Loi de 1881 : comment le gouvernement veut s’attaquer à la presse

Dans un contexte de critique généralisée et de perte de confiance vis-à-vis de la presse, la réforme de la loi de 1881 proposée par le gouvernement passe relativement inaperçue. Pourtant, argumente Usul dans sa dernière vidéo, les mesures envisagées signeraient un véritable recul de la liberté des journalistes en France, et menacent la société dans son ensemble. Le point.

(MAJ 17 juillet 2019 : Lors d’une réunion organisée avec plusieurs représentants des journalistes, Édouard Philippe a déclaré vouloir abandonner l’idée de toucher à la loi de 1881. Par contre, l’instauration d’un Conseil de l’ordre des journalistes est simplement repoussée. À suivre).

D’abord les procès bâillon et le secret des affaires, maintenant une nouvelle loi sur la presse qui entraverait lourdement la liberté d’expression des journalistes. Assistons-nous à la lente agonie de la liberté de la presse en France ? Pour l’observateur, difficile de nier qu’exercer le métier de journaliste en toute indépendance et sans restriction devient de plus en plus difficile : en France, pendant ces dernières années, les droits des journalistes n’ont cessé d’être attaqués, leur travail entravé.

Ces derniers mois, des dizaines de documents vidéos en attestent, des forces de l’ordre s’en sont régulièrement pris avec violence aux personnes exerçant ce métier. L’arrestation de Taha Bouhafs n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Pendant les manifestations des « Gilets jaunes », certains policiers ont délibérément ciblé la profession, n’hésitant pas à tirer au flashball dans la direction des journalistes de terrain ou à s’en prendre à leur matériel de travail en le détruisant délibérément. La liste pourrait être encore allongée par la tentative de perquisition dans les locaux de Mediapart ainsi que la convocation de plusieurs journalistes ayant enquêté sur les ventes d’armes à l’Arabie Saoudite devant la DGSI. Mais la situation pourrait encore se dégrader.

Une nouvelle loi qui raisonne comme une nouvelle attaque

Alors que la profession est de toute évidence d’ores et déjà maltraitée et précarisée, le gouvernement s’apprête peut-être à lui porter un nouveau coup. En effet, mi-juin dernier, la garde des Sceaux Nicole Belloubet a laissé entendre qu’elle pourrait proposer une réforme de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, dans l’objectif, selon elle, de lutter contre la haine sur les réseaux sociaux. Concrètement, la ministre de la Justice souhaite sortir l’injure et la diffamation de la loi pour les inscrire dans le Code pénal, c’est à dire dans le droit commun. Ces dispositions sont aujourd’hui de véritable garde-fou pour les journalistes, leur permettant de préserver leurs sources et de divulguer des informations d’intérêt général tout en étant – relativement – bien protégés des poursuites pour diffamations. Sans elles, les poursuites seraient facilitées, donc le nombre potentiel de procès baillons.

Dans une tribune publiée sur Libération, les principaux acteurs de la profession se sont associés pour dénoncer une réforme qui « porterait un coup extrêmement grave à la liberté de la presse, garantie par ce texte fondateur de la liberté d’expression« . Selon, eux, le texte « aurait pour conséquence de fragiliser l’enquête journalistique, en facilitant les poursuites aujourd’hui encadrées par le délai de prescription de trois mois, et une procédure très stricte, volontairement protectrice pour les journalistes ». En d’autres termes, tout semble fait pour dissuader les journalistes d’enquêter et de faire leur métier, c’est-à-dire informer le public sur le fonctionnement de la société en exposant les atteintes aux libertés, les injustices et les comportements de caste. En effet, le risque associé à la révélation de dossiers sensibles sera décuplé, générant inévitablement une auto-censure difficile à mesurer. Combien de journalistes et de médias prennent-ils concrètement les risques légaux de dévoiler des scandales touchants des industriels, gouvernements et grandes entreprises. Aujourd’hui, en France, nous pouvons les compter sur les doigts de la main. Demain, ils seront encore moins nombreux.

JournalistsQuelle réaction citoyenne ?

Usul le souligne de manière audacieuse : cette dérive a lieu dans un contexte où la défiance envers les journalistes n’a pas pour seule origine le pouvoir. Les insultes contre les médias pendant les premières manifestations des « Gilets jaunes » en sont un exemple. Les attaques répétées de certains responsables politiques en sont un autre. Il règne par ailleurs une large confusion entre les termes « journalistes » (dont beaucoup sont indépendants), les médias qui les emploient et les éditocrates qui mènent une ligne éditoriale parfois très impopulaire. Ceci explique-t-il cette indifférence générale sur la fin programmée de la liberté de la presse ?

« Un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas. » A. Camus.

Comme le souligne l’auteur de la vidéo, les médias contemporains doivent être critiqués : on peut notamment regretter la place laissée à l’extrême droite dans les médias ou la mainmise de forces économiques sur les principaux groupes de presse. « Mais il ne faut pas utiliser ces problèmes pour laisser faire ou justifier les attaques contre la liberté de la presse », argumente Usul, car ce qui est menacé par la réforme, ce ne sont pas les problèmes évoqués ci-dessus, mais les enquêtes de fond, c’est-à-dire celles qui permettent de protéger la démocratie. En effet, avec ou sans liberté de la presse, les grandes entreprises ou les autorités continueront de tenter de manipuler les grands médias, et certains canaux d’informations continueront de nous abreuver de divertissement et de non-informations. Ce sont les travaux les plus risqués, au service des citoyens, donc les plus importants pour la démocratie, qui sont menacés par cette réforme. En d’autres termes, il ne faut pas confondre une critique à l’encontre de la presse qui s’inscrit dans le cadre d’un débat démocratique, avec des attaques frontales qui ont pour seul objectif d’empêcher les journalistes de pouvoir s’exprimer librement sur les sujets qui les intéressent. De la capacité des citoyens de le comprendre dépendra aussi le sort de la presse en France.

Comment ne pas finir cet article par ces mots universels d’Albert Camus dans un manifeste publié après l’éclatement de la seconde guerre mondiale : « Un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas. » (…) « Des gens croient qu’à certains moments les événements politiques revêtent un caractère fatal, et suivent un cours irrésistible. Cette conception du déterminisme social est excessive. Elle méconnaît ce point essentiel : les événements politiques et sociaux sont humains, et par conséquent, n’échappent pas au contrôle humain ». Espérons que nos contemporains comprennent bien tout l’enjeu des chemins que nous décidons tous ensemble d’emprunter…

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