Dominique Lange a exercé son métier de vétérinaire pendant quinze années à la campagne comme à la ville, dans les fermes, à domicile, en abattoir, dans les refuges, mais aussi dans des terres lointaines. Cassée par « la course à l’efficacité, à la rentabilité pour le profit » au détriment des animaux qu’elle était censée soigner, elle a décidé de lâcher la blouse. Dans Chaleur de bête et froid de canard – Vies et morts d’une vétérinaire (Le Zèbre Volant), elle livre un témoignage troublant et émouvant de ses joies et de ses peines en tant que vétérinaire. Interview à cœur ouvert.

Mr Mondialisation : Bonjour Dominique. Quelles sont les raisons qui vous ont encouragée à devenir vétérinaire en milieu rural ?

Dominique Lange : Sait-on toujours exactement pourquoi on fait les choses ? L’idée de soigner les animaux remonte à ma petite enfance, comme je le raconte dans mon livre. Mal à l’aise avec mes congénères, je me réfugiais sous le cou du grand dogue de la gardienne d’immeuble. Et puis il y a eu ce cadeau du ciel, ma petite sœur différente, qui m’a donné le réflexe de protéger les plus fragiles, la curiosité d’entendre ce qu’il se disait au-delà des mots, la sensibilité à la douleur de l’autre…

Pourquoi en milieu rural ? Je renouais ainsi avec mes origines familiales. Gosse, je rêvais devant les photos jaunies où mon grand-père conduisait une charrette attelée à un cheval puissant, où ma grand-mère méditait assise sur une botte de foin… J’ai grandi en banlieue parisienne mais heureusement, nous allions souvent en week-end, respirer à la campagne près de Château-Thierry.

Mr Mondialisation : Pourriez-vous décrire une journée ordinaire de cette profession ?

Dominique Lange : La journée d’un véto de campagne, c’est la tournée des fermes où l’attendent des veaux qui ont la diarrhée, des vaches qui n’ont pas délivré leur placenta, des bêtes qui « bricolent », ne mangent plus, ne ruminent plus, des pattes cassées sur des jeunes animaux, des génisses qui ont du mal à respirer, des taureaux qui boitent, le bouc à castrer, le chien de la ferme à revacciner…

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Il y a aussi les visites sanitaires, remplir des certificats, constater des accidents, vacciner, mettre des boucles, faire des prises de sang, conseiller en hygiène, en alimentation, en suivi de reproduction (échographies)…

Ensuite il y a le travail administratif et commercial au cabinet. Et puis bien sûr les urgences, de jour comme de nuit, vêlages surtout, et césariennes…

Mais les vétérinaires qui ne se consacrent qu’au milieu rural n’existent plus. Les professionnels sont contraints d’être mixtes et polyvalents, c’est à dire qu’ils soignent aussi les animaux de compagnie.

Mr Mondialisation : Il y a quelques mois, vous décidiez de quitter le métier, dépitée par certains gestes que vous deviez accomplir au quotidien. Quels ont été les éléments de cette révolte ?

Dominique Lange : Il en va pour l’élevage comme pour tous les secteurs d’activité : la course à l’efficacité, à la rentabilité pour le profit et le pouvoir de quelques-uns dénature les métiers et enlève le sens du travail. C’est le grand drame de notre époque, selon moi.

Se retrouver petit soldat des groupes pharmaceutiques à vendre des antibiotiques à la pelle, faire des vaccins à la chaîne, euthanasier des animaux que je pourrais sauver, intervenir dans des élevages en cages, des fermes devenues usines où la vie a déserté…Tout cela m’a vite donné la peur du vide, le vide de sens. J’étais loin de mon rêve de gosse et c’est mon corps qui a dit stop. J’ai fini par tomber malade, physiquement, je ne pouvais plus avancer.

Les agriculteurs ont toujours élevé des animaux pour en faire de la viande, je le savais en embrassant cette profession, je n’étais pas naïve à ce sujet. Mais en quelques années j’ai vu ces paysans que je respectais tant, sombrer souvent dans une grande douleur, perdre leurs forces dans une lutte sans fin, pris dans un engrenage où il ne s’agissait plus que de survivre en perdant tout goût au travail. Ils ont perdu la main.

2014-05-21Mr Mondialisation : Avez-vous néanmoins de bons souvenirs de ce que vous faisiez ?

Dominique Lange : Oui, à la pelle ! Je pense d’ailleurs que même les épisodes tristes d’une vie peuvent être de « bons souvenirs », si on ne les a pas subis mais vécus intensément, parce-qu’ils nous font avancer et sentir vivants.

Les bons moments, heureux, ont été nombreux, sinon je ne serais pas restée 15 années dans ce métier ! J’aime travailler dehors, j’aime tout simplement l’odeur des vaches, du foin, de l’automne, j’aime côtoyer des gens vrais, chaleureux, sincères, j’aime tirer un veau et le laisser entre les pattes de sa mère en pleine forme au petit jour, prendre ce café joyeux avec son éleveur alors que le monde dort encore et que nous, nous sommes battus dans la nuit pour sauver deux vies !

Mr Mondialisation : Pensez-vous que la profession puisse évoluer ? Concrètement, qu’est-ce qui doit changer selon vous ?

Dominique Lange : La profession de véto rural a suivi l’évolution de l’élevage qui a suivi l’évolution de la société… qui a suivi…etc. Au bout de la chaîne, il y a sûrement nous, tout un chacun.

Alors, peut-être bien que ce qui « doit changer » n’est peut-être rien d’aussi « concret » qu’on veut nous le faire croire. Il me semble que ce qui doit et qui est déjà en train de changer c’est « le fond des gens ». C’est l’esprit humain qui doit évoluer et je crois que nous gagnerions à nous inspirer des animaux qui semblent plus sages que nous à bien des égards.

Mr Mondialisation : Pouvez-vous expliquer le projet d’écriture que vous avez débuté et par lequel vous entendez faire avancer votre cause ?

Dominique Lange : À quarante ans, j’étais à la charnière de mon existence. Je me suis mise à l’écriture de « Chaleur de bête et froid de canard » pour relire un peu mon chemin, comprendre ce qui m’avait guidée vers ce métier à la racine, ce qui m’en avait détournée ensuite. Je cherchais une cohérence qui m’aiderait à inventer la suite de ma vie. J’ai décrit mes émotions et les événements avec précision et sans filtre, comme à travers l’objectif d’un photographe.

Dans ces pages, pas d’analyse, ni de moral, pas non plus d’accusation ou de plaidoyer, je voulais partager cette expérience avec ceux qui ne connaissent pas le milieu rural ou le métier de vétérinaire, pour venir à bout des clichés, tordre le cou aux pensées toutes faites, aux jugements pré-conçus, pour éveiller des questions, même si je n’avais pas les réponses. La littérature n’est-elle pas faite pour cela ?

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J’ai créé ma propre maison éditoriale pour agir en toute liberté, je l’ai appelée « le Zèbre Volant », qui va sortir très bientôt un second ouvrage. Après avoir raconté le passé, je me suis mise à inventer l’avenir. À la façon un peu des Shadoks, j’ai créé « les Glous », un peuple imaginaire dont j’ai décidé seule de toute la biologie : comment ils se reproduisent, ce qu’ils mangent, comment ils trouvent leur énergie, comment ils élèvent leurs jeunes, comment ils communiquent avec leur environnement… J’ai « joué à Dieu » (à mon ptit niveau bien sûr), à un Dieu s’attelant à créer une nouvelle espèce ! Je me suis bien amusée !

Mais si les Shadoks dénonçaient les travers de la société moderne en les tournant en dérision, les « Glous » incarnent plutôt le meilleur à venir, le futur que l’on pourrait construire tous ensemble, en mettant une fois pour toute au panier cette phrase qui nous ligote la cervelle depuis des générations « oh, tu sais, tu ne changeras pas le monde » ! grrr…

Le premier épisode des « Glous » sort dans quelques jours. Une utopie, que j’aimerais partager avec les lecteurs, construire avec eux-même… Je n’ai mis aucune illustration à ce premier épisode pour proposer à chacun de me dessiner son « Glou ». Internet rend possible de nouveaux échanges créatifs et c’est très motivant.

Le Zèbre Volant rêve de livres qui soient de vrais outils au service des idées, de l’imagination, de la créativité des citoyens de bonne volonté. Albert Einstein – que l’on dit loin d’être idiot – disait : « Il est grand temps de remplacer l’idéal du succès par celui du service. »

Puisse le Zèbre Volant apporter sa petite pierre à l’édifice.

Lange, Dominique, Chaleur de bête et froid de canard – Vies et morts d’une vétérinaire, Le Zèbre Volant, 2017. ISBN : 9782955958421. 13,50 euros.

Dominique Lange a exercé son métier de vétérinaire pendant quinze années à la campagne comme à la ville, dans les fermes, à domicile, en abattoir, dans les refuges, mais aussi dans des terres lointaines. Elle est l’auteur d’un album pour enfants qu’elle a également illustré (Nanouk et sa banquise, éditions I2C, 2015). Elle a également fréquenté deux années le cours Simon et a travaillé comme comédienne au théâtre et au cinéma.


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