Marches pour le climat, grèves, ZADs, gilets jaunes… les mouvements liés à l’écologie se sont multipliés ces dernières années, mais leur impact est souvent difficile à cerner. Tirant les leçons de ces actions, le collectif Désobéissance Ecolo Paris vient de terminer un livre qui propose de remplacer l’idée de transition écologique par celle de rupture écologique. L’ouvrage, fruit d’une démarche collective qui rassemble une dizaine d’auteurs, tente ainsi d’en finir avec les vieilles rengaines de l’écologie (la transition, le renoncement, la foi en la science) tout en unissant ses diverses tendances, entre ZAD et permaculture, effondrement et critique du capitalisme, résilience et désirs révolutionnaires. Découverte littéraire.

Désobéissance Ecolo Paris est un collectif qui rassemble des membres d’horizons variés, provenant d’un large spectre de sensibilités écologiques. Constitué à l’hiver 2018, après la démission du ministre de l’écologie Nicolas Hulot, il a été initiateur des premières grèves étudiantes pour le climat à Paris. Aujourd’hui, avec la rédaction d’Ecologie sans transition, le collectif souhaite dessiner les contours d’une nouvelle écologie, en phase avec les désillusions de la jeunesse et les théories de l’effondrement.

Une rupture plutôt qu’une transition

L’écologie défendue par les auteurs du livre s’affranchit donc de sa définition classique, en se réappropriant certains concepts et en refusant d’autres. Au lieu de l’idée d’un environnement, distant, étranger et distinct des sujets qui l’habitent, ou d’une nature toujours considérée comme vide, inhumaine et inhabitée, ils préfèrent le concept de « milieu », qui désigne l’intrication des êtres qui l’habitent et qui l’élaborent. Plutôt que de parler d’effondrement, de catastrophe ou de désastre, ils choisissent le concept de « ravage », plus représentatif du processus actif et agressif, mené par un sujet identifiable : l’économie capitaliste.

Ils refusent aussi l’idée de transition, qui pourrait rendre le futur moins inquiétant en laissant penser qu’une rationalité planificatrice et gestionnaire pourrait nous sauver du ravage écologique. Car même si le chemin sera long et difficile, le collectif Désobéissance Ecolo Paris l’affirme : c’est d’une rupture dont le monde a besoin. Il faut rompre avec nos dépendances les plus destructrices par des actes collectifs, solidaires et de révolte, pour bloquer les avancées du ravage le plus rapidement possible.

Les actions individuelles remises en cause

On l’aura compris, Ecologie sans transition veut en finir avec les vieilles rengaines de l’écologie capitaliste. Mais cette démarche louable amène parfois les auteurs à dénigrer certains efforts individuels qui visent à amoindrir les effets dévastateurs du capitalisme en pensant une autre manière de produire, d’échanger ou de voyager. On lit ainsi, sans vraiment comprendre le message sous-jacent, que les initiatives individuelles, du zéro plastique au zéro carbone, « n’ont non seulement zéro utilité pour la planète mais sont également loin du zéro prise de tête ». Si on peut effectivement supputer que les actions individuelles ne vont pas, à elles seules, renverser un système, sont-elles pour autant à dénigrer ? Peut-on se passer de cette prise de conscience individuelle dans la fabrication d’une démarche collective ?

Cette critique peut s’entendre dans la mesure où ces actions tendent à réduire leurs auteurs à des consommateurs, et relèvent souvent du monde de la transition vendue par le monde marchand, un mouvement dont la critique est au cœur de l’ouvrage. Mais si l’idée de rupture est certes mieux adaptée à l’urgence de la situation, on peut regretter que les efforts des acteurs de la transition, parfois réellement transformateurs à l’échelle locale, soient réduits dans l’ouvrage à des actions futiles. La réalité est certainement plus nuancée. Les auteurs omettent de le dire, mais si ces démarches ne sont pas suffisantes, elles demeurent véritablement essentielles et doivent être encouragées, car il ne peut y avoir de dynamique collective sans une masse critique d’individus conscientisés.

L’instrumentalisation de la science

Par la suite, les auteurs admettent tout de même que ces efforts peuvent avoir du sens, s’ils s’inscrivent dans une transformation plus large, qui constituerait le premier pas vers des dynamiques collectives réellement porteuses de sens. D’autres contradictions de ce type se rencontrent dans l’ouvrage, ce qui s’explique naturellement par la démarche collective d’écriture impliquant une dizaine d’auteurs, et des relecteurs issus notamment des mouvements Extinction Rebellion et Youth for Climate. Ce processus a certainement encouragé la richesse du texte, et surtout la pluralité des idées, sans exclure certaines dérives comme le rejet en bloc d’approches écologiques individuelles moins radicales que celles prônées par les auteurs.

Cet écueil se retrouve aussi dans la critique par ailleurs très intéressante de la Science, ou plutôt de son instrumentalisation par les institutions du capital, proposée par Ecologie sans transition. Ignorées lorsqu’elles ne conviennent pas aux impératifs économiques ou politiques, les sciences sont en effet largement invoquées pour justifier toutes sortes de mesures politiques en faveur de l’économie triomphante. Le risque lié à ce domaine est aussi la croyance dans le progrès technique pour redresser la situation écologique, qui nous dépossède de notre capacité d’agir au profit d’un modèle à l’origine du ravage. On regrette toutefois que le travail remarquable de certains scientifiques indépendants, notamment à l’origine des rapports du GIEC, ne soit pas salué, alors même qu’il est à l’origine d’une lente prise de conscience indispensable à la rupture.

Anthropocène et capitalocène

En outre, l’approche scientifique de l’écologie, menée par des considérations d’experts qu’un profane peine à appréhender, privilégie trop souvent une vision comptable et gestionnaire des milieux vivants, propice au développement d’une nouvelle technocratie. Les propositions sont en effet souvent basées sur des procédés techniques qui réduisent les problèmes écologiques à des questions de gestion des milieux. La recherche ne questionnant pas la cadre institutionnel et idéologique, elle s’aligne par la force des choses (et des financements) souvent sur le modèle libéral global et sa sacro-sainte croissance économique obligatoire. Ces savoirs scientifiques doivent donc être réappropriés pour proposer une vision du monde qui s’affranchit de plans de gestion techniques aux objectifs lointains et inatteignables pour se fonder sur des liens immédiats plus sensibles avec l’environnement. Comme le disent les auteurs, il s’agit « d’habiter le monde au lieu de le gérer ». En d’autres termes, concevoir un monde où la technique n’a pas seulement pour but de perpétuer la consommation de masse, mais de manière un peu plus « verte » qu’avant.

La communauté scientifique a par ailleurs généralisé le terme d’anthropocène, pour désigner cette période à laquelle les activités humaines ont une incidence globale significative sur l’écosystème terrestre. L’ouvrage refuse ce concept, qui fait porter la responsabilité à l’humanité dans son entièreté et masque les disparités d’impacts écologiques en ancrant le ravage dans des besoins humains éternels qui remonteraient à la maîtrise du feu. Il préfère le terme plus engagé de capitalocène, qui fait reposer la responsabilité du dérèglement climatique sur des rapports de force socio-historiques, liés à l’apparition du capitalisme productiviste à une période et dans un lieu précis. Sans cibler clairement de cause, c’est l’humain qui devient l’ennemi de l’humanité, et c’est probablement une vision dont il faut se méfier.

Les apports du féminisme et de l’anti-colonialisme

Les auteurs se livrent donc à une critique inspirée du capitalisme, qui insiste sur l’impasse qu’il porte en lui résumée par la formule « la croissance ou la crise ». Dénonçant la marchandisation du monde, ils en concluent qu’il est nécessaire d’abolir les structures de domination économiques, sociales et politiques qui engendrent le ravage et vivent de lui. Une de ces structures est le système colonial. Malgré les vagues de décolonisation, il a en effet su perdurer à travers un ensemble de formes de contrôle politique et d’exploitation qui dégradent et transforment les relations qu’ont forgé les vivants à leurs milieux. Un héritage et un système dont il est urgent, selon eux, de se libérer.

Le livre Ecologie sans transition a été écrit par une dizaine d’auteurs, issus du collectif Désobéissance Ecolo Paris

Mais l’écologie sans transition, c’est aussi l’abolition tout aussi radicale du patriarcat. L’écoféminisme permet ainsi de penser une lutte conjointe entre féminisme et écologie, en alimentant de concert des révoltes contre les ravages du capitalisme et du patriarcat. Les écoféministes peuvent renverser la hiérarchie patriarcale pour proposer une vision du monde basée sur certaines valeurs historiquement associées – si pas dans l’imaginaire collectif, dans les actes – au genre féminin mais dépréciée en société : le soin, l’écoute, l’attention aux autres et aux milieux vivants. Cette vision s’appuierait sur la réappropriation de ces valeurs dans un socle commun non-genré qui ne pèsera plus sur les seules épaules des femmes.

Créer une autonomie politique et passer à l’offensive

Écologie sans transition consacre aussi une bonne partie de son texte à explorer et questionner des solutions. Attendre un changement de la part des Etats constitue pour les auteurs une voie impraticable. Subordonnés au fonctionnement de l’économie mondiale, ils ne sont là que pour instaurer, maintenir et perfectionner un ordre social. Ils ne peuvent donc s’extraire de ces contraintes du modèle dominant pour prendre des mesures écologiques qui le mettraient en crise. Le fantasme de la sécession absolue est lui aussi impossible. Comme le disent les auteurs, « à vouloir nous couper trop nettement du monde du ravage, nous risquons de laisser beaucoup de personnes sur l’autre rive, et de nous isoler. »

Entre ces deux voies, il convient de se créer une autonomie politique, pour nous émanciper des acteurs et des institutions qui nous oppriment, à l’échelle locale puis plus large. Pour retrouver du pouvoir d’agir, les auteurs proposent de travailler à relier les communautés, groupes et organisations de toutes sortes pour créer des réseaux d’autonomie. De manière plus frontale et offensive, ils invitent à un usage subversif des institutions, pour détourner certains usages au profit de la résistance, et souhaitent démanteler tout ce qui ne pourra pas faire l’objet d’une réappropriation ou d’une transformation écologique : appareil industriel, infrastructures énergétiques, secteurs économiques inutiles, etc. L’offensive contre le ravage prônée par les auteurs doit être préparée, pensée sur le long terme et envisagée stratégiquement selon trois espaces de luttes coordonnés : bataille culturelle, blocage économique et luttes locales. Autant dire que leur démarche est pour le moins radicale, comme le nom de l’ouvrage l’indique.

Ecologie sans transition, qui a bouclé sa campagne de crowdfunding avec succès, s’avère donc un ouvrage particulièrement riche en réflexions et pistes d’action. Les concepts proposés par le collectif Désobéissance Ecolo Paris sont souvent porteurs de sens, comme celui de ravage mais surtout de rupture écologique. Ce dernier pourrait s’imposer à l’heure où la transition est récupérée par les États et entreprises de toutes sortes. Une transition qui, dans ces sphères, relève davantage du greenwashing que d’une réelle volonté de changement, entre petits pas pour aujourd’hui et échéances lointaines pour demain.

Raphaël D.

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