Résister contre la destruction du Vivant est (malheureusement) devenue monnaie courante. Et notamment contre les exploitations minières, tenues par de grandes multinationales peu scrupuleuses. Le film Digger donne à voir la lutte d’un homme qui résiste, en Grèce, contre la destruction de la forêt dans laquelle il vit depuis des années. Ce néo-western décrit ainsi la lutte de deux mondes: celle d’un monde mécanique face au monde organique. L’opposition entre ses personnages est aussi une réflexion sur la société grecque contemporaine, déchirée par une crise d’identité profonde, résultat d’un capitalisme effréné suivi d’une crise économique sans précèdent. Mr Mondialisation l’a visionné pour vous avant sa sortie en salles !

Le synopsis du film est le suivant : « Quelque part au nord de la Grèce, à la frontière de la Macédoine. Nikitas a toujours vécu sur son bout de terrain au cœur de la forêt. En lutte depuis des années contre une compagnie minière qui convoite sa propriété, Nikitas tient bon. Le coup de grâce tombe avec le retour de Johnny, son fils qui, après vingt ans d’absence et de silence, vient lui réclamer sa part d’héritage. Nikitas a désormais deux adversaires, dont un qu’il ne connaît plus mais qui lui est cher. »

Aux origines du film, un réalisateur engagé : Georgis Grigorakis. Si l’écriture du scénario a duré près de trois ans, c’est parce-que Georgis a tenu à rencontrer des hommes qui ont quitté la ville après la crise, en Grèce, pour revenir là où ils sont nés pour tenter de devenir auto-suffisants. Il a aussi échangé avec des personnes qui résistent en refusant de vendre leurs terres à des multinationales. C’est comme ça qu’est né le personnage de Nikitas, un vieil homme vivant en quasi autarcie dans une forêt en Grèce. Quant aux relations qu’entretient le personnage avec son fils et d’autres habitants du village, elles sont également basées sur un constat observé par le réalisateur : la réalité des grands projets industriels, à l’encontre des promesses de richesse et de « développement » ; soit la destruction de toutes les relations, entre les êtres humains et, plus largement, entre tous les êtres parties au Vivant. Digger est un néo-western qui décrit la lutte de deux mondes: celle d’un monde mécanique face au monde organique. L’opposition entre ses personnages est aussi une réflexion sur la société grecque contemporaine, déchirée par une crise d’identité profonde, résultat d’un capitalisme effréné suivi d’une crise économique sans précèdent. Ce film donne ainsi à voir le combat de celles et ceux qui résistent au quotidien pour la justice sociale et environnementale. Mr Mondialisation l’a visionné pour vous. 

Quand la mine détruit

Dès le début, nous sommes confrontés à une vision poignante : la ferme de Nikitas se retrouve menacée par une énorme coulée de boue constituée de déchets toxiques. Le vieil homme exprime sa colère contre la compagnie minière qui détruit la forêt dans laquelle il vit depuis des années en Grèce. En commençant ainsi le film, le réalisateur Georgis Grigorakis, cherche à rendre visible au grand public un phénomène géologique avéré et observé dans la plupart des lieux proches d’exploitations minières : plus des arbres sont arrachés, moins le sol se tient, ce qui provoque des glissements de terrain ou des coulées de boue toxiques affectant tant la faune et la flore que pour les personnes qui y habitent.

Nikitas vit en quasi autarcie dans cette forêt et lutte depuis des années contre la destruction de celle-ci par cette compagnie minière. Cela fait partie de son quotidien. Or il va  désormais devoir lutter contre un autre ennemi : son propre fils. Suite à la mort de sa mère, celui-ci retourne réclamer auprès de son père sa part d’héritage, soit la moitié des terres du vieil homme. Il souhaite que son père cède aux offres de la compagnie, qui lui propose de racheter ses terres pour une poignée d’argent. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Nikitas est aussi attaché à la forêt qu’il défend depuis des années qu’à son propre fils.

Le personnage de Nikitas / Crédits photo : georgisgrigorakis.com

Chaque fois que la forêt est victime de l’exploitation minière, le vieil homme est aussi directement attaqué. En témoigne sa réaction lors d’une scène, après qu’un noyer ait été abattu, lorsque son fils semble ne pas comprendre pourquoi son père s’obstine :

« Le monstre ronge nos maisons. Il jette ses déchets toxiques dans nos jardins, tu t’attends à quoi ? Il rompt l’équilibre de la nature. Il dérègle le climat et crée des conflits, des guerres. Voilà pourquoi. Regarde autour de toi. Regarde ! C’est ici que t’aurais dû grandir. J’en suis tombé amoureux avant de rencontrer ta mère. Il faut sacrément aimer la forêt pour tenir. Pour avoir la force de supporter ça. Elle a craqué. Elle en a eu marre. Elle t’a pris et elle est partie. Elle t’aura au moins permis d’avoir une vie normale. Et moi, je suis resté. à surveiller et à aimer la forêt pour deux. Voilà pourquoi. »

A travers le personnage de Nikitas, le film s’inscrit clairement dans une perspective écocentrée : il donne à voir les interrelations et interdépendances qu’entretient l’être humain avec le reste du Vivant. La connexion qui lie tous les êtres, qu’ils soient humains comme non-humains. Surtout, comme l’explique Georgis Grigorakis, la forêt « est un personnage à part entière de l’histoire » dont on entend résonner la voix de la résistance dans la lutte menée par le vieil homme. 

Quand la mine divise

Pourtant, la résistance n’est pas souhaitée par tous les habitants du village. Pour certains, la mine est une aubaine. Le contexte de crise socio-économique en Grèce les pousse à croire que « grâce à la mine qui prospère, le village a retrouvé le sourire ». Il faut alors choisir son camp : devenir un ami ou un ennemi de la mine. Nikitas l’a choisi depuis bien longtemps, mais l’arrivée de son fils vient tout chambouler. D’autant plus que la compagnie minière ne cesse de proposer de généreuses sommes d’argent aux habitants du village en échange de la vente de leurs terres. Certains cèdent, d’autres non. En réalité, la décision n’est pas facile, elle est même extrêmement complexe : elle suppose que déménager du lieu où l’on a toujours vécu et laisser la nature qui l’entoure être détruite est possible à condition d’être dédommagé sur le plan financier. Autrement dit, cela à revient à accepter que le Vivant soit détruit en échange d’une somme d’argent. Mais peut-on vraiment blâmer ceux qui acceptent une telle proposition ? Non. Le contexte économique en Grèce – comme c’est aussi le cas dans d’autres pays du monde – impacte leur vie au quotidien. Le réalisateur souligne ainsi :

« Cela peut paraître paradoxal de pointer
ce qui peut créer de l’emploi et des
richesses dans un pays économiquement
sinistré. Mais de plus en plus de gens en
Grèce sont conscients que c’est une des
ruses du capitalisme de créer des crises
pour en tirer avantage.»

On comprend bien avec ce film que ce ne sont pas ces personnes qu’il faut pointer du doigt, mais bien le capitalisme. Car c’est la ruse du système capitaliste que de faire croire que la mine apportera emplois et richesse, lorsqu’elle apporte en réalité désespoir et pauvreté. C’est également le même système qui divise les habitants d’un même village pour mieux régner. Et qui tue. Littéralement.

Lors d’une discussion houleuse entre les habitants, dans le bar du village / Crédits photo : georgisgrigorakis.com

Nikitas en a conscience. Son frère et un ami à lui sont morts lors de l’effondrement d’un tunnel de la mine dans laquelle il travaillait auparavant, des arbres sont abattus tous les jours et chaque seconde, devant ses yeux, la faune et la flore se meurent. C’est pourquoi il s’est installé en tant que véritable gardien de la forêt. Mais la cabane de Nikitas, perçue comme « le dernier bastion » face aux envahisseurs, va-t-elle résister longtemps ? Le vieil homme va t-il céder ? La réponse en salles de cinéma le 21 juillet 2021.

Quand la fiction devient réalité

Des luttes comme celles de Nikitas, il en existe malheureusement des centaines, voire des milliers. Partout dans le monde, des personnes se battent au quotidien contre l’exploitation et la destruction du Vivant. Georgis Grigorakis s’est inspiré d’elles, et notamment des manifestations qui ont eu lieu en Grèce contre de grandes exploitations minières telle que la mine d’or de Skouriès, mais pas que : 

« Le conflit autour de Skouriès a marqué les esprits, mais en fait cette situation existe à peu près partout dans le monde : des multinationales exploitent une région et si cela semble bénéfique pour l’économie à court terme, c’est une catastrophe écologique sur le
long terme… Voilà pourquoi je n’ai pas précisé de quelle mine il s’agissait et quel minerai elle exploitait. »

Le tournage a d’ailleurs eu lieu dans le nord du pays, vers Thessalonique. La mine de charbon que l’on y voit est la plus grande à ciel ouvert des Balkans … au sein même d’une très belle région dotée de grandes forêts semi-alpines. Un contraste  frappant lorsque l’on regarde le film.

Le fait de mettre des images sur ces grands projets industriels, telle que l’exploitation minière, permet ainsi de faire prendre conscience aux spectateurs de leurs conséquences sur les écosystèmes. Des écosystèmes dont ils font partie intégrante : tous les êtres sont affectés par la dégradation de l’environnement, tant les êtres humains que les êtres non-humains. Ainsi avec Digger, le réalisateur s’engage mais, surtout, il nous invite à nous reconnecter :

« Je crois à un cinéma qui utilise les éléments, je crois à ma responsabilité de montrer la nature dans mes films. Il ne s’agit pas de faire des documentaires sur l’environnement, mais il est temps d’incorporer la nature à la fiction. Il faut reconnecter les histoires des hommes avec les histoires de la planète. Il y a déjà eu beaucoup de films sur la ville. Moi-même, je suis un enfant de la ville, mais les moments passés dans la nature sont parmi les plus beaux.»

Rendez-vous en salles de cinéma le 21 juillet 2021.

– Camille Bouko-levy

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