Alors que la précédente est toujours dans les esprits, deux nouvelles tueries secouent une fois encore les États-Unis. Si la population réclame plus de contrôle sur la circulation des armes dans le pays depuis des années, les mouvements « Pro-Gun » en faveur des armes s’activent dans les médias américains à coup de slogans fallacieux. Le président Donald Trump lui-même n’hésite pas à brouiller le débat en affirmant que les jeux vidéo contribuent à générer des tueries de masse. Les autorités restent ainsi sourdes à ces drames humains qui emportent plusieurs milliers de vies et brisent autant de familles chaque année dans le pays. Décortiquons ensemble 5 des « arguments » utilisés par le lobby américain des armes à feu.

Les États-Unis, ce pays de tous les records… Mais il y a un record dont les habitants aimeraient se passer : celui du nombre de fusillades de masse qui, chaque année, emportent les vies d’innocents qui étaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Cette dernière tuerie de masse prend des airs de simple statistique alors que les drames s’enchaînent jour après jours. Nous sommes le 217e jour de l’année et déjà 251 fusillades ont eu lieu aux États-Unis. 522 personnes sont décédées depuis janvier dans une fusillade. Des centaines de familles ont vu leur vie brisée du jour au lendemain. Outre ces fusillades de masse, les armes à feu ont fait plus de 8700 morts depuis janvier 2019, selon le site spécialisé Gun Violence Archive. Sans oublier les suicides, non comptabilisés dans ces chiffres. Ils seraient 22 000 en moyenne à mettre fin à leur jour avec une arme à feu. Les chiffres ne mentent pas. La problématique est réelle et ne peut-être camouflée avec quelques pirouettes sémantiques.

Incidents impliquant une arme en 2019 aux USA (hors suicides).

En parallèle, le très puissant lobby américain de l’armement, voguant sur une culture de la liberté totale couplée à un historique guerrier, « conspire » en haute sphère à ce que le port d’armes reste un droit fondamental dans de nombreux États, usant de tous les subterfuges. Il faut l’avouer, l’enjeu économique est colossal. Alors que le corps des victimes est encore chaud, nombre de commentateurs se sont déjà exprimés en faveur du port d’arme, tous calibres confondus. Fatiguée par ce lobbying s’appuyant sur un vide argumentatif, du magazine olling Stone avait « débunké » en 2015, lors d’un précédent drame, quatre de ces idées préconçues qui circulent sur les réseaux sociaux, y compris francophones, pour justifier le libre port des armes à feu. Bientôt 5 ans après, la situation reste inchangée, les drames continuent avec une tendance à se banaliser, et les excuses sont exactement les mêmes. Petit exercice de déconstruction…

1. « Les armes ne tuent pas les gens. Les gens tuent les gens ! »

C’est probablement l’argument le plus courant chez les pro-armes. Il ressort à chaque tuerie de masse pour défendre l’objet ayant permis à des individus dangereux de commettre leur crime avec un maximum de dégâts. L’arme ne serait qu’un simple outil au même titre qu’un marteau ou un couteau. Ainsi, selon cet argument, si quelqu’un avait vraiment l’inspiration de tuer, il trouverait juste un autre moyen. En pratique, il s’agit d’un sophisme séduisant, mais qui ne tient pas la route, comme l’explique la journaliste : « Cet argument est fantastique pour ceux qui ne savent pas faire la différence entre un mort et une douzaine (de morts). Il est vrai, un meurtrier pourrait tuer une personne ou deux avec un couteau avant d’être arrêté. Mais pour accumuler un nombre de décès hallucinants et veiller à ce que de nombreuses vies soient détruites et de nombreuses familles brisées en l’espace de cinq ou dix minutes, vous avez besoin d’une arme à feu », explique-t-elle.

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Ainsi, la question n’est pas de déterminer si la haine existe dans le cœur de telle ou telle personne (ce qui semble inévitable en société), mais bien d’éviter d’offrir un accès facile à l’expression meurtrière de cette haine. En effet, si chacun peut admettre que la culture américaine et l’éducation jouent un rôle important dans ces tueries de masse, il n’est pas raisonnable de croire qu’on puisse changer par magie cette culture. La solution concrète, rationnelle et immédiate est donc bien de limiter l’accès aux armes les plus meurtrières. Une solution qui prévient concrètement des décès inutiles en limitant immédiatement leur potentiel meurtrier. On imagine ainsi mal un lycéen, sous le coup d’une colère ou d’une frustration, tuer 20 « camarades » avec un simple couteau. Dans les pays où les armes sont interdites (ou très difficilement accessibles), des pulsions meurtrières sont régulièrement évitées « de fait » là où, aux États-Unis, il suffirait pratiquement de se fournir dans le magasin le plus proche.

Si ce n’était vraiment qu’une question d’individu, de psychologie, et pas d’armement, pourquoi ne pas aller au bout du raisonnement ? Si on devait pousser la comparaison encore plus loin, au risque de faire soi-même une exagération hasardeuse, faudrait-il mettre à disposition de tous l’arme nucléaire en espérant que personne ne l’utilise ? À partir de quel moment une arme devient-elle à ce point dangereuse qu’elle ne devrait pas, au nom de la sécurité de tous, être entre les mains des badauds ? N’est-ce précisément pas le cas pour un certain nombre d’armes à haute cadence de tir, souvent utilisées dans ces massacres ? N’est-il pas raisonnable de penser qu’un contrôle puisse, au minimum, limiter le nombre de morts évitables ?

2. « La seule chose qui arrête un mauvais gars avec une arme, c’est un bon gars avec une arme ! »

L’énonciation peut sembler convaincante. La solution miraculeuse serait dans l’armement de tout le monde, avec de potentiels « bons gars » dans le lot. Ceux-ci, ne quittant plus leur arme, seraient en mesure de tuer les méchants dans un « happy ending » digne d’un bon western américain. Tout ce beau monde semble avoir oublié l’adage : les cimetières sont remplis de héros. Car en pratique, se rêver en justicier armé capable de faire face à une attaque surprise à tout instant et en toutes circonstances n’est ni légal ni réaliste. « Si vous regardez le monde réel, vous verrez que, loin d’être notre seul espoir, les bons gars avec des fusils ne sont d’aucune aide. Aucune fusillade dans les 30 dernières années n’a été arrêtée par un civil armé. En 1982, un civil armé a tué avec succès un terroriste, mais seulement après qu’il ait commis son crime. Et ce n’est pas qu’on manque d’armes. Il y a autant d’armes que de gens dans ce pays. Un tiers des habitants sont armés. Même quand des fusillades se produisent dans des zones armées, où des civils armés sont à proximité, ce scénario d’autodéfense ne fonctionne tout simplement pas », précise Amanda Marcotte.

Tout le monde se rêve d’être un héros

Pour cause, nous ne vivons pas dans un film hollywoodien et la réalité en cas de fusillade est infiniment plus tragique, plus glauque. Les civils n’ont généralement ni l’expérience ni le savoir-faire pour gérer une situation de stress où leur vie et celle des autres sont en jeu. Dès lors, de nouveaux échanges de tirs en pleine fusillade ajoutent du tragique au tragique et de la confusion à une situation confuse. En 2011, lors de la fusillade de Gabby Giffords, un civil armé a notamment voulu faire justice, en tirant sur la mauvaise personne… Peut-on alors décemment justifier la circulation de millions d’armes dans ces conditions ?

3. « C’est juste une question de santé mentale, pas d’arme »

Après chaque fusillade, les opposants au contrôle des armes à feu aiment évoquer le problème des soins de santé mentale, qui sont clairement insuffisants aux USA, pour détourner la question sur un problème humain. S’il est vrai que la prise en charge des malades est insuffisante dans le pays, rien n’indique que les Républicains (classés historiquement à droite aux États-Unis) ne souhaitent s’attaquer politiquement à cette question. C’est même généralement l’inverse, la politique d’Obama (Démocrate) en matière de sécurité sociale étant vivement critiquée par les Républicains qui préconisent la loi implacable du marché, donc d’une liberté maximale des acteurs de la société. Donald Trump est d’ailleurs revenu sur toutes les avancées sociales de son prédécesseur, abandonnant les individus à leurs problèmes personnels et économies. À ce titre, Donald Trump n’a pas hésité à blâmer Internet et « les jeux vidéos » dans son discours après les massacres d’août 2019.

Extrait de l’OBS, 5 août 2019.

À nouveau, la vente d’armes de guerre est évacuée du débat pour tenter de reporter la responsabilité sur le caractère humain donc individuel, comme dans le cas du premier argument. Sauf qu’en pratique, la question de la santé mentale reste vague, comme l’explique la journaliste. Tout le monde à sa petite idée de ce qu’est un psychopathe, mais dans la réalité, comment anticiper de tels comportements ? « Quel est exactement le plan ? Rassembler tout le monde avec un problème de santé mentale et les enfermer ? Cela équivaut à 1 Américain sur 5, la grande majorité d’entre eux n’ayant aucune tendance violente. » Ainsi, ce déplacement du débat vers le « malade » pourrait être une porte d’entrée vers des lois liberticides et sécuritaires sans vraiment pouvoir régler le problème. « Aurons-nous une sorte de vaste registre de santé mentale ? Beaucoup d’Américains qui luttent avec leur santé mentale ne sont pas diagnostiqués, cependant, les mettre sur une liste gouvernementale qui restreint leurs droits ne leur sera pas d’une grande incitation à rechercher un diagnostic. »

Par ailleurs, les données montrent qu’à peine 23% des tireurs répertoriés avaient un problème mental avéré. 77% des forcenés étaient donc « normaux » aux yeux de la société. La nature humaine étant complexe, il n’y a aucun moyen fiable de savoir qui, demain, peut prendre une arme et réaliser un massacre. Il en va de même pour les meurtres. Ainsi, répertorier les malades mentaux pour continuer de vendre en masse des armes aux autres n’aurait aucune efficacité pratique.

4. « Le second amendement de la constitution »

La question de la constitution est évidemment centrale aux États-Unis. Objet de tous les patriotismes, elle se définit comme « loi suprême du pays » et promet prospérité et liberté au peuple. Dans le monde, c’est l’une, sinon la plus ancienne constitution qui soit encore appliquée. Vingt-sept amendements la constituent, dont un, tout particulièrement, qui pose polémique depuis longtemps : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. » (Deuxième amendement de la Constitution des États-Unis). Mais entre Républicains et Démocrates, les interprétations de la constitution sont nombreuses. Selon l’interprétation la plus raisonnable, la précision d’une « milice organisée » ne signifie pas que chaque individu a droit à une arme sur lui. C’est l’État qui doit, en principe, garantir la sécurité du peuple.

Pour la journaliste, le débat ne se situe pas là, mais dans le contexte temporel : « Voici le bon moment pour rappeler à tous que le deuxième amendement a été écrit par des esclavagistes avant que nous ayons l’électricité, et ne concernait pas les armes que les meurtriers peuvent acheter aujourd’hui. » Elle précise enfin que les amoureux de cet amendement (écrit en 1791) peuvent également se sentir libres de vivre avec une perruque poudrée, de déféquer dans un pot de chambre tout en essayant de survivre avec ce qu’ils arriveront à tuer grâce à un fusil du 18e siècle. Car les armes de l’époque sont diamétralement différentes de celles d’aujourd’hui. Les fondateurs n’avaient aucun moyen de s’imaginer que, 200 ans plus tard, il serait possible de s’acheter une arme automatique à haute cadence de tir au coin de la rue. « En échange, laissez ceux qui vivent dans ce siècle élaborer des lois afin que nous puissions nous sentir en sécurité pour aller en classe, voir un film ou nous rendre partout ailleurs sans se soucier qu’un déséquilibré ne fasse pleuvoir la mort sur des étrangers au hasard. » Fin de citation.

Si la question semble tranchée depuis longtemps en Europe, les mouvements politiques les plus conservateurs n’hésitent pas à suggérer une nouvelle libéralisation de l’armement. En Hongrie, par exemple, le parti Aube Hongroise (non-reconnu officiellement) propose purement et simplement le retour du port d’armes inconditionnel pour tous. En France, sur les forums d’extrême droite, le débat fait rage et, aux côtés des partisans de la peine de mort, on retrouve une volonté largement partagée d’autoriser chaque citoyen à porter une arme sans faire de détail. Les arguments avancés sont précisément les mêmes : la peur de l’autre, un vague rejet du « système » et le choix de la violence pour régler les conflits. Notons enfin que la haine semble engendrer systématique la haine. Après chaque tuerie, psychose oblige, les ventes d’armes augmentent en flèche. Une dernière bonne raison pour ne pas les retrouver en vente au supermarché du coin.

5. « Oui, mais regardez en Suisse, ils ont plein d’armes et aucune tuerie ! »

La Suisse est évidemment l’exemple idéal quand on cherche à démontrer qu’un peuple peut vivre armé et en paix. Ainsi, la Suisse est systématiquement présentée par les « pro-armes » comme un paradis en la matière. Mais est-ce vraiment le cas ?

Tout d’abord, il est faux d’affirmer qu’il n’y a pas de tuerie en Suisse. Le pays a aussi connu des tueries de masse : La fusillade au Centre islamique de Zurich, la fusillade dans le village valaisan de Daillon, dans les Alpes. Sans oublier en septembre 2001 quand un forcené ouvrait le feu dans le Parlement de Zoug, faisant 14 victimes. Néanmoins, on peut effectivement dire que ces évènements sont moins nombreux. Même chose pour les meurtres. Ils sont peu nombreux, mais existent. Selon les estimations, entre 2,3 et 3,4 millions d’armes à feu sont en circulation en Suisse pour 8 millions d’habitants. Toutes proportions gardées, c’est 4 fois moins qu’aux États-Unis où on compte plus d’armes que d’habitants.

Une singularité culturelle

Ce qu’on évitera de vous dire, c’est que la possession d’une arme à son domicile est une quasi-tradition structurelle en Suisse. En effet, la Suisse possède un service militaire obligatoire depuis la fondation de sa Constitution, ce qui impose aux citoyens à avoir une certaine maîtrise dans l’usage des armes. Par ailleurs, tout soldat incorporé dans l’armée conserve son arme à la maison entre ses périodes de service mais il est interdit de ramener des munitions au domicile pour cette arme de service. Ainsi, une très large part de la population possède historiquement une arme de défense. C’est ainsi qu’en 1980, le gouvernement proclamait toujours très sérieusement que la Suisse n’avait pas d’armée, parce qu’elle était une armée ! Des armes en repos qui servent exclusivement à préserver la paix en cas d’attaque. Ainsi, un très grand nombre de familles possèdent une arme dans le but de faire face à une menace nationale éventuelle. Une part non négligeable de ces armes sont des ancêtres et des carabines anciennes, ce qui brouille les statistiques. Il est par ailleurs interdit de circuler avec une arme dans le pays, sauf cas exceptionnels. L’arme « familiale » ne peut pas quitter le domicile sans raison et rares sont les Suisses à en faire un quelconque usage. On est très loin du modèle américain ultra permissif sur l’ensemble des types d’armes, dont les plus destructrices. Justifier le modèle américain en prétextant l’exception Suisse est hors de propos.

Par ailleurs, si on veut vraiment prendre exemple sur un autre Pays, il faut le faire avec tous les pays… À ce titre, le Japon fait preuve d’exemple inverse. Dans l’archipel, les armes sont strictement contrôlées depuis, paradoxe, la victoire des États-Unis à la Seconde Guerre mondiale. La nouvelle Constitution japonaise, diligentée par les États-Unis, décrète que nul n’a le droit de posséder une arme à feu ou un sabre. Conséquence, le nombre de personnes tuées par balle chaque année se compte sur les doigts d’une main. En 2017, ils étaient 3 ! La même année, 42 personnes étaient tuées CHAQUE JOUR aux États-Unis. Naturellement, la culture japonaise profondément pacifiste explique également ces chiffres et la démographie écrasante explique le reste. Ces réalités sont intimement complémentaires. Le choix d’imposer une Constitution pacifiste a créé un cadre de société tout autant pacifiste.

Une autre singularité culturelle

Le fait est que la Suisse comme le Japon sont des singularités culturelles et historiques qu’il est impossible de répliquer ailleurs, ni aux États-Unis, ni en France, ni ailleurs. Si on peut raisonnablement présumer qu’il est impossible de changer la mentalité de millions d’individus en un claquement de doigts, seules des solutions structurelles et concrètes peuvent aujourd’hui permettre de sauver des vies. Un meilleur contrôle des armes, ciblant tout particulièrement les armes de guerre à haute cadence de tir, est vraisemblablement la solution la plus rapide et immédiatement applicable pour éviter un grand nombre de morts inutiles. Mais de cette solution, le pouvoir ne veut pas en entendre parler. Finalement, peut-on simplement se demander : dans quel type de monde souhaitons-nous vivre ?


Source : rollingstone.com / lemonde.fr / francetvinfo.fr

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