour les quatre grands opérateurs français.

Comment limiter les risques ?

Pour limiter les risques sanitaires comme écologiques, la présence d’un seul opérateur sur le marché serait techniquement souhaitable. Un tel scénario, utopique à ce jour, permettrait d’avoir moins d’antennes et de diminuer ainsi l’exposition globale aux ondes. Une solution incompatible avec le dogme libéral et son marché libre. De plus, avec la généralisation de la 5G dans l’environnement, les cellules vivantes, issues d’êtres humains, d’animaux ou de végétaux, passeront constamment et très rapidement de fréquences très basses à très élevées. Des variations qui se révèlent particulièrement problématiques.

À l’échelle individuelle, plusieurs habitudes de consommation peuvent être prises pour limiter l’exposition de notre corps à ces fréquences. Tous les appareils connectés étant des sources de champs électromagnétiques importants, il est préférable de les placer loin du cerveau et du corps. Couper le wifi quand il n’est pas utile, éteindre son téléphone ou son ordinateur dès qu’il n’est plus utilisé et éviter les dispositifs superflus dans l’habitation tout en conservant des appareils les plus simples possibles sont d’autres bons réflexes à adopter.

Faute d’action collective, chacun peut tenter de limiter son exposition aux nombreux appareils connectés qui peuplent de plus en plus notre quotidien. Par contre, l’exposition aux antennes est plus difficile à contrôler. Elles sont encore visibles aujourd’hui avec la génération actuelle, mais avec la 5G, elles seront bien plus nombreuses (tous les 100 à 300 mètres), la portée des ondes utilisées étant légèrement plus courte. Elles seront de plus invisibles, car intégrées naturellement au mobilier urbain : abribus, plaques d’égouts ou encore enseignes de magasin. On nomme ces antennes « locales » des Small Cells.

Il apparaît donc essentiel de pousser les pouvoirs publics et les opérateurs à réagir, même si les revenus importants dégagés par le secteur rendent cette réaction peu probable. Car, sans même parler de l’impact environnemental toujours plus important de l’utilisation quotidienne d’Internet, la 5G risque de présenter à terme des effets pour la santé des êtres vivants. Réalisant que les chercheurs commencent seulement à comprendre les conséquences de « vieilles » technologies (2/3G), ne devrait-on pas appliquer un principe de précaution ?

Ne possédant que des connaissances sur les générations passées, les scientifiques ne sont pas réellement en mesure de juger de ces risques et les autorités ne semblent pas se bousculer pour imposer davantage de recherches. Conscients des limites de leur savoir, les effets à long-terme de ces technologies n’étant par définition qu’observables sur plusieurs années, ces mêmes scientifiques demandaient donc tout simplement aux opérateurs de téléphonie et aux pouvoirs publics d’assumer eux aussi leur ignorance en la matière, et de clarifier la situation avant de déployer le réseau. Une demande qui n’a malheureusement pas été entendue, les fréquences étant attribuées en ce moment-même…

Raphaël D.


Sources : Numérique, le grand gâchis énergétique (CNRS Journal), BioMed Research International, Rapport de BioInitiave, Rapport du National Toxicology Program, Cartographie des médias français du Monde Diplomatique.

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