Dérèglement climatique, épuisement des ressources naturelles, chute de la biodiversité, pandémie, crise économique… plus de doute pour certains experts, nous avançons vers un crash global. Dans ce contexte, la collapsologie prend de l’ampleur. Ce courant de pensée qui étudie l’effondrement systémique global de la civilisation industrielle intéresse en effet de plus en plus de personnes, et trouve aujourd’hui sa pertinence renforcée par la crise sanitaire du Covid-19. Pablo Servigne, auteur de « Comment tout peut s’effondrer ? » a certainement été à l’origine de cette prise de conscience pour beaucoup d’entre nous. Pour aller plus loin, il a lancé Yggdrasil, le premier magazine destiné à appréhender l’effondrement de notre civilisation.

Yggdrasil, l’arbre-monde. Dans la mythologie nordique, cet axe de l’univers traverse les neuf royaumes, et rassemble les mondes des morts, des hommes et des divinités. C’est à travers cet arbre géant que le cosmos se régénère perpétuellement. D’après la légende, Yggdrasil, symbole de l’éternité, survivra au grand cataclysme, le Ragnarök. Une femme (Vie) et un homme (Désir de Vie), les premiers d’une nouvelle humanité, sortiront alors de son tronc pour repeupler le monde. L’arbre monde est donc un symbole fort, dans la mythologie nordique comme dans toutes les cultures de la Terre, pour un magazine qui vise à donner des pistes pour appréhender les effondrements.

Une crise cardiaque géante

La crise sanitaire liée au Covid-19 nous donne un avant-goût des chocs systémiques qui nous attendent. Pour Pablo Servigne, co-fondateur et co-rédacteur en chef d’Yggdrasil, « cette pandémie et ce confinement ont agi comme une crise cardiaque géante. Ce n’est pas un méchant virus qui a attaqué, c’est nous qui sommes devenus monstrueusement vulnérables en détruisant tout sur notre passage. (…) Il faut revoir toute notre économie, notre manière de nous organiser. C’est un immense chantier, qui a déjà commencé. La convalescence sera longue, et il faut tout faire pour empêcher de revenir aux conditions qui ont déclenché la crise cardiaque ».

La couverture du numéro 6 d’Yggdrasil

Si la pandémie a pu être vécue par certains comme un effondrement intérieur, d’autres ont pu y trouver l’occasion rêvée de mettre en pratique le débranchement au monde d’hier et la reconnexion à ce qu’ils considéraient comme essentiel. « Avant le Covid-19, un grand nombre de personnes était dans le déni de l’effondrement. Et soudainement nous avons basculé dans l’effondrement du déni », déclare Yvan Saint-Jours, co-fondateur et directeur de la publication du magazine. Dans tous les cas, à l’heure du déconfinement, nombre d’entre nous sont à la recherche de pistes de réflexion, d’imaginaires différents et de modes d’action pour ne pas retomber totalement dans le monde d’avant.

Un magazine conçu comme un organisme vivant

Lancé il y a près d’un an, Yggdrasil peut donc se révéler particulièrement utile aujourd’hui aux personnes qui souhaitent en savoir davantage sur les chocs systémiques, la résilience, l’autonomie et le renouveau. Impulsé par Yvan Saint-Jours (La Maison écologique, Kaizen) et Pablo Servigne (Comment tout peut s’effondrer, Une autre fin du monde est possible), ce trimestriel est en effet le premier magazine qui traite entièrement des effondrements possibles de notre civilisation. Après une campagne de financement participatif, l’équipe d’Yggdrasil a pu publier son premier numéro, à plus de 50 000 exemplaires, en juin 2019. Une belle réussite donc !

Chaque édition, vendue 12 euros, comporte 140 pages imprimées sur du papier recyclé et ne contient aucune publicité. Mais le magazine n’est pas destiné à durer. « Parce que nous ne croyons pas en la croissance infinie, nous avons conçu Yggdrasil comme un organisme vivant. Il naît aujourd’hui, croît, puis meurt en 2022 après 12 numéros. S’il génère des bénéfices, ils seront reversés à son écosystème (associations, organismes, éco-lieux…), qui est en train d’émerger », indiquait Yvan Saint-Jours à la veille du lancement. Après quatre numéros, l’équipe du magazine a déjà commencé la redistribution des bénéfices, et souhaite bientôt lancer une maison d’édition, nommée Dandelion.

Ni catastrophiste, ni idéaliste

Appréhender des sujets aussi essentiels et complexes que les effondrements et la résilience peut s’avérer compliqué, tant il est tentant de basculer dans l’utopie ou au contraire dans le catastrophisme. Yggdrasil parvient dans la majorité des cas à éviter ces écueils, en adoptant une approche pragmatique, scientifique et sensible, politique et spirituelle. Animé par une équipe d’une petite dizaine de personnes et d’une quinzaine de contributeurs, le magazine s’attache à proposer des réflexions abstraites, des analyses scientifiques, des propositions politiques mais aussi des conseils plus concrets, autour de la permaculture, des low-techs et des savoir-faire traditionnels.

Dans le premier numéro, Pablo Servigne est parti à la rencontre du philosophe Edgar Morin.

Aujourd’hui, après un et demi d’existence, Yggdrasil est parvenu à la moitié de son cycle, en publiant au mois de septembre son 6e numéro sur les 12 prévus. Les articles des magazines précédents ont abordé des sujets variés, comme la sécurité alimentaire, l’autonomie, les émotions que l’on traverse en temps de crise (par exemple évoquées par l’éco-psychologue Carolyn Baker), les systèmes alimentaires résilients ou la préparation aux ruptures comme à la ferme maraîchère du Bec Hellouin en Normandie. Ce 6e opus, présenté par l’équipe comme le plus profond de tous, est aussi le plus radical. Les auteurs des différents articles ont en effet décidé de livrer des morceaux de leur vie, de leur intériorité et de leur parcours.

Un 6e numéro plus profond et plus radical

La tonalité particulière de ce numéro tient aussi à l’originalité des intervenants rencontrés par l’équipe, comme Jem Bendell, professeur sur le développement durable à l’université de Cumbria, qui est à l’origine du mouvement Deep Adaptation, partant du constat qu’il est désormais impossible d’éviter un effondrement sociétal et invitant à prendre en compte les changements radicaux qu’il implique. Le témoignage de Philippe Guillemant, Docteur en physique qui avait prévu il y a trois ans un effondrement systémique dès 2020, est aussi particulièrement éclairant. La rédaction continuera ce travail d’investigation et de partage dans les prochains numéros. Pablo Servigne en est convaincu : « Plutôt que de survivre en restant isolés, nous choisissons de vivre, c’est-à-dire de relever le défi de s’organiser, d’aller vers l’autre, de nous reconnecter à la joie en partant de cette réalité pourtant bien sombre. Ce magazine est là pour créer du lien entre les personnes qui se sentent concernées. »

Pendant la période du confinement, le magazine a engrangé plus d’un nouveau millier d’abonnés et ses publications voient leurs interactions augmenter considérablement, preuve que la préparation à un nouveau mode de société post-croissance questionne de plus en plus de citoyens. Les conditions sont en effet réunies pour qu’émerge la possibilité que notre société s’effondre. Il est désormais grand temps de s’organiser pour évoluer dans un monde perturbé, dégradé, dévasté, mais toujours en vie. Ces constats, redoutables et accablants, portent en eux également le risque d’un effondrement intérieur. Affronter la réalité en pleine conscience n’a rien d’une partie de plaisir. Mais vivre avec les catastrophes peut aussi être une opportunité pour se rassembler, retrouver confiance, retrouver notre juste place au sein de la toile du vivant, et imaginer ensemble d’autres modes d’organisation et de possibles horizons. Yggdrasil se veut ainsi un véritable voyage initiatique pour accompagner la fin d’un cycle et engager le renouveau.

Raphaël D.


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