La dépression (au sens clinique du terme) est-elle en train de gagner toujours plus de terrain, ou est-elle seulement mieux diagnostiquée et mieux prise en compte qu’auparavant ? Cette maladie n’est elle pas confondue avec d’autres problématiques d’origine purement sociales ? Pour certains spécialistes, la dépression est devenue un commerce comme un autre. Psychiatres, travailleurs sociaux, philosophes, économistes et patients font le bilan dans un brillant documentaire signé arte. Enquête sur « la maladie du siècle » …

Le nombre de personnes souffrants de dépression semble être en augmentation continue depuis un siècle, notamment en Europe, mais aussi dans le monde entier de manière plus générale. La dépression est une maladie qui affecte le quotidien des personnes atteintes, de façon sévère et très invalidante.

La dépression en chiffres

Selon l’OMS (Organisation mondiale de la Santé), la dépression représente en Europe :

• Chaque année, 25 % de la population qui souffre de dépression ou d’anxiété;
• Environ 50 % des dépressions majeures qui ne sont pas traitées;
• Jusqu’à 50 % des congés de maladie chroniques qui sont imputables à la dépression et à l’anxiété;

Dans le monde :

350 millions de personnes sont touchées par la maladie;
• La dépression est la première cause d’incapacité dans le monde et contribue fortement à la charge mondiale de la maladie;
• Dans le pire des cas, la dépression peut conduire au suicide.

Devant ces chiffres alarmants, de multiples questions émergent. Il s’agirait d’abord de comprendre ce qu’est réellement une dépression, et d’établir les différences entre cette maladie psychique et d’autres « troubles » qui ne sont parfois que les résultantes d’un contexte difficile (crise économique par exemple).

Qu’est-ce que la dépression ?

Selon l’Inserm.fr :

« La dépression est une maladie qui touche tous les âges, depuis l’enfance jusque très tard dans la vie. Ses nombreux symptômes, parmi lesquels la tristesse ou la perte de plaisir, sont très handicapants et accroissent le risque suicidaire. La maladie peut être soignée efficacement grâce aux médicaments antidépresseurs et à la psychothérapie. Toutefois, le risque de rechute est extrêmement présent et persiste plusieurs années après la rémission. Les chercheurs tentent de comprendre pourquoi certaines personnes sont plus vulnérables que d’autres à la dépression. Au fur et à mesure de leurs découvertes sur les mécanismes de la maladie, de nouvelles pistes thérapeutiques se profilent. » L’article en intégralité

L’évolution du DSM remise en cause

Selon les psychiatres qui interviennent dans le documentaire, le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) a permis aux praticiens en psychiatrie de s’entendre sur les définitions et les caractéristiques de telle ou telle maladie. Ce manuel a également permis de pouvoir poser des diagnostiques concrets. Au départ le DSM, qui est une sorte de gros dictionnaire, fut considéré comme une très bonne chose. Seulement, le manuel n’a cessé de grossir au fil du temps, et ces changements furent sujet à polémiques. Les dernières versions du DSM sont jugées trop arbitraires, trop fermées, et parfois sans réels fondements scientifiques. Le dernier en date (le DSM 5) est même accusé par certains observateurs d’inventer certaines maladies et pathologies afin de servir les intérêts de l’industrie pharmaceutique et de vendre toujours plus de médicaments.

01-06_infographie_depression_frCredit photo : future.arte.tv

Dans un article du monde.fr sur le sujet, on peut lire que « Ce manuel diagnostique et statistique a évolué vers une approche de plus en plus catégorielle des maladies mentales depuis 1980. Ce faisant, il est devenu une sorte de manuel de conversation entre spécialistes, et un outil incontournable dans le monde de la santé mentale. Le langage DSM est même passé dans le grand public avec la banalisation de termes comme « TOC » (troubles obsessionnels compulsifs) ou encore « phobie sociale » »

Cela pourrait expliquer pourquoi des termes comme « troubles bipolaires » , « hyperactivité » ou encore « burn out » ont été si médiatisés ces dernières années. En effet, il n’est pas rare d’observer ces sujets en tête des magazines très régulièrement, utilisé à des fins mercantiles que médicales. Bien que ces affections soient considérées comme troubles psychiques ou maladies mentales, elles sont néanmoins remises en cause par un certain nombre de spécialistes.

Une médicalisation à outrance de la tristesse ?

Face à ces dérives, des psychiatres et spécialistes prennent position et n’hésitent pas à parler de médicalisation de l’existence ou de psychologisation de la vie. Le mot dépression aurait d’ailleurs lui-même été banalisé, voire démocratisé. Des psychiatres reconnus vont même jusqu’à dire qu’il y a une promotion de la maladie, notamment effectuée par le biais de l’OMS, dont les chiffres ne seraient pas exacts. Ainsi, le spécialiste Allen Frances (psychiatre ayant collaboré aux anciens DSM) estime que les statistiques en ce qui concerne la dépression sont exagérées.

D’autres psychiatres, sociologues et économistes s’accordent à dire qu’une confusion s’est instaurée entre la dépression en tant que maladie clinique, et des problèmes de l’ordre de la démoralisation. La démoralisation n’étant pas une maladie mais le résultat de circonstances difficiles, souvent accumulées, mais temporaires.

S’il est primordial de prendre sérieusement en compte la gravité de la dépression (qui peut conduire au suicide), il est tout aussi important de pouvoir comprendre les différences entre ces concepts pour éviter la médicalisation systématique.

Ce mélange des maux amène vers des questions fondamentales : A-t-on le droit dans une société hyper-compétitive, consumériste et de l’ultra performance, d’être triste ? d’être fatigué moralement ? Est-on obligé d’aller toujours bien, au point d’utiliser des médicaments pour y parvenir ?

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Credit photo : Kristian Nygard


Sources : arte.tv / OMS (Organisation mondiale de la Santé) : 12 / lemonde.fr /inserm.fr

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