Bienvenue en “Fronce”, un pays qui s’engouffre dans une crise climatique sans précédent, avec son lot de politiciens déconnectés et d’émissions de divertissement abrutissantes. Dernier événement en date ? Une explosion nucléaire provoquée par la vétusté d’une centrale. Le bilan est accablant : les poissons, la végétation, les animaux de la forêt alentour et… le candidat à la présidentielle “Nicolas Bulot”, sont foudroyés par la puissance du cataclysme. Présentation du Grand Sursaut, une BD explosive et engagée en autoédition.

Le Grand Sursaut, c’est la BD détonante qui rappelle l’absurdité de notre monde moderne à coups de caricatures désinvoltes. Le ton incisif, un sens de la narration immersif et le trait libre, Julien Terme propose une plongée aussi nerveuse que jouissive dans le “multivers voisin” d’un futur pas si lointain. Tandis que Léa Salami et David Pyjamas animent des émissions profondément vides et aliénantes, Nicolas Bulot affronte Ravine La Benne aux présidentielles et… une centrale nucléaire explose.

C’est le point culminant de la bande-dessinée : tout bascule alors que Nicolas Bulot est en séminaire avec son équipe dans une maison de campagne proche de la centrale. La déflagration est spectaculaire, anéantissant tout sur son passage. Par chance, le candidat survit au drame, mais avec quelques séquelles : des doigts en moins et le visage à moitié brûlé. Un survivant radioactif bien amoché qui ne se résoudra pas pour autant à déclarer forfait : Nicolas Bulot poursuivra sa campagne pour la présidentielle, au nom de l’écologie. Une aventure haute en couleurs aussi infernale que la réalité. 

 

Des personnages plus vrais que nature…

@Emret/JulienTerme – Le Grand Sursaut

Aux côtés de M. Bulot ? Le mystérieux Bédé Mundo qui est également sorti intact de l’accident. Il a un frère jumeau, Bédé, qui – parce que le monde est petit -, connaît un des gérants de la centrale et suit, un peu malgré lui, les erreurs successives qui ont mené au désastre. Pendant un moment, son histoire d’amour l’empêche de s’en alarmer et il ne voit pas venir la catastrophe. Sauf que son frère était avec Nicolas Bulot au moment de l’accident, à portée du souffle mortel. Le drame devient intime, il change d’échelle et interpelle : faut-il qu’il s’agisse de nos proches pour qu’on finisse par s’inquiéter ? 

Julien Terme ne tombe toutefois jamais dans le pathos. Il y préfère l’humour subversif. Ses caricatures déjantées de journalistes, au lieu de s’émouvoir sincèrement des ravages de l’explosion, misent une fois n’est pas coutume sur le buzz. Au beau milieu de gags scatologiques, l’information surgit : tout le monde devient blême, mais place au direct, et le show reprend.

@Emret/JulienTerme – Le Grand Sursaut

Ainsi, les scénettes se succèdent et retranscrivent à merveille la spirale infernale du storytelling télévisuel type “Banal+”, pour ne citer qu’eux. Les chaînes se bousculent pour relayer l’info en direct “live” au son des “claps-claps” du public alors que la faune et la flore sont plus que jamais en danger. 

Si les traits sont évidemment amplifiés, la dynamique névrotique d’un monde hyper-agité, aveuglé par la panique et profondément malade vise, quant à elle, tout à fait juste. Cette copie déformée et dessinée de notre fonctionnement moderne se révèle dès lors plus vraie que nature. Mais que nous apprend-elle exactement sur nous ? 

 

….au service d’un discours réaliste.

Si le contexte est pertinent, que les personnages sont esquissés avec un sens du comique aussi insolite qu’intelligent et que l’histoire est tout à fait réaliste, c’est peut-être pour mieux nous délivrer l’essentiel : un message écologique brut, direct et documenté.

@Emret/JulienTerme – Le Grand Sursaut

Julien Terme ne se contente pas de dépeindre notre frénésie, mais y joint les discours scientifiques fondés qui nous alertent depuis des décennies. A sa manière, à travers les voix de ses personnages engagés, l’auteur-dessinateur tente de faire (ré)entendre l’urgence climatique.

Moqué par ses pairs depuis qu’il est défiguré, Nicolas Bulot essaye ainsi de rappeler à quel genre de dangers nous avons déjà échappé de peu il y a 35 ans quand, “à cause des aérosols, on est passé à 2 doigts de l’extinction globale de la Vie à la surface de la Terre !”. Bien qu’il passe pour fou ou idéaliste, un “bisounours” selon Ravine La Benne, il clame une énième fois que :

“L’UTOPIE, c’est au contraire de penser qu’on peut continuer à vivre comme ça indéfiniment et impunément.”

Et d’ajouter que : “Notre société de consommation de masse est un CANCER qui ronge la planète et le monde vivant.”

A cet argumentaire, le candidat associe des solutions : une proposition de programme en trois axes pour sortir la tête de l’eau que Julien Terme prend le temps de détailler avec sérieux. Seront-ils efficaces ? Une chose est sûre : le monde tel qu’il coule, lui, est loin de convenir. La lecture du Grand Sursaut nous rappelle ainsi de manière aussi drôle qu’instructive combien il est crucial de mettre pause. Tout est trop effervescent : la course capitaliste et la société du spectacle nous engloutissent, et le temps précieux de l’analyse avec. Nous avons pourtant plus que jamais besoin de calme et de réflexion autour d’enjeux graves. Et parmi eux, le nucléaire. 

 

Au cœur du Grand Sursaut : un accident pas banal.

@Emret/JulienTerme – Le Grand Sursaut

L’explosion nucléaire est littéralement au centre du Grand Sursaut. Au milieu du brouhaha sociétal, elle apparaît, inattendue. Pourtant, la menace est là depuis le début, exprimée par les associations et malheureusement éprouvée par d’autres pays pendant qu’en France, elle reste parfois l’objet d’éloges. Comment le comprendre ? A travers des débats de fond qui méritent avant tout une vue d’ensemble.

Parce qu’évidemment, toutes les alternatives au nucléaire ne sont pas irréprochables. Qui plus est qu’à celles-ci il faudrait a minima greffer une solide confiance dans la sobriété énergétique pour espérer de réels effets bénéfiques. Sans quoi, rien ne sert d’imaginer de nouveaux horizons, quels qu’ils soient. D’un côté, donc, le risque que les énergies renouvelables soient récupérées par le fantasme mortifère du capitalisme vert et continuent de polluer à leur manière, et de l’autre, le vieux rêve du nucléaire renouvelé par une écologie à court de solutions… Sans que la critique de l’un n’engage le choix de l’autre, et au-delà de toute binarité réductrice, il reste urgent de questionner l’industrie du nucléaire qui tient le vivant entre ses mains faillibles depuis longtemps, et quoi qu’on en pense, au service d’un lobbysme puissant dont les intérêts sont strictement économiques. 

Oui : “La catastrophe nucléaire est possible en France” rappelait il y a deux ans déjà le directeur de la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité). Rejets radioactifs, irradiations, contamination du sol, fusion du cœur du réacteur… tous ces risques ne sont pas des chimères, mais de véritables potentialités. Le Japon en a déjà fait les frais avec Fukushima, ce drame industriel survenu après le tsunami du 11 mars 2011. Pour rappel, le tsunami, couplé au séisme, avait détérioré le système de refroidissement principal de la centrale et permis l’explosion de trois réacteurs. Quant à la catastrophe nucléaire oubliée de Mayak, en Russie, elle fait toujours des dégâts sur l’environnement et les populations, relevés par Greenpeace plus de 50 ans après.

Connaissant l’accélération et l’intensification des catastrophes naturelles et évènements météorologiques spectaculaires prédits par les experts et déjà relativement observables, le risque s’étend indéniablement au-delà des zones vulnérables. Et c’est déjà sans compter sur le mauvais entretien des centrales françaises par EDF, signalé par un rapport de 2017, ni sur le problème des déchets de l’industrie nucléaire qui sont tantôt enfouis de manière peu réglementée, comme à Bure dans la Meuse, tantôt envoyés en Sibérie par tonnes. 

Basta! rappelle que : “Entre 1946 et 1982, à l’échelle internationale, 14 pays ont immergé des déchets radioactifs dans plus de 80 sites du Pacifique et de l’Atlantique. « Des déchets liquides directement évacués, des déchets solides non conditionnés, des déchets emballés dans des fûts métalliques et incorporés dans du béton ou du bitume », précise l’Andra. Ces déchets constituent une radioactivité totale de 85 000 térabecquerels (TBq) à la date de leur immersion, l’équivalent de cinq à six fois la quantité d’éléments radioactifs rejetés dans l’océan Pacifique à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima, entre mars et avril 2011″ dans son article sur les déchets radioactifs immergés. En somme, un débat complexe à poursuivre de manière éclairée que permet de remettre à l’ordre du jour le Grand Sursaut. 

@Emret/JulienTerme – Le Grand Sursaut

De fulgurances réalistes, grâce à des discours travaillés et soignés, en scènes et caricatures burlesques, le Grand Sursaut nous emporte en plein cœur d’événements énervés et frénétiques comme au sein de réflexions écologiques cruciales. Au chaos succède ainsi l’envie de dialogue, le besoin d’horizons apaisés et la nécessité de débats sérieux en faveur du vivant. Ce que les émissions de grande écoute ont tendance à empêcher au nom du divertissement : et si ces dernières font l’objet d’une critique aussi acerbe que pertinente, Julien Terme prend également soin de mettre en exergue la solidarité et l’engouement des gens pour une nouvelle ère. A défaut d’être parfaite, sera-t-elle plus saine ? A nous de nous en assurer.

Une BD à lire et à offrir via : https://www.legrandsursaut.fr/ 

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– S.H

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