Le magazine Auto-Moto fait depuis peu un véritable « bad buzz » sur les réseaux sociaux en affirmant, dans un article à la rigueur journalistique des plus douteuses, qu’un vélo polluerait bien plus qu’une voiture. Legorafi ? Trolling ? Stagiaire ? Non, c’est « prouvé scientifiquement » selon le magazine. Vraiment ?

Ce matin, je l’avoue, j’ai vomi en lisant cet article du magazine Auto-Moto qui nous apprend « scientifiquement » que le cycliste lambda polluerait jusqu’à dix fois plus qu’une Ferrari de 963 chevaux… En lisant l’article, recrachant ma viande mon croissant de ce matin (vous allez vite comprendre), j’apprends qu’en tant que cycliste, comme des millions d’autres, je serais bien plus pollueur que les plus gros bolides de course qui ingurgitent des milliers de litres de pétrole chaque année. Mais tout va bien, car ce serait la seule réalité scientifique et nous n’aurions pas d’autres choix que de l’admettre.

Pour nous y convaincre, Jean-Luc Moreau, personne à l’origine de l’article, débute son argumentaire par une diatribe anti-écologiste. On peut lire que « des écologistes radicaux » militent pour « le remplacement, pur et simple, de l’auto par le vélo. » Écoterroriste aurait été un terme plus adéquat. En guise d’introduction, on apprend donc que les écologistes qui préfèrent le deux roues à l’automobile sont (n’en doutez pas) des extrémistes de l’écologie. Belle entrée en matière.

Comptes d’apothicaires

Vient donc la démonstration. Auto-Moto nous informe qu’un cycliste lambda consomme 200 W d’énergie pour rouler à 30 km/h, soit 666,6 Wh d’énergie pour faire 100 km. Avec un rendement humain de 25%, il faudrait l’équivalent de 2,67 kWh pour réaliser cette distance. Puis, vient l’information qu’il faudrait ingurgiter près d’1kg de viande pour développer une telle énergie. S’accrochant à l’idée que les cyclistes carburent à la viande, précisément au bœuf provenant du Brésil (ils n’aiment pas les extrêmes), Auto-Moto estime que ce parcours en vélo couterait 3 070 g/km, soit dix fois plus qu’une Ferrari LaFerrari et six fois plus qu’une Porsche 911 Carrera si vous préférez le bœuf français… Pour enfoncer le clou dans le pied des écoterroristes, le journaliste calcule qu’ils devraient manger 1,61 kg de tofu pour faire la même distance. Mais le tofu non plus c’est pas super, car si c’est « mieux que les 79 g/km de la 208 HDI, celle-ci peut transporter cinq personnes. » estime le journaliste (surlignant en gras le nom des voitures, ça fait vendre).

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Après cette courte analyse hallucinante dont l’absence de rigueur scientifique saute aux yeux, l’auteur conclut de manière définitive et certaine : « L’usage du vélo n’est donc pas plus efficace que l’automobile pour lutter contre le réchauffement climatique. Et c’est pire encore pour la course à pied… » Et oui, marcher polluerait encore bien plus que votre 4×4 selon le « journaliste » ! Fin du débat, jetez votre vélo et vos basquettes, achetez les voitures de nos annonceurs ! Merci Auto-Moto.

Non, on ne peut pas laisser dire ça

Nous pourrions laisser couler, mais nous ne voulons pas laisser des milliers d’internautes tomber dans le piège d’Auto-Moto. Nous aimerions humblement informer monsieur Jean-Luc Moreau que de mitrailler des chiffres sans queue ni tête ne suffit pas à former un argumentaire scientifique encore moins à tirer des conclusions aussi farfelues. Il y a une notion élémentaire en matière de recherche qui s’exprime par la nécessité de fixer des paramètres. Ainsi, on étudie un phénomène « toutes choses étant égales par ailleurs » et c’est encore plus fondamental quand on prétend comparer deux mondes diamétralement différents : l’automobile et le vélo.

De ce fait, comparer la pollution de deux véhicules du point de vue de l’alimentation revient à admettre que l’échantillon de conducteurs est similaire. Ainsi, cyclistes et automobilistes consomment exactement la même chose dans l’échantillon se voulant représentatif. Ils sont des citoyens moyens. En effet, on parle ici de citoyens lambdas dont le mode de consommation (viande ou pas) est parfaitement réparti. Principe élémentaire nié par le journaliste d’Auto-Moto pour orienter son propos. On pourrait même postuler qu’il y a une plus grande majorité de végétariens cyclistes, le mode de vie écologiste étant le plus souvent systémique (cohérence oblige), mais nous éviterons cet écueil pour conserver la neutralité.

Ainsi, d’emblée, l’argumentaire d’Auto-Moto tombe à l’eau. Il est basé sur une omission volontaire : l’automobiliste mange lui aussi quoi qu’il arrive, que ce soit du Tofu, du bœuf de Kobé où n’importe quoi d’autre. Ainsi, le bilan carbone moyen de l’automobiliste s’additionne à celui de sa voiture, contrairement au cycliste qui ne doit rien additionner. Il faut donc cumuler l’impact du « consommateur moyen » (qu’il ait un guidon ou un volant en main) à l’impact de son véhicule. En définitive, cette comparaison est idiote par définition. S’il est vrai que l’impact de la consommation de viande en matière d’émissions CO2 est important (personne ne le niera), il l’est pour tout le monde indépendamment du véhicule : cyclistes, automobilistes, marins, jongleurs ou présidents de la république ! Ceci ne peut donc pas constituer un argument en faveur de l’automobile classique et du monde pétrolier en général. La conclusion d’Auto-Moto, qui sert les intérêts de ses sponsors, est donc entièrement fausse. À la vue du nombre de leurs lecteurs et des fonds publics engagés dans ce média, on peut même parler de manipulation éhontée.

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Par ailleurs, si on voulait aller plus loin dans la réflexion, Auto-Moto néglige de préciser que la consommation d’une automobile ne se limite pas à la pollution qui sort du pot d’échappement. Il faut prendre en compte : la fabrication des pièces métalliques, leur recyclage et leur transport, la confection des pièces électroniques, leur recyclage et leur transport. Même chose pour les huiles, le transport et la production de carburants, l’industrie des pneus, celle du verre, du plastique, etc… On nomme ces consommations périphériques les énergies grises. À ce jour, un vélo peut être réalisé en bambou de manière entièrement écologique et biodégradable. Et peut-être même que son conducteur, dans toute sa radicalité, aura une alimentation éthique… Dans le même ordre d’idée, l’acte de manger, et l’énergie que cette action va produire, ne se résume pas à l’action de se déplacer. Les calories ingurgitées nous offrent de quoi : avoir une activité, aller à l’école, lire un livre, se questionner sur la neutralité d’Auto-Moto, faire l’amour, jouer dans une pièce de théâtre; bref : vivre. Ce qu’un bidon d’essence permet difficilement de faire.

Reste une question en suspens. Jusqu’où peut aller un grand média subventionné pour défendre l’objet de sa ligne éditoriale, et en l’occurrence, de ses partenaires publicitaires ? Voilà finalement la question que soulève cet article, exemple d’une manipulation bien trop ordinaire. Merci Internet, les crieurs d’alertes sont là pour rétablir la vérité.


 Les vrais chiffres des émissions en équivalent carbone
(aux 100 km par personne)
Avion vol domestique 4,0 kg
Voiture en mono utilisateur 3,5 kg
Avion long courrier 3,0 kg
Voiture à 2 1,7 kg
Bus 0,9 kg
Voiture à 4 0,8 kg
Ferry/Cargo moins de 0,1 kg
Train 0,8 kg
Marche/vélo négligeable
(Source : Ademe, www.manicore.com)