Face au défi que représente la crise climatique, certains se plaisent à imaginer le monde d’après, tandis que d’autres proposent des mesures concrètes pour mettre en œuvre les changements qui s’imposent. Après avoir travaillé sur le lien entre risques climatiques et sécurité et dirigé la rubrique écologie du média Le vent se lève, Pierre Gilbert a publié Géomimétisme : réguler le changement climatique grâce à la nature, aux éditions Les Petits Matins. Préfacé par l’économiste et directeur de recherche au CNRS Gaël Giraud, cet ouvrage propose de nombreuses pistes concrètes pour réguler le changement climatique grâce à la nature. Loin du fantasme technologique vendu par le système marchand, toutes ces pratiques s’inspirent de mécanismes naturels pour capturer du carbone. Nous sommes partis à la rencontre de l’auteur.

Mr. Mondialisation : Pourquoi ne suffit-il plus aujourd’hui de réduire nos émissions pour relever le défi climatique ?

Pierre Gilbert : Tout le monde est d’accord pour dire qu’on ne restera pas sur une trajectoire en-deçà des deux degrés de réchauffement climatique en ramenant simplement nos émissions à zéro. En cause :  l’inertie du CO2, qui reste une centaine d’années dans l’atmosphère, mais aussi les émissions résiduelles. Au-delà de cette réduction indispensable, il convient donc également de séquestrer en masse des gaz à effet de serre.

A l’heure actuelle, les émissions proviennent à hauteur de 70% des énergies fossiles, et de 30% du changement d’affectation des sols (la déforestation, l’urbanisation et l’agriculture industrielle). La sortie des énergies fossiles constitue ainsi de toute évidence un levier important pour limiter le dérèglement climatique, mais les 30% restants sont également hautement stratégiques. C’est là qu’intervient le géomimétisme, qui peut stocker du carbone en s’inspirant de la nature.

Mr. Mondialisation : Avant de s’y intéresser, que pensez-vous de l’autre principe auquel on peut avoir recours pour séquestrer le carbone : la géoingénierie ?

Pierre Gilbert : La géoingénierie regroupe toutes les techniques artificielles qui permettent de modifier le climat, comme le fait de faire rebondir les rayons du soleil sur des aérosols pour refroidir l’atmosphère ou l’ensemencement des nuages pour faire pleuvoir. La géoingénierie que j’ai étudié plus en profondeur s’intéresse à la séquestration du CO2. Plusieurs pratiques existent. Par exemple, des aspirateurs seraient capables de filtrer l’air pour en extraire le CO2 à grand renforts d’énergie, le comprimer puis le stocker dans des couches géologiques stables, comme d’anciennes poches de gaz naturel ou de pétrole.

Cela nécessite une infrastructure colossale, et si ces techniques devaient être mises en place à grand échelle pour réguler le climat, elles nécessiteraient énormément d’énergie. Au final, en plus des dangers qu’impliquent la rupture non-maîtrisée des cycles naturels, ces différentes méthodes posent beaucoup plus de problèmes qu’elles n’en résolvent et ne s’intéressent en outre ni à la biodiversité ni aux autres objectifs de développement durable. On nage dans la lubie technicienne.

Mr. Mondialisation : Comment expliquer dès lors que la géoingénierie occupe autant de place dans la littérature scientifique ?

Pierre Gilbert : Cela s’explique en partie par l’influence des lobbies, financés par les magnats du pétrole ainsi que certains mécènes de la Silicon Valley comme Bill Gates. Les groupes pétroliers comme BP et Shell avaient déjà financé pendant des années les lobbies climatosceptiques dans l’objectif de gagner du temps, en produisant des études biaisées pour distiller le doute. Le risque avec le mirage technologique de la géoingénierie est une fois encore de perdre du temps. S’il y a pour l’instant peu de prototypes et donc peu de chance de voir ces différentes techniques advenir, le principal danger est de faire croire aux décideurs politiques qu’on va pouvoir s’en sortir, et donc qu’il n’y pas d’urgence à changer de modèle.

Mr. Mondialisation : La solution pour vous c’est donc le géomimétisme, un principe à l’exact opposé de la géoingénierie. En quoi consiste cet ensemble de pratiques ?

Pierre Gilbert : Le géomimétisme consiste tout d’abord à observer et constater que la nature est la plus efficace sur le plan thermodynamique. Depuis 3.5 milliards d‘années d’évolution, la sélection naturelle a favorisé les espèces qui consomment un minimum d’énergie pour un maximum d’efficacité. C’est exactement ce dont l’humanité à besoin aujourd’hui, il faut donc faire du biomimétisme à tous les niveaux. Et le biomimétisme appliqué au climat, c’est reproduire les écosystèmes qui transforment du CO2 en matière organique. L’ensemble de ces puits naturels de carbone, quand ils sont protégés, renforcées et reproduits dans leur complexité forment le géomimétisme.

L’idée est donc de doper les capacités de la nature à absorber du CO2 de manière durable, en préservant et reproduisant des écosystèmes complexes. Au final, ces pratiques permettent deux choses : réconcilier le climat et la biodiversité, car c’est la biodiversité qui permet la bonne santé des puits naturels de carbone, et réconcilier atténuation et adaptation au changement climatique, car il est possible de séquestrer du carbone tout en rendant les milieux naturels plus résilients.

Mr. Mondialisation : Quand on pense séquestration carbone, on pense directement aux arbres. Est-ce qu’il suffit aujourd’hui de planter des arbres pour limiter le dérèglement climatique ?

Pierre Gilbert : Ce n’est pas suffisant mais la reforestation, qui doit s’accompagner de prévention à la déforestation, demeure l’un des leviers principaux en matière de géomimétisme. Aujourd’hui, on estime qu’une augmentation de 30% de la surface des forêts permettrait d’absorber une trentaine d’années de CO2 au rythme actuel. Il s’agit d’un objectif techniquement réalisable.

Mais la reforestation ne signifie pas simplement planter des arbres. Il faut absolument éviter les monocultures, par exemple. La sylviculture à grande échelle, telle qu’elle est pratiquée dans de nombreux pays et notamment en France, engendre des forêts qui deviennent des déserts biologiques. Elles sont régulièrement aspergées de pesticides car peu résistantes face aux parasites, elles sont très sèches et sont dès lors les premières victimes des feux. Ces puits de carbone artificiels ne sont donc pas durables du tout. Quand on reforeste, il faut planter un mix d’essence qui soient à la fois locales mais aussi adaptées au changement climatique pour renforcer la résilience des forêts.

Mr. Mondialisation : L’impératif de reforestation n’est-il pas difficilement conciliable avec le besoin grandissant de terres agricoles nécessaires à nourrir une population en constante augmentation ?

Pierre Gilbert : Aujourd’hui, l’augmentation des besoins de terres agricoles s’explique en grande partie par l’augmentation de la consommation de produits carnés. En France, 80% de la surface céréalière sert à nourrir le bétail. Si nous réduisons dans l’ordre de grandeur que nous indique le GIEC, c’est-à-dire de deux tiers, notre consommation de produits carnés, nous libérerons énormément de terres. Des terres qui peuvent être dédiées au maraîchage, à la culture céréalière ou encore à la reforestation. Cette libération peut par ailleurs compenser la petite baisse de rendement due à la conversion à l’agroécologie.

Mr. Mondialisation : L’agriculture industrielle est à l’origine d’émissions considérables, liées aux énergies fossiles, au transport d’aliments mais aussi à toute une série de mécanismes, détaillés dans l’ouvrage, qui appauvrissent les sols tout en libérant du carbone dans l’atmosphère. Comment l’agroécologie peut-elle répondre à ces défis ?

Pierre Gilbert : L’agriculture correspond aujourd’hui à 10% des émissions de l’humanité. Mais au lieu d’en émettre dans l’atmosphère, ce secteur pourrait plutôt séquestrer du carbone dans les sols. Pour cela, il faut généraliser l’agroécologie. Par exemple, quand on plante des haies et des arbres champêtres, on transforme des sols agricoles qui sont généralement émetteurs en puits de carbone. Réintégrer l’élevage dans les systèmes agricoles permet également de recréer les cycles de nutriments entre les cultures et les animaux, en pratiquant un équilibre agro-sylvo-pastoral, entre l’élevage, l’agriculture et les arbres.

Couvrir les sols agricoles et éviter de labourer permet aussi de lutter contre le dérèglement climatique. Une parcelle sous couvert végétal toute l’année a une production de biomasse 40% supérieure à un champ laissé nu une partie de l’année, qui ne peut pas transformer les rayons du soleil en matière organique. Une autre pratique agroécologique, plus connue dans les pays asiatiques, concerne la riziculture, qui est fortement émettrice de méthane telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Comme le riz pousse dans l’eau, les plantes qui meurent tombent dans l’eau où elles sont dégradées par des bactéries qui produisent du méthane. L’une des solutions consistent donc à modifier le système de riziculture pour pouvoir se passer d’eau et se contenter d’une terre humide, qui produirait moins de méthane.

Au même titre que les forêts, les zones humides comme les mangroves jouent également un rôle important dans la séquestration du carbone.

Mr. Mondialisation : Outre les forêts, un autre type de milieu peut séquestrer efficacement du carbone : les zones humides. Pourquoi jouent-ils un rôle climatique majeur ?

Pierre Gilbert : Les zones humides correspondent à 3% des terres émergées mais représentent pourtant 30% du carbone stocké dans les sols. Dans ces milieux (marécages, tourbières, mangrove), quand les plantes meurent, elles finissent dans une eau très pauvre en oxygène où elles ne peuvent pas se transformer en CO2. Cette matière organique se transforme donc essentiellement en carbone, qui s’y accumule beaucoup plus rapidement qu’ailleurs.

Partout dans le monde, ces zones humides ont malheureusement été asséchées pour installer de nouvelles parcelles agricoles. Le carbone qui y était stocké a donc été exposé à l’oxygène, et une partie est repartie dans l’atmosphère sous la forme de CO2. C’est un phénomène inquiétant en Indonésie, où l’exposition des nombreuses zones humides, déforestées pour planter des palmiers, constitue le premier poste d’émissions de gaz à effet de serre du pays. En l’occurrence, le géomimétisme consisterait donc à protéger ces milieux et à remettre en eau les anciennes zones humides.

Mr. Mondialisation : Un autre enjeu-clé de la diminution des émissions est la fonte du permafrost. Comment le géomimétisme peut-il limiter ce phénomène ?

Pierre Gilbert : Le permafrost fond avec 70 ans d’avance. Il faut donc chercher à ralentir au maximum cette fonte. Les travaux de Sergueï Zimov suggèrent de réintroduire des troupeaux d’herbivores, comme des rennes, des bisons ou des yacks, pour y parvenir. A l’ère du pléistocène, ces animaux étaient bien plus présents. Aux côtés des mammouths, ils grattaient la neige pour se nourrir, et exposaient ainsi le sol à l’air ambiant glacial. Ce froid refroidissait de deux ou trois degrés les deux premiers mètres de sol, ce qui permettait au permafrost de tenir l’été. La réintroduction massive de troupeaux dans la toundra sibérienne et canadienne pourrait donc limiter la fonte du permafrost.

La réintroduction de troupeaux d’herbivores pourraient limiter la fonte du permafrost.

Mr. Mondialisation : Le dernier milieu abordé dans votre livre est l’océan. Qu’est-ce qui fait des océans un allié de poids dans lutte contre le dérèglement climatique ?

Pierre Gilbert : La moitié de la biomasse produite sur terre chaque année est constituée de phytoplancton. Comme les plantes, ces organismes transforment du CO2 en matière organique qui est ensuite mangée par toute la chaine alimentaire océanique. Quand ils meurent, le phytoplancton comme tous les animaux qui en consomment tombent dans le plancher océanique, où ils nourrissent la faune des profondeurs. Une partie de cette matière organique sera dégradée par des bactéries qui la transforment en méthane, vu la rareté de l’oxygène en profondeur. Sous cette pression et à cette température, ce gaz ne peut pas remonter et va donc se cristalliser en hydrate de méthane, une forme stable qui peut rester telle quelle pendant des milliers d’années.

Chaque espèce, des plus petits poissons aux grands cétacés, a un rôle à jouer dans le cycle du carbone océanique. Car plus on a de vie marine, plus ce phénomène de pompe biologique est accéléré. Les baleines ont par exemple une importance particulière, en tant que véritables vers de terre des océans. En plongeant et en remontant constamment, elles mélangent en effet des couches d’eau qui permettent au plancton de se développer. Et quand elles défèquent en surface, leurs déjections riches en nutriments créent des floraisons de plancton qui absorbent du carbone.

Mr. Mondialisation : Comment stimuler ces mécanismes par le géomimétisme et lutter contre les menaces que l’activité humaine fait peser sur les océans ?

Pierre Gilbert : Il est tout d’abord essentiel de lutter contre la surpêche industrielle, qui détruit 80% des stocks halieutiques dans le monde. Mais outre le fait de laisser les animaux marins tranquilles, on peut aussi cultiver des algues. Les grandes algues, et notamment le kelp, grandissent 5 à 10 fois plus vite que les plantes terrestres, car elles ne sont pas soumises aux mêmes lois. L’installation de fermes d’algues, qui ne reproduiraient bien entendu pas les erreurs de l’agriculture industrielle, pourrait ainsi avoir plusieurs utilités.

Ces algues permettent avant tout de stocker du carbone, mais elles attireraient aussi des poissons. On pourrait donc imaginer une pêche raisonnée et locale dans ces zones, sur le modèle des fermes en sylviculture-élevage. Les algues brunes sont également très riches en huile, qui constitue 50% de leur masse. Elles pourraient donc être transformées en biocarburants, afin de préserver les sols agricoles terrestres. En plus de cela, les algues permettent par ailleurs de rafraîchir, d’oxygéner et de désacidifier les milieux marins et donc d’affronter les autres maux auxquels sont soumis les océans.

Mr. Mondialisation : La plupart des solutions proposées par le géomimétisme ne sont réalisables qu’à la faveur d’une mobilisation massive des citoyens, du secteur privé mais aussi et surtout des pouvoirs publics. Si les politiques nationales sont indispensables, vous appelez aussi à un renforcement du multilatéralisme. Pourquoi est-ce essentiel ?

Pierre Gilbert : On traverse actuellement une crise du multilatéralisme, mais le multilatéralisme climatique est l’un des derniers lieux où les états continuent à dialoguer. La COP26 approche, elle sera la plus importante depuis la COP21. L’enjeu sera de revoir les ambitions climatiques de tous les pays à la hausse, et potentiellement de rendre contraignant cet accord sur le plan juridique. Pour que ce ne soit pas une simple contrainte de façade, il est important que l’ONU se redote de la puissance coercitive nécessaire pour contrôler sur le terrain que les états respectent leurs engagements et sanctionner si besoin, y compris par des mesures de rétorsion commerciale.

Cela nécessite de repenser le multilatéralisme, de lui redonner de la puissance. Il faut que certains pays puissent montrer la voie et impulser ce mouvement. D’après moi, la France peut jouer ce rôle-là, avec son réseau diplomatique important et ses diplomates réputés pour être les architectes des accords climatiques. On a apporté au monde les droits de l’homme, il faudrait qu’on puisse aujourd’hui apporter au monde les droits de l’homme et de la nature.

Mr. Mondialisation : Le géomimétisme regroupe des pratiques qui s’inscrivent par définition dans le long terme. Est-il d’après vous pertinent vu l’urgence climatique ?

Pierre Gilbert : Oui, car si on déploie du géomimétisme à grand échelle dès demain, on réamorce très vite la pompe à CO2. Les forêts plantées aujourd’hui atteindront dans 5 ans un rythme de capture de CO2 très élevé. Pareil pour les zones humides, dont les mécanismes d’accumulation reprendront en quelques années. La conversion à l’agroécologie peut également aller très vite. On estime qu’un pays comme la France peut basculer entièrement dans un modèle agroécologique en 10 ans. Il est vrai que certaines techniques vont prendre plus de temps. C’est le cas de la reforestation de zones arides, qui doit se faire progressivement pour être efficace, et de la réintroduction de troupeaux dans la toundra, par exemple. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas commencer dès maintenant.

Mr. Mondialisation : Quel regard portez-vous sur l’avenir ? Etes-vous optimiste ?

Pierre Gilbert : Je pense qu’avec le géomimétisme et une sortie des énergies carbonées rapide et ambitieuse, il est probable que l’on puisse rester sous la barre des deux degrés de réchauffement. Je suis donc optimiste pour l’avenir car plus on connaît les techniques qui permettent la décarbonation, plus on comprend que tout est entre les mains du politique. Un gouvernement véritablement ambitieux sur les questions de climat, qui mobilise toute la puissance publique et diplomatique vers ces objectifs-là, peut changer les choses. Il pourrait réaliser une transition rapide, en plus de créer une bascule au niveau international.

Cela implique bien sûr une reconstruction écologique et un effort sans précédent, mais nous savons aujourd’hui comment mettre en place la sobriété et l’efficacité énergétique. Il faut simplement faire sauteur le carcan idéologique néo-libéral qui empêche la puissance publique de se donner les moyens pour sortir du court-termisme. Cela n’empêche pas d’être lucide sur le fait que nos conditions d’existence seront irrémédiablement dégradées sur de nombreux aspects, mais ce n’est pas une fatalité car la nature est résiliente et a la capacité de rebondir très vite.

Propos recueillis par Raphaël D.

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