Face à l’effondrement de la biodiversité et à l’indifférence croissante pour le vivant, Élise Rousseau rappelle que l’observation des oiseaux est un acte militant et poétique : un moyen simple de renouer avec la nature, de s’émerveiller et de protéger notre planète.
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Autrice et ornithologue passionnée, Élise Rousseau a grandi entourée d’oiseaux et a fait de leur observation un véritable art de vivre. De l’enfance aux clubs d’ornithologie, du bénévolat à la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) jusqu’à l’écriture de Ornithérapie et Les Guetteurs, elle montre comment l’observation et l’écoute des oiseaux peuvent transformer notre manière d’habiter le monde.
À travers ses livres et ses engagements, elle rappelle que chaque moment passé à observer le vivant est un acte militant : une résistance contre l’oubli de la nature, un apprentissage de patience et d’attention, et une invitation à reconnecter nos vies à la biodiversité qui nous entoure.
Mr Mondialisation : Pouvez-vous vous présenter Élise ?
Élise Rousseau : « Après des études de littérature et de philosophie, je suis devenue autrice et scénariste. Depuis toujours, je suis profondément passionnée par la nature et par le monde animal, qu’il soit sauvage ou domestique. Cette passion guide mon travail et mes choix de vie, et m’a naturellement menée vers l’observation des oiseaux, qui est devenue un élément central de mon quotidien et de mon engagement écologique. »
Mr Mondialisation : À quel moment les oiseaux sont-ils devenus une présence essentielle dans votre vie ?
Élise Rousseau : « Je crois que c’est venu très tôt, dès l’enfance. Mes grands-mères nourrissaient les oiseaux dans leur jardin, ma mère, qui est artiste, les dessinait et les peignait, et mon père me montrait le côté amusant et inattendu des poules. Tous m’ont appris à observer attentivement et à prendre conscience de leur présence, à ressentir leur importance dans le paysage et dans la vie quotidienne. Ces moments ont été fondamentaux pour développer mon regard et mon intérêt pour la nature. »
Mr Mondialisation : Comment votre parcours personnel et intellectuel vous a-t-il menée vers l’ornithologie ?
Élise Rousseau: « Dans ma famille, les livres sur les oiseaux ont toujours été nombreux, et je les lisais avec un plaisir immense. Dès le plus jeune âge, j’étais fascinée par leur beauté, leur diversité et leurs comportements.
« Au collège, j’ai rejoint le club d’ornithologie, et nous construisions des nichoirs et des abris pour les accueillir. »
Plus tard, mon envie de bénévolat m’a conduite à la Ligue pour la Protection des Oiseaux, où j’ai rencontré des personnes passionnées qui sont devenues des amis précieux. C’est là que j’ai vraiment senti que cet univers correspondait à mes valeurs et à mon engagement personnel. »
Mr Mondialisation : Y a-t-il eu une rencontre, un paysage ou un oiseau précis qui a déclenché votre fascination ?
Élise Rousseau : « Oui, il y a eu un moment marquant : mes grands-parents avaient recueilli un corbeau freux encore poussin, après que ses parents avaient été tués par des chasseurs. Ma grand-mère l’a nourri avec de la pâtée pour chat. Observer sa personnalité si affirmée et son intelligence remarquable a été fascinant.
Voir comment il a progressivement appris à voler et à devenir autonome m’a profondément marquée. Aujourd’hui, les lois interdisent de garder un animal sauvage chez soi, et il faut les confier à des centres spécialisés pour qu’ils soient soignés et relâchés correctement, ce qui est la meilleure manière de respecter leur nature et leur liberté. »

Mr Mondialisation : Qu’est-ce que l’observation des oiseaux vous a appris sur la patience et l’attention au monde ?
Élise Rousseau : « L’observation m’a appris à être extrêmement patiente et attentive. Si l’on bouge trop brusquement, l’oiseau s’envole, et tout le travail d’observation est perdu. Il faut apprendre à se mouvoir avec légèreté, à devenir presque invisible, et accepter de rester souvent bredouille.
Mais ces instants de patience sont précieux : quand l’oiseau se montre enfin, c’est un moment de présence totale et d’émerveillement. Ces expériences m’ont appris à être attentive à tout ce qui m’entoure, à ne rien tenir pour acquis, et à comprendre que le vivant est fragile mais aussi incroyablement résistant. »

Mr Mondialisation : Comment est née l’idée d’écrire Ornithérapie ?
Élise Rousseau : « Avec mon co-auteur Philippe J. Dubois, grand ornithologue, nous savions depuis longtemps combien l’observation des oiseaux peut apporter du bonheur et de la sérénité. Nous avions également rencontré de nombreux naturalistes qui nous racontaient que cette pratique les avait aidés à traverser des moments difficiles, parfois même à se reconstruire.
En découvrant des études scientifiques confirmant les bienfaits de l’écoute et de l’observation des oiseaux sur la santé mentale et le bien-être, nous avons voulu témoigner de ce que nous vivions au quotidien et partager cette ressource accessible à tous pour éveiller la joie et la curiosité envers le vivant. »
Mr Mondialisation : Pensez-vous que l’observation des oiseaux peut transformer notre manière de regarder le quotidien ?
Élise Rousseau : « Absolument. Observer les oiseaux développe nos sens et notre capacité d’attention. Les ornithologues expérimentés deviennent très attentifs aux sons, aux mouvements et aux détails de leur environnement.
Une fois que l’on connaît les oiseaux, un petit monde entier s’invite dans notre vie quotidienne : le chant du coucou, les allées et venues du rouge-gorge, le pic vert ou le faucon crécerelle. Cela nous apprend à voir, entendre et ressentir ce que nous aurions pu ignorer, et transforme profondément notre manière d’habiter le monde. »

Mr Mondialisation : À qui s’adresse Ornithérapie : aux passionnés ou aux novices ?
Élise Rousseau : « À tous. Les passionnés y retrouveront des mots précis sur ce qu’ils ressentent depuis longtemps, tandis que les novices y trouveront une invitation à découvrir le monde des oiseaux, à ouvrir leurs yeux et leurs oreilles à ce petit univers merveilleux qui nous entoure, souvent sous-estimé. »
« C’est une manière de reconnecter chacun avec le vivant, quel que soit son niveau de connaissance. »
Mr Mondialisation : Pourquoi les oiseaux occupent-ils une place si forte dans l’imaginaire humain ?
Élise Rousseau : « Les oiseaux sont présents partout, dans nos jardins, nos forêts, nos villes. Ils volent, ce qui nous fascine, ils chantent, ce qui égaie nos vies, et leur beauté éblouit souvent nos sens. Ils symbolisent la liberté, la légèreté et le lien avec la nature, ce qui explique pourquoi ils occupent une place si forte dans l’imaginaire collectif. »

Mr Mondialisation : Pensez-vous que nous avons perdu l’habitude de regarder le vivant autour de nous ?
Élise Rousseau : « Oui, beaucoup de personnes sont happées par les écrans, par le stress et par le rythme effréné de la vie moderne.
« Nous devenons parfois des humains “hors sol”, déconnectés du vivant qui nous entoure. »
Observer les oiseaux est un moyen simple de se reconnecter à la nature, de retrouver le rythme des saisons, des sons et des couleurs, et de se réapproprier notre place dans le monde. »
Mr Mondialisation : Les oiseaux peuvent-ils être considérés comme des indicateurs de la santé de notre planète ?
Élise Rousseau : « Oui, absolument. Les oiseaux sont des animaux très résistants, présents depuis la nuit des temps et descendants des dinosaures. Leur disparition ou leur déclin rapide est un signal d’alerte sur l’état de notre environnement. Il en va de même pour les insectes et d’autres espèces clés. Leur observation nous permet de mesurer la santé de nos écosystèmes et de prendre conscience de l’impact de nos actions sur la planète. »
Mr Mondialisation : Ressentez-vous parfois une forme d’inquiétude ou d’éco-anxiété face à l’état de la biodiversité ?
Élise Rousseau : « Oui, c’est un sentiment que je partage souvent dans mes livres. Les naturalistes et ornithologues ont ressenti cette éco-anxiété bien avant le grand public, car nous observons depuis longtemps les signes de dégradation de notre environnement. Longtemps ignorés ou moqués, nous commençons seulement à être un peu mieux écoutés, mais le rythme du changement reste lent. Cette inquiétude est légitime et doit pousser à l’action plutôt qu’au découragement. »
« Se sentir impliqué, concerné et actif est essentiel, car la destruction de la planète progresse grâce à l’indifférence. »
Mr Mondialisation : Comment transformer cette inquiétude en action ou en attention au monde ?
Élise Rousseau : « Il y a de nombreuses manières d’agir. On peut s’engager dans des associations de protection de la nature, voter pour des politiques respectueuses de l’environnement, participer à des manifestations ou simplement adapter son quotidien pour réduire son impact écologique. La Terre n’appartient pas à quelques-uns pour leur profit, elle appartient à tous. »
Mr Mondialisation : Dans votre livre Les Guetteurs, quelle place occupent l’observation et l’écoute du vivant ?
Élise Rousseau : « Ce livre raconte l’incroyable migration des oiseaux de mer et le travail de suivi réalisé sur un camp ornithologique au Sénégal. Des ornithologues y ont passé des semaines à compter et identifier ces oiseaux, jour après jour. L’ouvrage met en lumière l’intensité de l’observation et ce qu’elle procure : patience, attention, émerveillement et compréhension du vivant. »
Mr Mondialisation : Si quelqu’un voulait commencer à observer les oiseaux demain matin, que lui conseillerez-vous ?
Élise Rousseau : « Je conseillerais de sortir tôt le matin, de respirer profondément, d’écouter et d’ouvrir grand les yeux. Les oiseaux sont presque partout : dans les parcs urbains, les forêts, les bords de mer, les montagnes. Commencer doucement, sans prétention, en laissant l’observation se faire naturellement, c’est déjà un premier pas vers une véritable attention au vivant. »

Mr Mondialisation : Quel oiseau vous émerveille encore aujourd’hui comme au premier jour ?
Élise Rousseau: « Tous les oiseaux continuent de m’émerveiller, mais j’ai une affection particulière pour la chouette hulotte et son chant mystérieux la nuit, que je ne me lasse jamais d’écouter. Je reste aussi fascinée par les oiseaux migrateurs, capables de partir un matin et de parcourir des milliers de kilomètres vers des terres lointaines, comme nous le racontons dans Les Guetteurs. Chaque observation est un rappel de la beauté et de la résilience du vivant. »
– Propos recueillis par Mauricette Baelen
Photo de couverture : ©Élise Rousseau – avec toutes autorisations
















