Bien que l’année 2019 ait été celle d’une prise de conscience mondiale de la destruction de l’Amazonie, cette dernière continue pourtant à s’approcher dangereusement de son point de bascule. C’est là le constat alarmant de chercheurs qui tirent une énième sonnette d’alarme quant à la surexploitation de cette région dans un seul et unique but de profit. L’impact anthropique menace de transformer de grandes parties cette forêt tropicale – le plus grand réservoir de biodiversité au monde – en savane. Pire encore, pour satisfaire ce système productiviste, la déforestation de l’Amazonie brésilienne a presque doublé entre 2018 et 2019. Rien d’étonnant sachant que les rouages du système économique, basé sur la croissance, n’ont pas changé. Les défenseurs de la forêt autochtones sont quant à eux intimidés et brutalisés, allant parfois même jusqu’à l’assassinat. L’ONG Humans Right Watch dénonce aujourd’hui l’impact catastrophique de la présidence de Jair Bolsonaro, tant sur l’environnement que sur ceux qui l’habitent ou tentent de le protéger. Et malheureusement, il n’est pas le seul à alimenter obstinément ce délire collectif de croissance infinie dans un monde aux ressources pourtant limitées.

Dans un éditorial publié le 20 décembre 2019, intitulé « Amazon tipping point : Last chance for action » (Le point de bascule de l’Amazonie : dernière chance pour agir), deux scientifiques appellent les citoyens et les dirigeants politiques à prendre conscience de l’urgence de la crise de la forêt amazonienne et à agir au plus vite afin de limiter les dégâts au possible. Selon ces experts, « la précieuse Amazonie vacille au bord de la destruction fonctionnelle et, avec elle, nous aussi. » La destruction de l’une des trois plus importantes forêts primaires au monde en faveur de l’expansion agricole a en effet gravement perturbé le cycle hydrologique de celle-ci, à tel point qu’elle se trouve aujourd’hui sous la menace de changements écosystémiques irréversibles : une épée de Damoclès dans les mains de l’Homme capitaliste qui poursuit inlassablement et de manière déhontée sa perpétuelle quête de profit et d’accumulation de richesses illusoires.

By Ibama from Brasil – Terra Indígena Porquinhos, Maranhão

La forêt amazonienne est une forêt tropicale humide, ce qui signifie qu’elle agit tel un climatiseur naturel. L’évapotranspiration, par le biais des feuilles des arbres, lui permet de renvoyer plus de trois quarts de l’eau de pluie dans l’air, créant des nuages qui permettent de refléter ou d’absorber la chaleur, régulant ainsi la température de notre planète. L’humidité est de ce fait largement recyclée et apporte de nombreux bénéfices en termes de climat, mais aussi d’agriculture et ce, pour presque l’ensemble des pays d’Amérique du Sud. Cependant, la déforestation (incluant les incendies d’origine anthropique) perturbe ce cycle hydrologique à l’importance indéniable, entraînant l’écoulement de la moitié des eaux de pluie qui ne peuvent alors plus être recyclées.

Les scientifiques indiquent qu’il est encore possible de remédier à la situation en lançant un projet de reboisement « immédiat, actif et ambitieux ». Attention, on ne parle pas ici de planter quelques arbres à l’aveugle en rang d’oignons pour déculpabiliser les consommateurs occidentaux. Selon eux, toute déforestation supplémentaire devrait donner lieu à « trois fois plus de reboisement, avec des détails adaptés au niveau national. » Dans tous les cas, la structure naturelle actuelle de la forêt doit être protégée coûte que coûte. Les scientifiques indiquent également la nécessité d’activités économiques adéquates pour remplacer celles qui sont en place, afin de laisser les forêts intactes (création de systèmes agro-écologiques par exemple) et veiller au bien-être des populations amazoniennes. Il s’agit aujourd’hui de promouvoir une économie durable, qui ne porte pas atteinte à l’environnement. Derrière ce verbiage se cache une réalité que nos institutions tentent toujours de contourner : celle de devoir reconcevoir notre vision de la croissance économique de toute urgence.

Source : NASA Earth Observatory

Réactions en chaîne incontrôlées. 1 an pour agir.

Selon les calculs de l’économiste Monica de Bolle, au vu de la déforestation actuelle, c’est en 2021 que la forêt amazonienne atteindra son seuil critique et ne pourra plus générer suffisamment de pluie afin d’assurer sa propre survie. Il nous reste donc à peine un an pour agir. D’autre part, le réchauffement climatique anthropique, qui s’accélère en suivant le rythme effréné des modes de production capitalistes, cause une diminution des précipitations de même qu’une augmentation des températures, poussant d’autant plus certaines régions de la forêt amazonienne à s’assécher, donc à prendre feu plus facilement.

On assiste à un véritable cercle vicieux : la destruction de l’Amazonie représente une grave menace pour le climat, les arbres ayant accumulé des quantités colossales de dioxyde de carbone au fil du temps, celui-ci est relâché subitement dans l’atmosphère lors des incendies qui seront à leur tour exacerbés par le réchauffement climatique. D’après une étude publiée le 10 janvier 2020 dans la revue Science Advances, les dégâts liés aux incendies pourraient doubler d’ici 2050 et affecter jusqu’à 16 % de la forêt tropicale. La mise à terme de la déforestation est nécessaire pour pouvoir espérer amoindrir les feux de forêt et les empêcher de parvenir jusqu’aux zones protégées et terres autochtones. Les scientifiques évoquent également la nécessité d’efforts énergétiques pour maîtriser ces incendies afin d’avoir la possibilité de protéger les forêts du sud de l’Amazonie.

D’autre part, des travaux parus le 29 octobre 2019 dans la revue scientifique américaine Proceedings of the National Academy of Sciences indiquent que  la déforestation a également un impact sanitaire non négligeable. En effet, elle augmente de manière significative la transmission de la malaria, créant de ce fait un grave problème de santé publique. Chaque kilomètre carré de forêt détruit engendrerait six nouveaux cas de paludisme. Erin Mordecai, co-autrice de l’étude explique que la déforestation constitue un problème colossal en Amazonie brésilienne en raison de « pressions politiques et économiques qui pèsent sur la santé environnementale, la biodiversité, la justice sociale et les droits des peuples autochtones ». Son constat face aux résultats de l’étude est que nous n’assistons pas seulement à une catastrophe environnementale, mais également à une menace majeure pour la santé humaine. De nos jours, nous avons malheureusement tendance à oublier ce lien étroit que la nature ne cesse pourtant de nous rappeler. Il est essentiel de garder en tête qu’à mesure que l’empreinte humaine sur l’environnement s’agrandit, celle-ci peut donner lieu à de multiples conséquences inattendues et non maîtrisables sur l’ensemble des êtres vivants, nous y compris.

L’Amazonie en proie aux flammes de l’enfer productiviste

En dépit de la multiplication d’études scientifiques et d’alertes frôlant le désespoir quant à ce procédé destructeur en tous points, la déforestation de l’Amazonie se poursuit. Pire encore, elle a atteint son plus haut niveau en dix ans. Selon les données de l’Institut national recherche spatiale du Brésil (INPE), la déforestation de l’Amazonie brésilienne a augmenté de 85 % entre 2018 et 2019. En cause, la présence d’une figure emblématique du climato-scepticisme à la tête du pays, Jair Bolsonaro, dont l’obsession de développement économique ravage tout sur son passage (comme la plupart des dirigeants politiques de notre planète qui s’entêtent à demeurer sous le joug du capital). La cause principale de la déforestation de l’Amazonie est l’extension des élevages intensifs de bovins. L’augmentation constante des surfaces destinées à ces derniers permet ainsi au Brésil d’être le premier exportateur de bœuf du monde. D’autre part, la culture intensive de soja, occupe aussi une partie significative de la surface déboisée. Le Brésil en est aujourd’hui également le plus grand exportateur à l’échelle planétaire, principalement à destination de la Chine, mais aussi des pays occidentaux.

Dans son rapport rendu public le 14 janvier 2019, l’ONG Human Rights Watch remet en cause les politiques du président Jair Bolsonaro qui affaiblissent gravement les organismes de protection de l’environnement. Selon HRW, elles donnent « le feu vert aux réseaux criminels qui se livrent à l’exploitation forestière illégale en Amazonie et utilisent l’intimidation et la violence contre les peuples autochtones, les résidents locaux et les agents de protection de l’environnement qui tentent de défendre la forêt tropicale. » Tout ceci après que le chef d’Etat ait tenté de faire porter la responsabilité des incendies aux ONG (dont un groupe de pompiers bénévoles). Alors que l’assassinat de Paulo Polino, militant autochtone et leader des « Gardiens de la forêt », par des trafiquants de bois demeure dans l’impunité, les forces de l’ordre brésiliennes mènent des opérations visant à museler les activistes environnementaux. Selon Amnesty International Brésil, il est essential aujourd’hui de combattre les saisies illégales de terre pour l’élevage qui « violent les droits de l’homme dans les réserves et les territoires indigènes. » Et la menace ne plane pas seulement sur ces peuples autochtones mais aussi « l’écosystème de la planète entière ». En fin de compte, nous sommes tous concernés, aujourd’hui plus que jamais.

 

Agir au plus vite !

En France, 63 % des tourteaux de soja (destinés à l’alimentation des animaux d’élevage) importés viennent du Brésil. La consommation de viande massive et mondialisée ne semble pas freiner – bien au contraire – malgré la multiplication d’alertes quant à son impact écologique et sanitaire désastreux, sans parler des conditions de vie abjectes des animaux dans les élevages intensifs. Le cynisme, l’indifférence et l’avidité, le tout palpé d’excuses confortables, gagnent la partie. Il est pourtant scientifiquement établi que la consommation des produits carnés à tous les repas est autant mauvais pour la santé que pour l’environnement. La plupart des scientifiques s’accordent également à dire qu’une réduction drastique de produits animaux consommés est nécessaire pour préserver tant notre santé que notre environnement. De même, il faut garder à l’esprit que l’industrie de l’élevage mondialisée affame une grande partie de la population mondiale en plus d’être à l’origine du déplacement forcé de populations autochtones. Cela ne signifie évidemment pas que tout le monde doit devenir vegan du jour au lendemain, cette approche manichéenne ayant tendance à renforcer le refus de changer de comportement par phénomène de réactance. Il existe des alternatives locales qui permettent de soutenir les petits agriculteurs dont l’activité se fait quotidiennement piétiner par les industriels. Dans tous les cas, l’humanité doit réfrénner sa gourmandise en produits carnés d’urgence.

Bien entendu, il ne faut pas oublier que le « consommateur » est loin d’être le principal et seul responsable. La problématique fait désormais système. En effet, notre société actuelle a été érigée sur la base d’une consommation de masse. Quelle que soit la prise de conscience des individus quant à l’impact de certains produits, de nouvelles stratégies industrielles font constamment leur apparition pour maintenir chaque personne dans son rôle de bon soldat de l’industrialisation. Quand se rendra-t-on enfin compte que le modèle économique actuel est délétère sur tous les plans et ne fait qu’accélérer jour à jour le rythme déjà effrayant de l’extermination de la vie sur Terre par quelques individus pourtant isolés ? En maintenant des politiques servant encore et toujours l’accaparation des ressources par une poignée de personnes, les catastrophes écologiques se multiplient jour à jour à travers le monde sans aucune surprise, la forêt amazonienne n’étant qu’un exemple illustrant parfaitement le sacrifice de la vie en faveur de la barbarie capitaliste.

La décroissance n’est aujourd’hui plus une option mais une nécessité absolue si l’on souhaite minimiser un tant soit peu le désastre. Simplicité et modération ont plus que jamais leur place dans nos assiettes et plus globalement, dans nos vies, en commençant par la décolonisation de nos esprits. Depuis des décennies les scientifiques tentent désespérément de nous alerter et pourtant, qu’il s’agisse de grandes entreprises ou de dirigeants politiques, quasiment tous persistent à faire la sourde oreille. Pire encore, certains feignent de s’y intéresser et font semblant d’agir tout en perpétrant un massacre déguisé, se vêtant sournoisement d’une étoffe verte, décorée de promesses fallacieuses. Et après la vague réactionnaire vient celle des cyniques qui s’accommodent bien de l’idée d’une extinction planétaire, tant qu’ils ne sont pas les premiers à en souffrir. Il suffit d’observer la réaction du gouvernement Australien après les feux géants qui ont ravagé le pays faisant des milliards de victimes dans le monde animal : négation, relativisme, manque de vision holistique et surtout le souhait de maintenir le juteux business du charbon.

À la vue de l’attitude de ces climato-sceptiques, voire climato-je-m’en-foutistes, le dialogue entre les citoyens et le prétendu « sommet » semble s’être plus que jamais retiré des solutions à la crise planétaire. Que faire alors ? La désobéissance civile semble être aujourd’hui un des derniers recours face à une situation que beaucoup regardent avec amertume tout en continuant pourtant à se complaire dans des habitudes nourrissant un système qui n’a d’intérêt que pour sa propre survie, bien qu’inconcevable en termes de durabilité. Se rebeller c’est d’abord prendre conscience, changer soi-même, son mode de vie (dans la mesure du possible), mais surtout se mobiliser, s’unir face à l’adversité en exigeant des changements sociétaux profonds sans attendre… Après tout, si l’on ne peut pas compter sur ceux qui ont créé le problème pour le résoudre, que reste-t-il à faire à part casser les rouages d’un système malade, par la force collective et citoyenne ?

J.M.

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