Se réjouir de « l’extinction de l’espèce humaine » est devenu un commentaire courant dans les bouches et sur les réseaux sociaux. En plus d’être factuellement peu probable à l’échelle de nos vies, un tel raisonnement n’est pas seulement cynique, c’est également un luxe réservé à ceux qui vivent dans des régions du monde encore relativement stables et préservées des crises écologiques. Pourquoi se réjouir de l’effondrement est le signe d’une « déperdition » dramatique d’empathie. Édito.

Qui n’a jamais entendu dire : « vivement que l’humanité disparaisse pour laisser la place à la nature » ou « La planète va réagir en nous rayant de la carte! » encore « on n’a pas besoin de sauver la planète, elle nous survivra une fois que nous aurons disparu! ». Certes, l’étude de l’effondrement et sa popularisation dans le débat public provoquent des réactions contradictoires et émotionnelles tout à fait humaines. En effet, elle oblige à se confronter à la « finitude » de la vie d’une part et à remettre en cause l’imaginaire dans lequel nous avons été baignés d’autre part, c’est-à-dire la croyance du progrès et du développement technique imaginé sans fin.

Il ne s’agira pas ici de discuter les principales thèses avancées par ceux qui craignent que la déplétion des ressources et la destruction de l’environnement risquent de mettre un coup d’arrêt au développement de nos sociétés. Nous pouvons toutefois, au regard de leurs principales analyses, renforcées par le dernier rapport du GIEC, partager leurs principales conclusions : les économies humaines vont, à moyen terme, au-devant d’une contraction importante dans tous les domaines, ce qui signifie que la population humaine mondiale suivra sans aucun doute la même trajectoire. Des humains vont inévitablement souffrir de ces changements, sans pour autant que ces crises signifient la fin de l’espèce. Nombre d’entre eux en souffrent déjà aujourd’hui. Mais peut-on honnêtement s’en réjouir ?

Pendant que les inquiétudes scientifiques concernant le changement climatique grandissent, on voit donc émerger l’opinion selon laquelle l’effondrement de la population humaine pourrait se révéler être une « bonne chose » pour la planète. Sur les réseaux sociaux en particulier, des voix s’élèvent chaque jour dans les commentaires pour affirmer que « l’extinction, on s’en fout », puisque « la terre ne s’en portera que mieux sans nous », pendant que d’autre se réjouissent ouvertement d’un déclin démographique avec un cynisme qui fait froid dans le dos. À la condition que, assis confortablement dans un fauteuil, les auteurs de ces propos ne soient eux-mêmes pas trop bousculés… Car la perspective d’une disparition violente de l’espèce humaine n’a rien d’heureux, au même titre que ceux qui aspirent à « une bonne guerre comme en 40 » !

Le nihilisme comme déni de responsabilité

Pour ces partisans de l’annihilation, il semble opportun de se réjouir des emballements économiques et climatiques (entendu que l’effondrement n’est pas une date, mais un processus) tel un juste retour des choses, en formulant notamment l’espoir qu’ils sonnent le glas d’un système particulièrement violent envers l’humain et la nature. Le non-sens de cette pensée saute aux yeux. On en oublierait presque que les effondrements les plus récents (notamment celui de la Syrie où 45 % de la population a été déplacée en 8 ans, et 20 % a quitté le pays), se sont soldés par des violences humaines difficilement descriptibles et supportables. Se pose la question : être lucide en ce qui concerne les souffrances engendrées par le capitalisme, le productivisme et la situation mondiale, justifie-t-il de légitimer et de banaliser des souffrances pires encore ? Autrement dit, peut-on avoir l’esprit clair sur les drames humanitaires évitables qui pèsent sur nous tout en souhaitant des malheurs pires encore. Non, de toute évidence.

Par ailleurs, comme le développe Christophe Bonneuil, co-auteur L’événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous (Seuil, 2016), « se donner la fin de l’espèce humaine comme cadre de pensée de l’effondrement, c’est risquer d’inhiber toute pensée et toute politique. […] ce scénario ne doit pas monopoliser notre attention : il ne fascine qu’au prix de l’occultation de toute analyse géopolitique, sociale ou géographique ». En d’autres termes, se féliciter de l’extinction éventuelle des humains, c’est encourager l’immobilisme actuel qui précipite le drame, mais aussi la perpétuation de notre système économique. Le problème devient l’Humain, et pas le système qui génère du désordre. Tout bénéfice pour le productivisme et ses institutions.

Rappelons-le : ce sont les mêmes qui sont aujourd’hui les premières victimes de l’exploitation industrielle et de la domination économique qui sont également concernés au plus haut degré par les bouleversements engendrés par le changement climatique. Et ce sont encore les mêmes – les plus pauvres – qui sont les premiers fragilisés par les crises économiques et la déplétion des ressources ! Sans oublier les nombreux activistes de l’environnement qui ont sacrifié leur propre vie à cette cause, au sens propre. En termes simples, moins vous participez aux changements climatiques, plus vous en subissez les conséquences. Notre réalité est déjà bien assez cynique pour entendre les mieux lotis de la crise – les 20% des plus riches de ce monde – souhaiter une extinction dont ils seront les derniers à en ressentir les effets. Aujourd’hui, si nous voulons infléchir la trajectoire que suit l’humanité (dans les limites de ce qu’il est possible de faire), nous devons nous confronter à la réalité du monde et à notre marge de manœuvre avec lucidité et surtout empathie.

Concept art pour le jeu The Last of Us

Revenir à la raison et agir

Enfin un peu d’humilité et de recul s’imposent dans ce débat : alors que le déclin de la population humaine reste une simple théorie à ce stade – la population ne cessant d’augmenter envers et contre tout – la chute de la biodiversité sans précédent est bien réelle, observée, mesurée. Et bien malin serait celui qui saurait prédire jusqu’où ce mouvement pourrait se prolonger. C’est donc bien cette nature qui est la première à payer le lourd tribut de notre indifférence et surtout de notre déni (« tout va bien, la terre nous survivra… »). Osons le dire, l’humanité est l’espèce la plus invasive de cette planète. Elle possède les moyens techniques, militaires et industriels pour faire de la planète un caillou mort comme Mars où même une bactérie ne peut survivre, quitte à survivre sous une bulle à oxygène. Souhaiter notre extinction en précipitant le modèle actuel, c’est nier ce risque rien réel. Car pour chaque espèce qui s’éteint sous nos yeux indifférents, ce sont des millions d’années du miracle de l’évolution qui s’arrêtent à jamais, sans possibilité de retrouver exactement le même schéma évolutif.

Gardons donc à l’esprit que les extinctions passées montrent que la reconstruction des écosystèmes est un processus qui prend des millions d’années, soit bien plus que toute l’histoire de l’humanité depuis ses débuts. Avons-nous vraiment le droit d’annihiler en quelques siècles ces millions d’années d’évolution au prétexte que d’autres millions d’années attendent notre planète après nous ? Ne pas agir aujourd’hui au motif que la terre retrouvera d’elle-même un équilibre dans une hypothétique période du futur ne peut qu’aggraver le processus actuel. L’avenir se joue donc aujourd’hui, pas dans l’éventuel fantasme de ceux qui pensent que tout ira pour le mieux quand les humains auront disparu, emportant tout le reste avec eux.


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