Certains observateurs accusent régulièrement la gauche d’adopter une posture moralisatrice, en la présentant comme donneuse de leçons. Pourtant, dans les faits, c’est bien la droite et la haute bourgeoisie qui lancent constamment des injonctions à se conformer à un modèle social capitaliste basé sur la concurrence et la soumission. Édito. 

[Temps de lecture estimé : ~ 3min]

La gauche est régulièrement accusée de vouloir « imposer » une vision du monde dès lors qu’elle remet en cause les oppressions existantes. Mais cette accusation tient de l’inversion des rôles : ce qui est présenté comme du « moralisme » n’est en réalité que la contestation d’un ordre établi déjà saturé de normes, prescrites quotidiennement par les classes dominantes qui ont intérêt à les maintenir. Présenter cette critique comme une tentative d’imposer une morale revient à délégitimer toute remise en cause du système, en la réduisant à une posture arrogante ou culpabilisante.

Une arme politique pour faire taire la critique

Cette accusation relève d’une manipulation rhétorique grossière, visant à disqualifier la critique. Suivant ce raisonnement, le fait de s’opposer au racisme, au sexisme ou aux violences sexuelles serait réduit à une simple leçon de morale.

Tout le monde peut pourtant comprendre qu’aspirer à une société où personne ne subirait de discrimination en raison de son genre, de la couleur de sa peau ou de ses convictions religieuses sert simplement l’intérêt général.

Dépeindre ce genre d’ambition en « leçon de morale » revient, en réalité, à nier les rapports de dominations et les avantages que peuvent avoir ceux qui en bénéficient à le défendre. Il est d’ailleurs amusant de noter que les personnes faisant ce type de remarque sont précisément celles qui se trouvent en position de force.

Poser un cadre collectif plutôt qu’individuel

L’argument est, en particulier, utilisé par l’extrême droite lorsqu’une personne se réclamant de gauche transgresse ses propres idéaux. Toutefois, cette lutte ne consiste pas à dénoncer quelqu’un ayant « fauté » de manière individuelle, mais bien à s’opposer aux rapports de domination. Mettre en exergue des personnes dites de gauche n’ayant pas des comportements exemplaires, c’est nier le caractère systémique du problème.

« Plutôt que débattre du fond, l’accusateur préférera pointer du doigt un individu. »

Cette rhétorique n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle du whataboutisme. Plutôt que débattre du fond, l’accusateur préférera pointer du doigt un individu. En outre, un changement de paradigme au niveau global ne passera pas par des « petits efforts de chacun ». Un constat que l’on a particulièrement pu établir dans le domaine de l’écologie avec l’imposture du mythe du colibri.

Juger le système, pas les individus

Même si certain·es militant·es de gauche peuvent se tromper de stratégie et culpabiliser les individus, l’Histoire de ce courant politique remet bien en cause un système. L’objectif est donc de modifier le cadre collectif et non pas d’accabler les gens.

Faire une compétition du mode de vie le plus « éthique » ou le plus « moral » s’insère d’ailleurs dans une méthode de pensée capitaliste où la concurrence et le développement personnel se sont imposés comme des valeurs cardinales.

À l’inverse, tout le combat de la gauche s’inscrit dans une volonté d’émancipation au sein d’une société. Critiquer un système qui perpétue les injustices n’a donc rien à voir avec un jugement des individus. Lorsque la gauche défend des droits supplémentaires ou la planète, c’est bien dans le sens de l’intérêt général.

Le véritable moralisme : celui de l’ordre capitaliste

En réalité, ceux qui accusent la gauche d’être « moralisatrice » sont souvent les premiers à lancer des injonctions individuelles à tout bout de champ. Ainsi, selon cet ordre bourgeois, les Français ne « travailleraient pas assez », les pauvres « géreraient mal leur argent », seraient « jaloux des plus riches » ou « profiteraient du système ».

Je m'abonne à Mr Mondialisation
 

« Tout ce qui s’écarte du modèle dominant est susceptible d’être recadré par les classes les plus favorisées. »

Les femmes ou les minorités sont également particulièrement victimes de ces leçons de morale, que ce soit par rapport à leur rôle dans la société, leur comportement ou bien leurs convictions. En définitive, tout ce qui s’écarte du modèle dominant est susceptible d’être recadré par les classes les plus favorisées.

Normaliser l’injustice

Dès lors, accuser la gauche d’être moralisatrice, c’est simplement normaliser les inégalités et l’injustice, comme si les accepter équivalait à vivre dans un certain ordre naturel. Pourtant, on peut y voir, au contraire, une volonté de défendre un état des lieux, décrit comme irréversible.

Et si cette contestation du système bourgeois est presque dépeinte comme une agression, c’est bien parce qu’elle remet en cause certains privilèges. Par là, les auteurs de cette accusation de moralisme tentent d’invisibiliser leurs propres actes de domination. Pour mieux les perpétuer.

– Simon Verdière


Photo de couverture : Activistes climat bloquant le Ministère de la Transition Ecologique et Solidaire lors de l’action « République des pollueurs » / Wikimedia Commons

- Cet article gratuit, indépendant et sans IA existe grâce aux abonnés -
Donation