« J’ai tué, j’ai bousculé vos habitudes et griffé à jamais les apparences de votre réalité. Mais êtes-vous bien sûrs de ne pas vous tromper de coupable ? » . Dans un documentaire diffusé ce soir sur Arte, le virus de la covid 19 s’adresse directement au spectateur. Ce grain de sable a grippé la machine mondialisée, provoquant de nombreux décès mais révélant surtout les insuffisances des systèmes de soins, la fragilité des économies et réduisant nos libertés. Le film nous invite à prendre du recul par rapport à la pandémie et pose une question simple. Du parlement européen aux forêts d’Amazonie, une interrogation est partagée par les différents experts intervenant : Allons-nous saisir cette opportunité pour changer de modèle ? Sommes-nous à la fin d’une ère ?

Cela fait désormais plus d’un an que le monde vit en permanence avec la covid 19. Le virus occupe invariablement la une des actualités, entre ralentissement et plateau ascendant, décrue et rebond de la pandémie. Si les médias abordent volontiers ces chiffres qui varient chaque jour sans vraiment nous informer de quoi que ce soit d’utile, peu d’attention est portée aux causes structurelles de ce choc, ni aux leçons qu’il conviendrait d’en tirer. Le virus a pourtant très clairement pointé les fragilités du système mondialisé, qui préexistaient à son apparition, pour en accélérer les conséquences. Le Grain de sable dans la machine, un documentaire réalisé par Alain de Halleux, propose un voyage aux quatre coins du monde, à la rencontre de différents spécialistes qui racontent les événements et dressent l’état des lieux d’un système fondé sur le profit et les inégalités socioéconomiques.

Un avant-goût des crises à venir

Le constat posé par le film est sans équivoque : non seulement la machine mondialisée se serait grippée sans le grain de sable, mais les dégâts qu’elle engendre sur la planète et dans nos sociétés sont plus graves encore que ceux engendrés par la pandémie. Alors que le monde peine à gérer ce virus, une question inquiétante se pose : comment ferons-nous face aux nombreux autres défis qui attendent la planète, comme le dérèglement climatique, la crise de la biodiversité, l’épuisement des ressources naturelles ou encore les chocs politiques et sociaux qui risquent de survenir ? Des défis déjà bien actuels. En 2020, la pollution liée aux énergies fossiles a fait 4 fois plus de morts à travers le monde que le coronavirus… Qui s’en soucie ?

C’est la question que se pose Alain de Halleux, un cinéaste belge qui a déjà réalisé plusieurs films documentaires alertant sur les dangers liés au nucléaire (Welcome to Fukushima, en 2013) ou aux systèmes financiers (La faute à personne, 2016). Aujourd’hui, il choisit de s’intéresser aux enseignements à tirer de la pandémie. « En mai 2020, je pensais naïvement comme beaucoup que SARSCOV-2 nous aiderait à sortir de nos habitudes et nous pousserait à réinventer notre rapport au monde, aux autres et au reste du vivant, explique-t-il. Mais avec l’automne et la deuxième vague, j’ai dû me rendre à l’évidence : le virus avait changé de camp. »

Le virus, un produit du système

Avec le temps, la pandémie a en effet fini par renforcer le pouvoir des structures qui mènent à l’injustice sociale et au dérèglement climatique. Le virus et le système global, qualifiés dans le film de « proches cousins » , fonctionneraient en réalité de façon très semblable. Leur but est de coloniser, détourner et consommer les ressources à leur profit. Si rien ou personne ne cherche à les brider, ils dévorent tout jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à manger. À terme, cette prédation détruit l’hôte. Le virus est lui même un produit du système, de la machine que ce minuscule grain de sable est venu gripper. Quel paradoxe.

Comme le rappelle ce documentaire, c’est en effet la pression de l’homme sur la nature sauvage qui favorise l’apparition des zoonoses, ces maladies comme la covid-19 qui sont transmissibles entre animaux et humains. Notre espèce est devenue si dominante qu’elle est devenue le vecteur rêvé pour les virus, comme le souligne l’économiste français Gaël Giraud dans le film : « Quel intérêt y aurait-il pour les virus de choisir comme hôte une espèce en voie de disparition comme le renne arctique ? » C’est donc notre volonté d’expansion constante et notre poursuite d’une vie toujours plus longue et plus confortable qui contribue aujourd’hui à causer notre propre perte. À ça, la plupart des gouvernements répondent par une relance de l’économie, de la croissance, du système…

En multipliant les zones de contact entre humains et animaux sauvages, la déforestation est à l’origine de zoonoses comme la covid-19. – Gryffyn M on Unsplash

Un changement de paradigme est inévitable

Loin de la construction d’un monde d’après, la réponse politique face au virus se concentre sur le grain de sable sans envisager de faire évoluer la machine. Une énergie colossale est investie dans la recherche de vaccins avec l’espoir affiché de retrouver une vie semblable à celle d’avant. Mais revenir aux illusions passées, c’est nécessairement affronter un futur plus sombre encore. Il faudrait au contraire tirer des enseignements de cette crise. « On peut certes attribuer à la malchance et au hasard l’irruption de la pandémie, explique Alain de Halleux. Je pense pour ma part qu’il importe d’écouter ce que ce virus a à nous dire de notre propre rapport au monde et au reste du vivant. Il nous faut en faire quelque chose ! »

Le film plaide pour un changement radical de paradigme, et nous explique qu’il existe un vaccin à la crise plus globale que nous traversons. Un de ces vaccins serait, selon l’auteur, la démocratie réelle. Une démocratie qu’il faudrait réinventer, car les institutions d’hier – axées sur la croissance et le développement économique aveugle – ne sont plus adaptées aux problèmes d’aujourd’hui. En guise d’exemple caricatural : les méga-industries animales apparaissent comme une bonne chose pour la croissance économique, peu importe si elles représentent une menace sanitaire. Pourtant, nous aurions besoin de tout l’inverse, de relocalisation, de taille humaine.

En plus de l’aspect politique, ce changement devra donc s’opérer dans nos rapports aux autres espèces vivantes. « Si nous voulons vraiment nous débarrasser d’un virus comme celui-ci, nous devons également réfléchir à la manière dont nous pouvons contrôler un système économique qui est en fait beaucoup plus destructeur parce qu’il remet en question la survie de l’humanité et la vie même sur cette planète au XXIe siècle » conclut Fabian Scheidler, essayiste allemand, qui intervient dans le documentaire.

Des forêts d’Amazonie au Parlement européen, le film part à la rencontre de nombreux spécialistes qui partagent leur vision de la pandémie. © Le Grain de sable dans la machine, Zorn Production International et INS

À travers le témoignage de scientifiques, d’experts et de sociologues, en s’appuyant sur des faits ou sur la sagesse des peuples premiers d’Amazonie, ce documentaire pose beaucoup de questions sur l’avenir de l’Humanité. Si ceux-ci permettent d’adopter un point de vue plus éclairé sur la pandémie, on peut néanmoins regretter que les différents intervenants ne proposent pas plus de réponses. Sans doute celles-ci seraient bien trop radicales tant notre modèle est profondément ancré dans notre réel. Le documentaire résonne toutefois comme une alerte toujours bienvenue, qui vient nous rappeler qu’un changement de paradigme de nos sociétés mondialisées est aujourd’hui inévitable. Le documentaire est à découvrir sur ARTE le 2 mars à 22h25 et jusqu’au 31 mars sur arte.tv

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