Ce sont des tomates. Des kilos et des kilos de tomates comestibles, passées à la broyeuses sous nos yeux. Cette vidéo a été prise dans le sud de la France en février 2015 par un anonyme, employé dans une grande surface. Selon la personne qui l’a publiée, ce spectacle est tristement quotidien. Aujourd’hui, il témoigne.

(Archive 2015) / Selon les chiffres officiels, en France, plus de 7 millions de tonnes de déchets alimentaires sont jetés tout au long de la chaîne de production/vente/consommation chaque année. Si une part importante de ce gaspillage provient des déchets alimentaires des ménages et des industries lors de la production, une part tout aussi importante vient des invendus jetés par les supermarchés parfois bien avant la date limite de consommation. Mais difficile de mettre une image sur un chiffre. La destruction des denrées alimentaires est un sujet tabou et il n’existe pratiquement aucune scène filmée de ces opérations de destruction pourtant quotidiennes. Jusqu’à aujourd’hui.

La vidéo

C’est avec une profonde tristesse et beaucoup de crainte que Jean-Marc (nom d’emprunt), travailleur dans la grande distribution, nous a contacté cette semaine avec un message simple : « Le gâchis, y’en a marre. Il faut que cela s’arrête ! » accompagné de cette vidéo où on peut le voir passer à la broyeuse des dizaines de kilos de tomates, soumis aux ordres d’un supérieur. Qu’est-ce qui justifie un tel gâchis au quotidien ? Pourquoi y participer ? Jean-Marc a accepté de nous en dire plus.

Cet homme travaille depuis plus de dix ans pour une grande chaîne de supermarchés dont il préfère conserver le nom pour sa sécurité. Selon ses dires, la tendance est au licenciement dans l’entreprise et il craint pour son avenir. Cependant, la charge psychologique était trop lourde pour ses épaules d’employé. En tant que responsable des rayons, Jean-Marc est chargé de faire « disparaitre » de la marchandise qui approche de la date limite de consommation, mais toujours consommable. En moyenne, c’est un caddie de 100kg qui part « à la casse » chaque jour, nous précise-t-il.

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« Cette vidéo n’est qu’un petit échantillon, car il faut s’imaginer que chaque jour le rayon fruit et légumes « casse » en moyenne pour 200€ de produits, soit environ un peu moins de 100kg de fruits & légumes. » nous affirme-t-il. Même tarif pour la viande sous barquette jetée au broyeur alors qu’il reste jusqu’à 2 jours pour la consommer. Par an, on demande à Jean-Marc de détruire des dizaines de tonnes de produits consommables. Conscient des enjeux environnementaux, du gaspillage colossal mais aussi du nombre important de gens ayant faim, Jean-Marc cède sous le poids des remords. Il nous explique en effet qu’il n’a pas le choix. Les ordres sont clairs. « Il faut obéir ou prendre la porte » nous suggère-t-il.

S’il est vrai que certains produits jetés sont effectivement impropres à la consommation, il précise que la majorité reste dans les dates légales de consommation, assez pour être distribuée à des associations ou des personnes dans le besoin « ce qui ne manque pas en France« . Ce serait donc une volonté du grand magasin de ne pas en faire profiter les autres pour des raisons stratégiques et/ou organisationnelles. Beaucoup d’aliments sont également détruits en raison de critères de beauté (coins écornés, paquets désolidarisés,..). Les employés ne peuvent évidemment pas se fournir des fruits et légumes abimés ni du pain invendu. Ceux-ci terminent à la broyeuse, avec le reste, selon lui.

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« Je trouve assez dur psychologiquement d’être confronté à ce gâchis monstre tout les jours. » nous exprime Jean-Marc dans sa lettre. « Comment peut on accepter, en tant qu’employé, en ayant parfois l’obligation de faire des sacrifices pour pouvoir diversifier sa propre alimentation, de devoir jeter des fruits, des légumes, des yaourts ou des barquettes de viandes qui sont encore consommables alors qu’on pourrait très bien les brader, les donner aux employés ou fournir des associations ? C’est incompréhensible ! » On ne pourra pas le contredire. Ce type de pratique va à contre-courant des mentalités actuelles et même des récentes décisions gouvernementales.

Rappelons que le ministère délégué à l’Agroalimentaire a lancé en 2013 un pacte « Anti gaspi » avec pour objectif est de réduire de moitié le gaspillage alimentaire en France d’ici à 2025. Le plus gros de l’action consiste à pousser les consommateurs à moins gaspiller. Mais est-ce bien raisonnable si en amont, à l’abri des regards, certains supermarchés continuent de détruire à tour de bras des tonnes de nourriture ? Jean-Marc souhaite aujourd’hui que son histoire soit partagée partout en France, qu’on en parle jusqu’à réveiller le monde politique sur ces pratiques inqualifiables.

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Jean-Marc conclut son message par ces mots : « Quand on connait les moyens énormes mis en place pour pouvoir produire des fruits, des légumes, ou bien l’abattage « en série » pour la viande, voir tout ça partir à la poubelle comme une vulgaire poussière indésirable est profondément consternant. Parfois, chez moi, je suis en colère en pensant à ceux qui ont des familles à nourrir et pour qui ce gâchis représenterait une mine d’or. Peut-être que si les gens qui dictent ces règles étaient un peu plus conscients de leur erreur, peut-être pourrions-nous faire l’économie de cet effroyable gâchis. » Reste à espérer que le monde politique prenne en main la situation pour imposer des réglementations strictes sur la manière de gérer les denrées alimentaires jetées. Dans les idées étudiées par les associations on trouve : imposer un rabais automatique des produits qui approchent la DLC; imposer une mise à disposition facultative aux associations; interdire la destruction avant DLC (date limite de consommation). Quant aux déchets plastiques, ces images donnent une fois de plus raison aux magasins sans emballage qui fleurissent partout en France. D’ici là, Jean-Marc compte sur les lecteurs pour faire entendre son histoire.

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Source : http://www.developpement-durable.gouv.fr/Stop-au-gaspillage-alimentaire.html / Chaque photographie fut fournie par Jean-Marc dont nous conservons l’anonymat.

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