C’est un projet actuellement mené par un seul homme, mais au potentiel mondial. Améliorer la fin du mois, anticiper la fin d’un monde : avec EQO, les plus dépensiers seraient pénalisés, et les plus sobres récompensés grâce à un système de redistribution de « monnaie carbone ». Et si ça marchait ?
Cela fait plus de cinq ans que Laurent travaille sur EQO. Alarmé par la situation climatique et le fait qu’elle soit majoritairement imputable aux plus privilégiés, cet avocat de 35 ans décide d’agir.
Passionné par la science, les chiffres et les proportions, Laurent s’inspire des premiers modèles nés dans les années 1990 et même mis sur la table en 2008 par le gouvernement britannique. En somme, EQO consiste à attribuer à tout un chacun une part de carbone égale et échangeable : les plus pauvres et les plus riches partent ainsi sur un pied d’égalité. Moins d’EQO dépensés qu’attribués ? Le reliquat est remboursé en euros. Besoin de plus d’EQO que la moyenne ? Il faudra mettre la main au portefeuille.
Au-delà d’un système qui se veut égalitaire et redistributif, EQO s’inscrit dans une optique de sobriété à la fois nécessaire et choisie. Celle-ci valorise l’occasion et le réemploi et fait prendre conscience de l’impact de tous nos achats – alimentaires, vestimentaires, de loisir, etc. Le site d’EQO détaille parfaitement tous les détails sur projet.
Rencontre avec Laurent, son créateur.

Mr Mondialisation : Pouvez-vous vous présenter ?
Laurent : « J’ai 35 ans et suis avocat auprès de collectivités territoriales, donc j’exerce auprès du secteur public. Je suis également l’heureux papa d’un enfant d’un an et demi. Les sciences m’ont toujours intéressé, même si je ne me suis pas destiné à cette carrière-là, avec regret parfois. Je crois que je suis également « éco-anxieux », même si je déteste ce terme… Je travaille sur EQO depuis plus de cinq ans, en dilettante car très pris par mon travail. Mais à la naissance de mon fils, je me suis dit que je lui devais d’apporter ma petite contribution à la réflexion générale… »
Mr Mondialisation : Quelle a été l’étincelle qui vous a poussé à concevoir EQO ?
Laurent : « Celle d’un réflexe que j’ai pour tout : j’ai besoin d’avoir le sens des proportions. Je change d’échelle constamment pour avoir un ordre d’idée, notamment via des tableurs Excel. Par exemple : la Terre, au lieu d’avoir 4,5 milliards d’années, elle a 45 ans. Du coup, une vie, c’est 20 secondes, l’humanité, une journée, etc.
Le réchauffement climatique étant une préoccupation majeure pour moi, j’ai essayé de comprendre notre budget carbone. On entend souvent parler de 2,5 tonnes. J’ai lu beaucoup de rapports pour comprendre les calculs, puis j’ai fait les miens. L’ADEME, notamment, exprime la quantité carbone en kilos ou en grammes. Mais ce n’est pas parlant pour la majorité des gens.

J’ai donc raccroché ce calcul à quelque chose qui nous est familier. Qui dit dépense, dit argent : 2,5 tonnes, ça peut vite se ramener à 25 000. Or, 25 000, c’est quasiment le revenu médian des Français. Il s’avère que le ratio EQO / euro fonctionne naturellement bien. Par exemple, sur l’électricité, le tarif réglementé est de 20 centimes le kilowatt-heure. Moi, je tombe à 20 centimes d’EQO.
Le ratio devient d’autant plus parlant sur d’autres produits, comme le bœuf. On sait qu’il pollue énormément, mais pas toujours à quel point. Un kilo de poulet équivaut à 30 ou 40 EQO : un kilo de bœuf, c’est 300. On retrouve un sens des proportions en appliquant cette unité un peu nouvelle, qui finalement fait appel à nos réflexes primaires de consommateurs en euros. »
« Les politiciens nous sortent de grandes phrases sur la nécessité d’agir, mais ils ne font rien. Alors, à nous de trouver des solutions qui marchent ! »
Mr Mondialisation : Vous avez également réalisé que l’empreinte carbone n’était pas du tout la même d’un habitant à un autre…
Laurent : « Oui, car plus le revenu augmente, plus les dépenses aussi et, donc l’empreinte carbone qui va avec. Il y a une vraie injustice à échelle mondiale. Les populations qui vont le plus souffrir du réchauffement climatique, notamment via des pénuries d’eau, des assèchements ou des pertes de culture, sont celles qui y ont le moins contribué.
Le but d’EQO est de créer un système redistributif basé sur un budget carbone qui permettrait d’assurer effectivement l’atteinte des 2,5 tonnes en 2050. Je pense que c’est rassurant d’imaginer que ça soit possible. Les politiciens nous sortent de grandes phrases sur la nécessité d’agir, mais ils ne font rien. Alors, à nous de trouver des solutions qui marchent !
Il s’agit vraiment d’un système équitable au sein duquel les plus riches qui ne voudront pas faire d’efforts seront contraints de payer pour acheter des EQO et continuer à consommer. C’est un moyen social pour réduire les écarts. De plus, quelqu’un qui vivrait très sobrement, sans pour autant faire de l’autosuffisance complète, pourrait quasiment toucher un SMIC chaque mois – sans que ça ne pèse sur l’économie. EQO ne coûtera pas un euro à l’État ni à une quelconque autre collectivité publique. »

Mr Mondialisation : Par qui serait-il alors géré ?
Laurent : « Par une autorité indépendante, purement scientifique. Elle aurait une existence supra législative, donc impossible à supprimer par une simple nouvelle loi. C’est pour cela que je propose une loi référendaire pour son adoption. La première vocation de cette autorité serait de fixer des forfaits de prix par type de produit, donc une nomenclature – un peu comme l’a fait l’ADEME jusqu’à maintenant avec sa base carbone. Il faut absolument que cela reste scientifique, loin de tout lobbying.
La deuxième vocation serait de gérer le marché des EQO, afin qu’ils passent toujours par l’autorité, qu’elle joue un rôle tampon entre acheteur et vendeur. Cela permettrait d’avoir un stock pour qu’il n’y ait jamais de pénurie d’EQO mais sans jamais en créer, puisque ils sont reportés d’une année à l’autre. L’autorité scientifique agirait comme une sorte de régulateur de marché.
Son deuxième rôle majeur, c’est qu’elle achète au vendeur les EQO à un prix réglementé fixé dans la loi, à savoir une dotation globale qui passe en gros de 80 000 et quelques à 25 000, divisé par le revenu médian. Cela permettrait de stabiliser la valeur de l’EQO tout en s’assurant qu’en cas de gros événements économiques, il ne s’effondre pas. »
« EQO ne concerne que le neuf. Les achats d’occasion ne rentrent pas dans le système, donc les espèces gardent un sens sur tous les achats d’occasions. »
Mr Mondialisation : Cela signifie que tous les paiements devront être tracés et réglés par carte bancaire ?
Laurent : « EQO ne concerne que le neuf. Les achats d’occasion ne rentrent pas dans le système, donc les espèces gardent un sens sur tous les achats d’occasions. Pour le neuf, soit on supprime les espèces, soit il faut tenir une comptabilité. Mais finalement, le risque de fraude n’est pas plus grand que celui qui existe aujourd’hui pour la TVA… »
Mr Mondialisation : Comment espérez-vous qu’EQO puisse être adopté par des dirigeants et politiques qui profitent abondamment du système inégalitaire actuel ?
Laurent : « Pour moi, il faut un référendum. Cela reste un changement de paradigme assez radical. L’intérêt, par contre, c’est qu’il est progressif et transparent. C’est-à-dire qu’on sait où on va et ça se fait petit à petit, jusqu’en 2050. Par ailleurs, cela va créer de nouveaux emplois car le marché de l’occasion va exploser, ainsi que celui de la réparation. C’est donc aux Français de décider.

EQO offre la possibilité de choisir entre rester dans notre modèle actuel, qui nous mène dans le mur, ou de réfléchir à l’avenir de nos enfants. Il demande des efforts, mais progressifs, et il incarne une solution équitable. Je ne sais pas quels politiques pourraient s’en saisir, si près des présidentielles… J’aimerais plutôt que des scientifiques comme Jean-Marc Jancovici ou Aurélien Barrau s’y penchent et montrent que c’est possible. EQO est un projet scientifique, pas politique. Il n’y a pas de marge d’appréciation, pas de négociation, pas de lobbying possible. »
« les pays riches profitent d’un système qui conduit à un avenir désastreux, y compris pour des populations qui n’en bénéficient pas. »
Mr Mondialisation : EQO ne peut avoir suffisamment de poids à l’échelle de la France seule. L’avez-vous pensé pour l’international ?
Laurent : « En réalité, je l’ai conçu au niveau mondial. Pendant que les pays pauvres sont accusés de polluer en essayant de s’en sortir, les pays riches profitent d’un système qui conduit à un avenir désastreux, y compris pour des populations qui n’en bénéficient pas. C’est une injustice flagrante.
Or, ce qui est intéressant, c’est que tous ces pays entre 2 et 4 tonnes de CO2 par habitant sont des vendeurs. Ils le seront toujours car ils sont déjà habitués à faire autrement, tout en gagnant en confort et niveau de vie. EQO créerait un échange global qui pourrait les avantager. Pour une fois, on compenserait un peu toute l’injustice qui pèse aujourd’hui dans le monde ! Ce rééquilibrage mondial, c’est la première chose que j’avais en tête.
Mais j’ai conscience de la difficulté d’application à échelle mondiale. J’ai donc espoir que la France puisse devenir l’exemple. Nous avons souvent été précurseurs. La montée du nationalisme et du fascisme correspond à une perte de sens. Quand on n’a plus de fierté individuelle, on recherche la fierté collective…
Pourquoi ne pas en faire quelque chose de beau, loin du racisme et du repli sur soi ? EQO pourrait redonner de la fierté aux Français en se basant sur un rationalisme de long terme, soit tout l’opposé de ce que portent beaucoup de politiques aujourd’hui. Puis, je vois ça comme une traînée de poudre… Si les autres pays voient que ça fonctionne, ça peut aller très vite. »

Mr Mondialisation : Quelles limites avez-vous pu identifier dans votre projet ?
Laurent : « L’urgence, tout d’abord ! Si on ne se saisit pas de ce sujet-là dès maintenant et que le pire arrive en 2027, je pense qu’il sera trop tard en 2032, vu la vitesse avec laquelle le climat se dérègle. Si rien n’est fait maintenant pour stabiliser nos émissions, les +3°C en 2100 seront atteints.
Mon objectif à court terme est évidemment de convaincre le plus grand nombre, mais aussi d’avoir un retour de spécialistes, de recevoir oppositions et contestations afin de savoir si mon simulateur tient la route. J’ai essayé de trouver les failles, en ai identifié et réparé quelques unes, mais il y en a peut-être qui m’échappent. Je pense que certains économistes auront des remarques pertinentes.
S’il s’avérait qu’EQO est irréalisable à cause d’une faille que je n’ai pas su identifier, au moins, j’aurai essayé. Pour l’instant, il sonne pour moi comme une évidence, même si je sais que les évidences, parfois, il faut s’en méfier. J’aimerais toutefois que ça le devienne pour plein de gens, quitte à ce que, pour d’autres, cela devienne un sujet d’opposition majeure. EQO assure avec une efficacité quasi certaine l’atteinte d’une neutralité carbone à l’horizon 2050, et ce n’est pas rien. J’aurai honte tout le restant de ma vie si je n’essaie pas a minima de faire connaître ce projet. »
– Entretien réalisé par Marie Waclaw
Photo de couverture : ©Unsplash















