Plus de cinq siècles après l’arrivée des premiers conquistadors sur le continent américain, le mythe de l’eldorado continue de faire des ravages en Amazonie. Au Pérou, l’orpaillage illégal a pris une ampleur considérable ces dernières années, au détriment des écosystèmes naturels et des populations locales, intoxiquées par le mercure utilisé pour agglomérer les paillettes d’or. Malgré un programme gouvernemental de lutte contre ce fléau, de larges étendues de forêt primaire continuent d’être déboisées par les orpailleurs clandestins. C’est ce que révèle aujourd’hui un cliché spectaculaire capturé par la NASA depuis la station spatiale internationale.

Guyane, Colombie, Pérou, Brésil, Equateur… C’est l’Amazonie dans son ensemble qui est menacée par une véritable ruée vers l’or depuis plusieurs décennies. Avec l’augmentation récente de la valeur de l’or sur les marchés, les dégâts ne font que s’accentuer. Au Pérou, sixième producteur au monde du métal précieux, une économie parallèle et illégale s’est développée autour de la prospection et du commerce de l’or, avec des conséquences désastreuses pour l’environnement et les populations locales. Capturée depuis la station spatiale internationale, une photo publiée début février par la NASA montre l’étendue des ravages causés par l’orpaillage dans l’État péruvien de Madre de Dios.

Des excavations qui défigurent la forêt

Si le cliché est magnifique, les rivières d’or qui étincellent au soleil révèlent pourtant une sombre réalité. Habituellement hors de vue en raison de la couverture nuageuse, les nombreuses fosses de prospection d’or qui défigurent la forêt amazonienne ont pu être immortalisées par un astronaute américain à la faveur d’une éclaircie. Les garimperos, ces orpailleurs clandestins qui sévissent dans la région, creusent de vastes excavations sauvages en suivant le cours d’anciennes rivières qui ont déposé des sédiments dans les sols, dont de l’or. Après avoir déboisé la zone et récupéré le métal précieux, ils laissent des centaines de fosses qui se remplissent d’eau et du mercure rejeté par les orpailleurs. De si beaux reflets ne proviennent ainsi pas de l’or, mais de l’eau polluée.

Cette image capturée depuis l’ISS montre l’étendue des ravages. Caption by Justin Wilkinson, Texas State University, JETS Contract at NASA-JSC.

L’exploitation aurifère est la principale cause de déforestation dans la région. D’après le Centre d’innovation scientifique de l’Amazonie (Cincia), ce serait ainsi près de 100 000 hectares de forêt qui ont été détruits entre 1985 et 2017. Aujourd’hui, le déboisement commence à atteindre la réserve nationale Tambopata, qui s’étend sur le côté droit de la photo. Au cœur de la jungle amazonienne, cette zone est un haut lieu de la biodiversité mondiale. Elle est aujourd’hui menacée par un autre facteur important de déforestation : la construction de l’autoroute interocéanique, destinée à l’origine à encourager le commerce et le tourisme. Seule liaison routière entre le Brésil et le Pérou, elle a facilité l’arrivée des garimperos dans la région et continue de favoriser leurs déplacements.

La contamination au mercure

Dès la fin des années 2000, le nombre d’orpailleurs clandestins a considérablement augmenté, en raison notamment de la crise économique et de l’augmentation du cours de l’or. Une ville clandestine de plus de 25 000 habitants a même vu le jour le long de la route interocéanique, tout près de la réserve Tambopata. L’ampleur considérable de cette économie illégale, seul moyen de subsistance d’un nombre croissant d’orpailleurs, est à l’origine de répercussions sociales importantes. De véritables filières d’immigration se développent, en même temps que des réseaux de prostitution, de trafics d’armes et de drogues. Au total, le nombre de chantiers illégaux a augmenté de 670% dans la forêt péruvienne, d’après une étude publiée par des chercheurs américains et péruviens dans la revue Sciences Advances.

Les scientifiques alertent ainsi sur les risques croissants que font peser ces exploitations sur la faune et les populations locales, en raison de la déforestation mais aussi des quantités considérables de mercure rejetées par le processus de séparation de l’or du minerai. D’après le WWF, les orpailleurs utiliseraient en moyenne 1,3 kg de mercure pour récupérer 1 kg d’or. Au contact des milieux aquatiques qui foisonnent dans les humides forêts tropicales, le mercure devient un neurotoxique puissant. Il vient ensuite empoisonner les organismes vivants qui l’ingèrent, et les populations locales, dont certaines consomment beaucoup de poissons. Le Cincia, qui a installé un laboratoire sur place, estime que 75% de la population locale serait aujourd’hui contaminée.

Contamination au mercure et déforestations sont les deux conséquences les plus graves de l’orpaillage illégal. Source : JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Conscients du problème, le gouvernement péruvien s’est engagé à lutter contre les rejets de mercure dans le cadre d’une vaste opération qui vise à contrer la prospection illégale dans la région. Les autorités ont annoncé en 2020 que l’orpaillage illégal aurait diminué de 78%, même s’il continue à menacer des écosystèmes fragiles. Un programme de reforestation a également été mis en place dans l’une des zones dévastées par l’activité des garimperos. Outre ces efforts, il est essentiel aujourd’hui d’établir une réelle traçabilité pour l’or, dont il demeure trop souvent compliqué de connaître la provenance. Hormis de rares exceptions, connaître l’origine et les conditions d’extraction du métal précieux relève souvent de l’impossible, or la production de ce métal contribue généralement à la déforestation des forêts primaires et à la contamination des sols et des rivières.

Raphaël D.

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