Pauvreté rampante ? Crise climatique ? Dégradation de l’environnement ? Ces considérations semblaient bien loin de l’esprit des décideurs nigérians qui ont multiplié les exonérations fiscales en faveur de grandes compagnies pétrolières dont Total. Dans un nouveau rapport, l’association humanitaire ActionAid dévoile les chiffres qui risquent de faire rougir de rage les 60% de nigérians qui (sur)vivent avec moins d’un euro par jour.

Le Nigeria peut se targuer d’être la première puissance économique d’Afrique. Une position qui ne profite malheureusement pas directement à sa population qui demeure relativement pauvre. C’est en effet le seul pays au monde à produire du pétrole tout en étant en déficit budgétaire. Pointées du doigt par les ONG, dont Global Financial Integrity, les fuites de capitaux sont estimées à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Pire encore, les grandes multinationales de l’énergie, dont l’entreprise française Total, bénéficieraient de mesures fiscales exceptionnelles difficilement justifiables. Dans un rapport intitulé Fuite de revenus, dévoilé ce 19 janvier 2016, l’association Peuples Solidaires – ActionAid met en évidence ces importants cadeaux fiscaux offerts aux multinationales depuis plus de 15 ans.

Entre Boko Haram et la corruption

Ainsi, entre 1999 et 2012, les entreprises pétrolières et gazières Shell, Total et ENI auraient fait perdre à l’État quelques 3,3 milliards de dollars en revenus fiscaux. Des sommes importantes qui auraient pu bénéficier à la population Nigériane qui souffre toujours d’une grande pauvreté et d’un manque important d’infrastructures collectives. En effet, ce pays africain, où plus d’un enfant sur 10 meurt avant l’âge de 5 ans, manque cruellement de médecins alors que le paludisme, la poliomyélite, le choléra, la méningite et le SIDA (notamment) frappent lourdement la population. En 2010, 60% des Nigérians vivaient avec moins d’un dollar par jour. De manière générale, la population est divisée entre une masse très pauvre et une minorité richissime. En 2012, les 109 sénateurs se voyaient offrir, chacun, une Toyota Land Cruisers Sport flambant neuve de 77.000 euros. Parallèlement, la population doit vivre sous la menace du groupe islamiste de Boko Haram. Autant que les injustices, la colère est palpable.

« Les milliards perdus par le Nigeria via des allégements fiscaux au profit de certaines des entreprises les plus riches du monde auraient pu servir à financer des services publics, comme les soins de santé ou l’accès à l’éducation », insiste Lison Rehbinder, chargée de mission Justice fiscale à Peuples Solidaires-ActionAid France. La multinationale française Total a bénéficié à elle seule de la coquette somme de 977 millions de dollars. Ce montant représente l’équivalent des deux-tiers du budget du Nigeria alloué à la santé en 2015. Shell va quant à elle être exemptée de 1,66 milliards contre 677 millions pour ENI. À l’échelle de l’ensemble des pays en développement, ces divers cadeaux fiscaux se chiffreraient à 138 milliards de dollars par an sans qu’il y ait un véritable intérêt stratégique à cette politique.

Image Nigéria - 18122012Illustration : Amnesty International

Shell doublement concerné

Mais cette fiscalité favorable n’est pas le seul scandale qui frappe les multinationales de l’énergie dans la région. En 2008, deux fuites consécutives de pétrole impliquant l’entreprise Shell ont provoqué le déversement de milliers de barils de brut dans les cours d’eau de la ville de Bodo située dans le delta du Niger. Quatre ans plus tard, un rapport indépendant de l’université d’Essex définissait la responsabilité juridique de Shell. Début 2016, la multinationale n’avait toujours pas nettoyé les zones polluées du delta du Niger malgré ses engagements. « Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont exposés à la contamination des terres, de l’eau et de l’air, parfois pendant des années voir des décennies » affirmait Mark Dummett, spécialiste de la responsabilité des entreprises en matière de droits humains à Amnesty International.

« Les pays en développement continuent de perdre des milliards de revenus chaque année, à cause des pratiques d’évasion fiscale, et des incitations fiscales qui nourrissent une concurrence fiscale dangereuse. Les entreprises multinationales comme Total doivent tenir compte du fait que leurs pratiques fiscales ont un impact sur les pays dans lesquels elles travaillent et sur la réalisation des droits humains : elles doivent contribuer aux sociétés dans lesquels elles opèrent en payant leur juste part d’impôts, et jouer le jeu de la transparence quant à leurs pratiques fiscales en publiant les informations nécessaires dans tous les pays où elles ont une activité », ajoute Mme Rehbinder. Les ONG concernées appellent le pouvoir Nigérian à mettre fin au plus vite à cette politique d’incitations fiscales dommageables pour son peuple. Les multinationales sont également priées de payer une juste part d’imposition. Mais on doute fortement qu’elles le fassent de manière spontanée…


Source : wikipedia.org / peuples-solidaires.org / slateafrique.com / actionaid.org / cipadh.org / Image à la une : SIPA

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