De la Chine au Vietnam, 90 millions de personnes dépendent du Mékong, le 10ème plus grand fleuve du monde. Les photographes M. & Mme Shoes l’ont suivi de bout en bout, à pied, depuis sa source jusqu’à son estuaire. Ils nous en rapportent un reportage photographique poignant qui témoigne du bouleversement des sociétés rencontrées, prises en étau entre l’appel de la mondialisation et la préservation de la tradition.

Lassés d’un quotidien trop ancré dans la routine, Quentin et Mariette, alias M. & Mme Shoes, ont voulu changer leur rythme de vie en s’accordant la possibilité de découvrir le monde qui les entoure. Avec pour destination l’Himalaya et l’Asie du Sud-Est sur les bords du Mékong, ils ont pris le temps de traverser ces régions en tant que randonneurs pour « prendre le contre-pied du rythme de notre société dans laquelle s’enracinait notre vie occidentale précédente ». Leur démarche, volontairement emprunte de lenteur et de simplicité choisie, leur a permis de vivre au cœur des populations locales rencontrées et ainsi de mieux se rapprocher d’elles, comprendre leur réalité.

Un pêcheur dans la région des 4000 Îles au Laos. Crédit image : Shoesyourpath
Ecole au Cambodge. Crédit image : Shoesyourpath
Une femme vêtue de manière traditionnelle en Chine. Crédit image : Shoesyourpath

Entre tradition et mondialisation

S’il existe une caractéristique commune à presque toutes les sociétés visitées par les deux jeunes photographes, ce sont les bouleversements induits par l’arrivée de nouveaux modes de vie sous les effets de la mondialisation. Les causes et les conséquences ne sont pas linéaires et interrogent la tradition sans pour autant systématiquement la faire disparaître. Certains rites persistent. D’autres s’évanouissent peu à peu. Ainsi, en Chine, à proximité de la source du Mékong, dans le Qinghai, à 5000 mètres d’altitude, les jeunes désormais scotchés à leurs portables côtoient ceux qui sont habillés en tenues traditionnelles, nous racontent les deux photographes. Ici, on observe également que les populations autrefois nomades se sédentarisent progressivement. Une sédentarité très inscrite dans l’ADN de la mondialisation industrielle.

Presque partout, les nouvelles technologies se développent de manière fulgurante, accélérant les changements déjà à l’œuvre. Difficile d’y résister, tant les promesses d’un surcroît de confort du « monde moderne » sont attirantes pour des populations qui vivent dans une très grande sobriété matérielle et essentiellement des revenus de la terre. Impossible, donc, de juger d’un tel choix tant les conditions de vie peuvent parfois être difficile. Cependant, on constate également que les habitants résistent mal à l’arrivée des nouveaux investisseurs attirés par exemple par la culture industrielle du vin, boisson tant prisée par les habitants des grandes villes en Chine ainsi que par les Occidentaux. Cet accaparement des terres à l’échelle industrielle modifie profondément la vie des populations. Dans le Yunnan du Nord (Chine) « des grandes entreprises et multinationales (dont LVMH) investissent beaucoup d’argent dans les vignes et le terroir. Des cépages de vignes qui avaient disparu chez nous pour cause de phylloxéra ont été redécouverts là-haut. Le vin apporte un complément de revenu pour les villageois qui auparavant vivaient en autosuffisance, consommant les produits de leurs fermes. C’est une situation complexe car ces nouveaux revenus bouleversent leur traditions mais améliorent nettement leur niveau de vie, l’accès aux soins et à l’éducation. Pour eux, il s’agit surtout de trouver le bon équilibre » , commentent les deux photographes. Et c’est sans doute tout le problème du développement : il s’installe tel un buffle en pleine charge, sans consultation des populations, imposant autant ses conforts que ses excès?

Village Flottant au Cambodge. Crédit image : Shoesyourpath
Petite fille khmer. Crédit image : Shoesyourpath

Un environnement sous pression

La croissance de la population, l’industrialisation, le développement de nouveaux modes de vie ainsi que le tourisme de masse participent également à changer des paysages qui, jusqu’à présent, étaient restés relativement préservés. Tout ceci ne se fait pas sans conséquence. Aux côtés des pollutions de plus en plus visibles se multiplient les grands ouvrages humains. Dans le Sud du Yunnan et du Laos notamment, on voit pousser des barrages hydrauliques. « L’électricité produite est souvent redirigée vers les pays voisins sans profiter directement aux populations locales dont les revenus restent globalement faibles. Les revenus tirés de la production hydro-électrique profitent généralement a de grandes entreprises chinoises, investisseurs de ces projets pharaoniques », témoignent M. & Mme Shoes, qui ont également observé que les écosystèmes s’en trouvaient bouleversés, notamment en raison de la baisse du niveau des eaux. En aval, les communautés qui reposent traditionnellement sur la pêche subissent de manière immédiate les conséquences de ces infrastructures, les poussant à se questionner afin de trouver une solution durable pour l’avenir de leurs enfants. Se pose également la question du tourisme « low-cost » se développant un peu plus chaque année, apportant à ces peuples des revenus supplémentaires non négligeables, mais impactant lourdement leur mode de vie et générant un surplus de pollution important. Le développement d’un tourisme plus responsable est-il possible ?

Les centaines de visages et les instants de vie capturés par Quentin et Mariette reflètent une partie des multiples facettes de ces sociétés aux réalités contemporaines complexes. Inévitablement, entre une vie simple, dépourvue de confort, et l’abondance matérielle de la société de consommation, il semble exister un équilibre tout en nuances de gris que les sociétés humaines n’ont pas encore été en mesure de trouver. Mais les deux voyageurs semblent avoir trouvé leur propre équilibre. Cette expérience a provoqué une véritable prise de conscience accompagnée de l’envie de vivre autrement : « Depuis notre retour, même si nous avons dû reprendre en partie notre vie à 100 à l’heure, nous avons fait le choix de nous installer à la campagne et nous faisons en sorte de garder du temps pour les choses essentielles à nos yeux : cultiver notre potager, élever nos poules, essayer de mieux et moins consommer, mais aussi transmettre le fruit de notre expérience, notamment auprès des plus jeunes au sein d’établissements scolaires ».

Les photos et retours d’expérience de M. & Mme Shoes sont à découvrir sur leur site,  Facebook et Instagram) ainsi que lors de conférences et dans une exposition photographique itinérante.

Culture de thé pu’er en Chine. Crédit image : Shoesyourpath
Ville de Zadoï, en Chine. Crédit image : Shoesyourpath
Vendeur de thé pu’er dans le Yunnan, en Chine. Crédit image : Shoesyourpath

 

 


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