Sculpteur passionné par le bois Guillaume Ougier est aussi un grand amoureux de la Nature. Son livre Sculpter la forêt propose, saison par saison, des plans pour réaliser facilement soi-même vingt objets à partir de bois ramassé mais pas seulement. Il donne également (voir avant tout ?) l’occasion de réfléchir sur notre mode de vie consumériste et invite à repenser notre lien à la forêt, à la Nature. Découverte.

Son lien particulier avec le bois, Guillaume Ougier le vit pleinement dans « l’Atelier Darbroche » qu’il a fondé en Lorraine. Il y crée des objets usuels ou de décoration et étend son domaine de compétences à la gravure, le dessin, la photographie. Le point commun à tous ces domaines ? Un lien fusionnel à la Nature, en particulier la forêt qu’il a décidé de partager avec certains de ses secrets de sculpteur dans son ouvrage Sculpter la forêt, Invitations à l’errance et créations sensibles disponible en librairies cet été (Hoëbeke, Gallimard).

Pour le lecteur comme pour Guillaume Ougier le processus de création démarrera par une promenade en forêt, une errance, ou plutôt une itinérance. Un moment dédié à la recherche de bois à sculpter certes, mais aussi un temps pour redécouvrir cette nature, l’écouter, se souvenir de son contact, de ses odeurs, de ses rythmes saisonniers. Guillaume Ougier est convaincu que les arbres nous appellent et que nos sens ne demandent qu’à se fondre avec eux dans un espace intemporel et infini. S’il ressent puissamment le lien qui l’unit à la forêt il nous invite à retisser le nôtre, à nous y perdre pour mieux ressentir cette connexion spéciale. Nous pensions avoir oublié cet instinct ancestral alors qu’il est seulement endormi.

De ces promenades en forme de communion spirituelle, Guillaume ramène les matières naturelles qui seront le support de ses créations. Il nous convie à faire de même, toujours dans la plus grande considération envers la forêt qui nous aura accueillis. Ainsi, par respect pour les arbres, on se gardera de les « blesser » selon le terme employé par Guillaume en prélevant directement sur eux ce qui nous attire. On se contentera de récupérer ce qui sera tombé à terre. Et de ce coté la forêt est généreuse : elle offre à profusion écorces, feuilles, branches, mousses, lichens… Notre passage ne doit pas se voir et pour citer le sculpteur : « la seule trace que nous devrions laisser de notre passage en ces endroits est celle de nos pas, et rien de plus. »

De retour chez soi, vient alors le moment de transformer les matériaux ramassés en objet. Pas de panique pour le néophyte en travaux manuels, Guillaume Ougier s’est arrangé pour ne proposer que des réalisations simples, à la portée de tous et qui ne nécessitent pas d’être équipé comme un professionnel. Certaines d’entre elles peuvent même être réalisées dans la forêt même si l’inspiration vous y prend. Parmi les créations proposées par Guillaume on trouvera une boite, une cuillère, un talisman, un vase, un bougeoir, un tabouret, un bol, une lampe… Des objets qui trouveront facilement leur place chez n’importe qui. Sans compter la satisfaction personnelle de les avoir fait naître des ses mains !

Prendre le temps de toucher le bois, l’observer, le manipuler avant de le sculpter, ce sont autant de contacts qui permettent de tisser un lien avec cette matière. A ce titre Guillaume recommande de se laisser guider par son instinct et le matériau entre nos mains : s’il précise des mesures et des formes, il ne faut pas hésiter à les réinterpréter selon notre ressenti. Et ceci à d’autant plus forte raison que chacun aura ramassé des matériaux à la forme unique. De là une relation particulière, intime, se développera entre le sculpteur attentif et le matériau qu’il tient pour une réalisation unique qui le sera tout autant. Le bois ramassé n’est pas de la même essence que celle de la recette ? qu’importe, à chacun d’adapter sa création en fonction de ce qu’il a et de ce qu’il ressent.

Chaque réalisation est introduite par une réflexion de l’auteur sur la forêt qui nous invite à nous interroger à notre tour.

De même que derrière l’auteur-sculpteur de « Sculpter la forêt« , il y a un homme aux expérience et sensibilité uniques, nous avons désiré poser quelques questions à Guillaume Ougier sur son parcours et sa vision du monde qui ont façonné la personne et l’artiste qu’il est devenu.

Sur votre site vous mentionnez que votre amour de la forêt remonte à l’enfance. Vous avez donc toujours vécu proche de la Nature ? Ou y-a-t-il eu des périodes (études, déménagements) où vous en avez été éloigné ?

Je suis né et ai grandi dans les Vosges, entre forêts et randonnées, toujours sur les chemins, initié à la nature par mes parents, et mes grands parents, tous très proche de la simplicité de la vie dehors. Entre jardin, cueillette, saisonnalité, et marche en montagne. Il y a eu des moments d’éloignement oui, pour mes études notamment j’ai été amené à déménager, à Metz puis Paris, ensuite Strasbourg. Mais la forêt habite mes sens, et j’ai besoin d’y faire retour sans cesse, ces environnements sont profondément ancrés dans mon histoire.

C’est naturellement que vous êtes devenu sculpteur sur bois ou avez-vous fait un « crochet » dans un autre domaine avant de revenir à cet amour d’enfance ?

Je ne sais s’il existe des chemins absolument linéaires, des voies toutes tracées, mais fondamentalement, je me suis rapproché aujourd’hui des orientations prises lorsque je faisais mes études, j’ai un DEA Arts, j’ai passé les deux dernières années de mon cursus dans la nature, et surtout dans la forêt, à travailler la photographie et la création de livres en pièces uniques. Je réfléchissais déjà à la place de l’homme et à l’impact de son geste en regard de la nature, et également à la page du livre comme lieu potentiel d’exposition. J’ai aussi fait quelques crochets, qui m’ont indéniablement amené là aujourd’hui, qui m’ont ouvert les yeux sur ce qui m’est important et primordial et ce qui doit être laissé derrière. J’ai surtout travaillé comme photographe infographiste indépendant une dizaine d’années, j’ai également été chargé de mission dans un service départemental architecture et patrimoine, dans une agence de développement et d’urbanisme, jusqu’à devenir cuisinier… Mais je crois que travailler le bois, de mes mains, créer lentement, être dehors, dans le silence, constitue ce qui est fondamental pour moi. Au contact du vrai, simple, avec l’attitude que j’avais enfant. Se laisser émerveiller.

Comment avez-vous réalisé la force du lien qui vous unit à la forêt ?

Ça remonte à très loin en fait. À mes premières années même. C’est la nature qui m’a bâti. J’ai la chance d’avoir des parents qui m’ont éduqué à la beauté du paysage, à l’endurance de la marche, aux choses qui se méritent, à la fragilité des plantes, à la cueillette, aux champignons, à la préservation, au jardin. Et puis j’ai passé beaucoup de temps chez mes grands parents qui avaient une ferme dans les Hautes Vosges. Je vadrouillais sans cesse entre les forêts, la rivière, les champs et le ruisseau, avec mon petit couteau à la main. Là bas tout était possible. Et ces ressentis laissent des traces indélébiles. Ce que l’on connaît enfant a des répercutions pour la vie je crois. Mon attachement à la forêt est né dans ces moments là. Aujourd’hui, quand je marche tout seul dans les bois, ce n’est pas l’adulte mais l’enfant que je suis toujours qui joue avec les arbres. Le temps s’y est arrêté. La forêt c’est ce cocon ouvert qui me ramène à ces instants précieux d’avant. Et puis les constats actuels en termes d’environnement m’invitent encore plus à penser à la préciosité de ces lieux, des écosystèmes, des arbres, à la défense de la nature, je crois que chacun a un rôle plus qu’important à jouer.

Vous souvenez-vous de quelle a été votre première sculpture ? Y a-t-il eu une création qui vous a marqué particulièrement ?

Pas vraiment. Je ne sais pas trop. Je crois que j’ajoute une strate après l’autre de manière instinctive, chacune amène à la suivante dont je n’ai pas encore conscience. Comme dans la vie en général en fait. Tout ce que l’on fait donne naissance à une suite, d’où l’importance de ses actes, en permanence. Rien ne disparaît vraiment, tout a une descendance, une filiation. Je ne sais pas vers où je vais mais je me laisse guider par ce que me raconte la forêt, qui guidera mes pas. Je pense quand même que ce qui m’a le plus marqué n’est pas tant une sculpture mais bien davantage les cabanes construites enfant. Les premières utilisations d’un couteau, et les prémisses des choses nées du bois. C’est peut-être là que tout à commencé.

Guillaume Ougier

Avez-vous déjà ressenti une expérience hors du commun lors de vos randonnées en forêt ? Une impression ou une découverte particulière ?

Hors du commun je ne crois pas, en revanche, des évidences absolues oui, celle d’être, en pleine forêt quand je marche, au bon endroit. Aucun autre lieu ne m’apporte autant de plénitude et de sérénité. La forêt est cet environnement calme, ressourçant, inspirant, qui peuple mon esprit même quand je n’y suis pas. Les odeurs, les lumières, caresser les écorces, tout est source de sollicitation simple pour les sens. La forêt permet de revenir aux essentiels, et à la juste place du corps dans l’espace, c’est un moyen aisé de revenir à soi en s’ouvrant au lieu. Se laisser emporter par les pas, la lumière du soleil ou le bruit de la pluie, être guidé par le vivant permet de se sentir pleinement vivant. Certains lieux que je fréquente et visite sans cesse sont porteurs d’énergies particulières, parce que tout y est à sa place, tout a une justification, un sens vrai, non biaisé, honnête et évident. Des rochers jalonnent parfois le paysage, renforçant la puissance émise par l’endroit, ce peut être aussi une rivière qui dessine une courbe élégante qui se suffit à elle-même. La nature autorise à réaliser que peu s’en faut pour que tout s’emboîte correctement, et aide à abandonner consciemment les futilités.

Comment vous est venue l’envie de créer un livre ? J’imagine que les problématiques d’urgence climatique et de la protection de l’environnement vous tiennent sans doute très à cœur et n’y sont pas étrangères.

Cela fait longtemps que je réfléchis au livre, à l’objet. Au commencement pour moi, la page du livre était ce vide à explorer. Partir de rien. De peu. Le livre est un espace en soi. Un espace nomade qui plus est. La photographie dans le livre est cet instantané immobile et figé qui pourtant peut voyager. Voir retourner sur site. J’ai toujours essayé de lier les extérieurs sauvages à ce lieu vierge. Je viens de la littérature, le livre a toujours eu une place prépondérante, la lecture aussi. Pas forcément en terme d’apprentissage, mais de temps passé avec les mots, uniquement.

Lorsque nous avons commencé à évoquer l’idée du livre avec Marie Baumann mon éditrice, nous avons été tout de suite d’accord sur le fait de proposer à la fois une suite de cheminements, mais également une inspiration respiration. Les mots y sont très présents, les photographies du dehors aussi, qui invitent à la pensée poétique et tendent à susciter le désir de sortir. Chaque pan du livre répond à un autre, en écho. Tout est lié. Beaucoup de phrases proposées dans l’ouvrage sont nées et ont été écrites dans la forêt. Les idées des objets également. De même que les photographies de paysage. C’est un livre sur le bois et la forêt, pour le bois et la forêt.

Bien entendu, les problématiques environnementales sont très présentes dans toute la démarche, et dans mon travail à l’atelier tous les jours. Je crois que l’on ne peut être proche de la nature sans se faire du souci quotidiennement pour elle. Elle m’a tellement offert que je dois contribuer à sa protection en retour. C’est pour cette raison que le propos du livre est de faire, simplement, sans artifice, de revenir à une certaine forme de fondamentaux, parfois archaïques, où le geste se veut doux, respectueux, modeste surtout aussi. Avoir le moins d’impact possible est justement possible. Et renouer avec la nature une obligation. Ce n’est pas tant l’objet fini qui importe, que le cheminement à parcourir pour y arriver. Découvrir un morceau de bois, y lire quelque chose même succinct, c’est être déjà en communion. C’est commencer à comprendre et à ouvrir les yeux. Le simple fait de sortir dans les bois constitue les bases de cet éveil nécessaire. Lequel mène inévitablement sur les sentiers de la prise de conscience et de la protection. Je voudrais humblement, au travers du livre, pouvoir emmener les lecteurs vers cette idée d’une nature précieuse dont il faut prendre soin impérativement, par le biais sensible. C’est un petit pas en plus, une goutte d’eau qui contribue peut être un peu à la naissance d’une rivière.

Une question pratique, concernant les outils nécessaires à la réalisation des objets, où conseillez-vous de se les procurer de préférence et comment les choisir sans devoir y investir un trop gros budget ?

J’évoque en entrée de livre l’outillage qui m’a été nécessaire pour réaliser les pièces proposées. Il se résume à peu de choses en fait. Beaucoup de récupération, de seconde main, sur les vide-greniers, dépôts-vente, des outils de famille également, hérités, anciens, qui parfois voire souvent, sont plus solides que le matériel acheté neuf. L’idée à ne pas laisser de côté, est qu’il vaut mieux essayer déjà de faire avec ce que l’on a plutôt qu’avoir une idée préconçue qui nécessite de s’équiper pour la réaliser. La consommation non justifiée justement, est à mon sens à éviter. La simplicité avant tout car l’ambition tronque bien souvent la réalité. Et mieux vaut je crois faire petit et consciemment. Je prône la responsabilité, en tous points, le respect de la matière, de la nature, les produits simples et écologiques, la gestion des déchets, je pense qu’il est primordial aujourd’hui d’avoir constamment présent à l’esprit cette donnée, parce que la simplicité prime avant tout.

Un message pour les lecteurs de Mr Mondialisation ?

Bienvenue dans les bois… j’espère très humblement que Sculpter la Forêt saura vous convaincre un peu plus encore de la beauté simple et précieuse de la nature, que les respirations susciteront en vous l’envie de sortir respectueusement au contact du paysage, que les chemins que nous vous proposons attiseront à la fois votre curiosité et votre créativité et qu’ils contribueront à diriger doucement vos actes vers une conscience accrue du respect et de la protection des environnements sauvages et de la vie dont nous faisons de toute façon partie. Nous sommes, à leurs côtés, les arbres des forêts de demain.

Merci beaucoup pour cet échange !

Suivez le travail de Guillaume sur son compte instagram où des réflexions personnelles ouvrant à l’introspection s’ajoutent aux photos partagées.

S. Barret


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