Les végans ont tout faux ? Notre réponse à Libération !

Quelle mouche a-t-elle piqué Paul Ariès, Frédéric Denhez et Jocelyne Porcher, auteurs de la tribune « Pourquoi les végans ont tout faux » publiée ce 18 mars par « Libération » et qui agite d’ores et déjà la toile, au plus grand bonheur des réactionnaires de tout poil ? À croire ces auteurs, les véganes, qui représentent un très petit 3% de la population en France, seraient de dangereux contre-révolutionnaires, responsables de tous les maux qui frappent l’agriculture française, y compris celui de la difficulté de faire évoluer notre système alimentaire industrialisé vers un modèle plus soutenable. Une menace pour l’humanité, la promesse d’un monde terrifiant, un danger pour la société, une rupture totale avec le monde animal… Oui, ce sont bien leurs mots. Nous avons décidé de leur répondre.

NB : la rédaction de Mr Mondialisation est composée de non-vegans, de flexitariens et de végétariens. Chacun tolère les choix des autres mais aucun ne tolère la manipulation évidente du pamphlet publié dans Libération.

Dans leur tribune uniquement à charge, le schéma d’argumentation utilisé par Paul Ariès, Frédéric Denhez et Jocelyne Porcher pour attaquer les « véganes » est d’une triste banalité, éculée sur les réseaux sociaux dans les commentaires les plus creux : créer une caricature péjorative, séduisante mais fausse, du végan moyen en se reposant sur les discours des plus extrêmes. Végans, et par extension les végétariens et végétariennes, se retrouvent enfermés dans la même boite étroite et réductrice. On peine à croire qu’un tel discours réducteur soit encore possible en 2018, qui plus est, palpé d’ironie.

Paul Ariès, ponte de la décroissance, utilise la même malveillance rhétorique que ceux qui ont fait tant de mal à l’objection de croissance il y a quelques années. D’autant qu’une fois mis sur la table, les arguments déployés par les trois auteurs vacillent entre une mauvaise foi intellectuelle confondante et ignorance pure et simple de la problématique. Pourtant, comme l’écrivent les auteurs eux-mêmes en introduction, la réalité n’est ni noire ni blanche, mais faite de nuances de gris, contrairement à leur pamphlet qui n’est même ni chiffré, ni sourcé.

« Le véganisme est dangereux »

« Le véganisme est dangereux ». Voici en résumé les arguments avec lesquels Paul Ariès, Frédéric Denhez et Jocelyne Porcher tentent péniblement de nous entrainer. Le végan est dangereux et menacerait la France ! Sophisme massue s’il en est, il occulte totalement la réalité de la situation agricole au niveau mondial mais aussi de ce que nous disent les scientifiques : si nous ne limitons pas drastiquement notre consommation de viande dès aujourd’hui, les accords de Paris et donc la lutte contre le changement climatique ne seront qu’une douce chimère. Dans ce contexte d’extrême urgence où la consommation de viande ne cesse d’augmenter et où la majorité de la population est bien décidée à ne rien changer, que certains décident de complètement renoncer à toute consommation de produits d’origine animale est plutôt une bonne nouvelle. Quand bien même, le nombre de consommateurs de viande dans le monde ne cesse d’augmenter. Une étude du Centre international de l’eau à Stockholm a mesuré que notre consommation de viande devrait être divisée par quatre d’ici 2050 pour pouvoir simplement continuer à en manger. Ainsi, il se pourrait qu’un jour prochain, certains seront toujours en mesure de manger de la viande seulement grâce à cette part de la population qui aura fait le choix de ne plus en manger du-tout ! À défaut d’être une réponse définitive aux problèmes de l’Humanité, le végétarisme ouvre en effet le débat sur de nouvelles manières de consommer au sens large, notre rapport aux choses que nous mangeons et produisons. Les études ne mentent pas, le mode alimentaire ultra-carné actuel est insoutenable et révolu. Et, n’en déplaise à ceux qui usent de la caricature pour se voiler la face, on ne sortira pas de cette impasse sans cette fraction d’individus courageux, prêts à supporter une plus grande part de responsabilité dans la transition.

Extrait :

La menace végane, bientôt sur vos écrans.

Mais dans un éclair de lucidité, vous résumez pourtant parfaitement la pensée qui alimente la cause végane, outre la dénonciation d’une souffrance évitable octroyée aux bêtes dans l’élevage intensif : « Les animaux sont devenus des machines dont la seule utilité est de générer des profits, aux dépens des paysans et de l’environnement ». Pourtant, vous niez immédiatement le travail réalisé par les associations végétariennes comme L214 pendant ces dernières années, qui, à force de caméras cachées et d’enquêtes ont participé à révéler au grand public la réalité de nos élevages et les conséquences désastreuses de l’industrialisation de l’agriculture. Sans eux, sans cet engagement de fond, la question n’intéresserait toujours que bien peu de monde. La plupart des consommateurs ont en tête une image bucolique de l’agriculture française, comme on nous la vendrait au Salon de l’Agriculture ou dans une vulgaire publicité télévisée. Pour rappel, en France, 96 % des porcs et 68 % des volailles sont élevés de manière intensive. Et ces chiffres augmentent chaque année dans le monde ! L’agriculture paysanne telle qu’on nous la vend à la télévision est désormais pratiquement inexistante. Et les quelques végans de France n’ont rien à voir la dedans. Nous reposons donc la question : qui est vraiment dangereux ?

Rien n’y fait, Paul Ariès, Frédéric Denhez et Jocelyne Porcher s’enfoncent dans leur caricature : « le grand danger de ce début de XXIè siècle est bien l’invention d’une agriculture sans élevage ». En d’autres termes, la nourriture végane signifierait un surcroit d’industrialisation et l’avènement des laboratoires, OGM, viandes artificielles et multinationales. L’argument est cocasse, car il n’a pas fallu attendre ce début de XXIè siècle et les 3 % de végans pour observer la généralisation des monocultures à perte de vue et voir fleurir des techniques plus perverses les unes que les autres, depuis les manipulations génétiques jusqu’à l’insémination artificielle des vaches. Plus encore, ce sont ces mêmes apprentis sorciers qui se tournent désormais vers la culture de viande en labo. Non pas pour satisfaire l’infime demande des végans, mais bien pour répondre aux besoins du consommateur moyen à midi au McDo, lorsque demain, l’élevage intensif sera rendu impossible en raison de son coût énergétique, comme l’indiquent à nouveau les chercheurs. Les végans ont décidément bon dos.

Extrait :

Les véganes du futur vont expulser les animaux au profit des robots brouteurs !

Mais la caricature étant si séduisante, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? À en croire les auteurs, la pensée végane provoquerait à terme un grand désastre écologique ! Car dans la tête de Paul Ariès et ses confrères, les végans souhaitent, ni plus ni moins, faire disparaître tous les animaux élevés par l’Homme, que ce soit en agriculture ou dans la sphère domestique. Par conséquent, ce bouleversement signerait la perte du fumier et serait donc synonyme de « rendements [agricoles] ridicules » et d’une agriculture qui « épuise les sols […] à moins de forcer les sols par de la chimie » (sic). Mais de quoi parlent-ils au juste ? Des sols détruits par l’épandage massif de lisiers en Bretagne ? Des terres agricoles du nord de la France, lessivées à force de labours trop profonds ? De l’invasion des algues vertes sur les côtés françaises, conséquence des déjections des porcs dans l’élevage intensif, et coûtant plusieurs centaines de millions d’euros à l’État ? Comment peut-on sérieusement suggérer l’extinction d’espèces qui se comptent en millions d’unités ? 69 000 porcs sont tués CHAQUE JOUR rien qu’en France. Avec le développement rapide de la permaculture et des alternatives agricoles durables, dont les supporters sont bien plus proches de la cause animale que des industriels, ces animaux ne risqueront jamais de s’éteindre, contrairement à de très nombreuses espèces qui subissent en ce moment les effets du changement climatique. Là encore, la science parle d’elle même.

Mais ce que craignent par dessus tout nos comparses veganophobes, c’est de voir les petits élevages, éco-pâturage, fermes en permaculture et autres systèmes agraires pérennes se faire « attaquer » par la mouvance végane. En effet, ces alternatives fonctionnent grâce aux services éco-systématiques rendus par les bêtes. Modèles qui, d’ailleurs, d’un point de vue strictement quantitatif, n’existent pas encore, écrasés par l’industrie agricole précisément combattue par les végans : non, contrairement à ce que veut la caricature facile, l’essentiel des végans sont dotés d’une raison élémentaire et n’ont aucune dent contre ces modèles minoritaires. Et vous le savez. Rassurons tout de même Paul Ariès, Frédéric Denhez et Jocelyne Porcher dans leurs craintes : le jour où les végans « extrémistes » qui vous décrivez se rendront à la ferme du Bec-Hellouin pour dénoncer la présence de six poules et deux moutons n’arrivera pas, tout simplement parce qu’ils ont bien mieux compris que vous l’enjeu de leur combat.

Et l’accaparement massive des terres indigènes et la déforestation au nom de l’élevage ?! Oui, des gens le décident…  Oui, vous ne voyez pas.

Les animaux continueront donc, à l’avenir, de faire partie des systèmes pastoraux avec ou sans eux. Ou plutôt, demain – espérons le – ils en feront à nouveau partie : car aujourd’hui, ce sont bien les tracteurs et autres méga-machines qui façonnent les paysages agricoles de la France et non les paisibles troupeaux de vaches et de moutons, comme vous le suggérez. Encore faudra-t-il que l’on puisse réhabiliter le métier de paysan et donc s’en prendre aux véritables causes de leur disparition : l’industrialisation, pas les végans. En France, 90% des gens se déclarent CONTRE l’élevage industriel (sondage OpinionWay). Mais autant de Français consomment toujours des produits industriels ! Et il faudrait s’en prendre à ces rares individus qui ont décidé de consommer autrement ? En dépensant autant d’énergie à pointer cette minorité de la population, qui sont, comme d’autres, figure de proue de la critique d’un modèle à bout de souffle qui détruit la société et la planète, vous devenez, bon gré mal gré, « les idiots utiles du capitalisme » que vous croyez dénoncer.

Pour finir, on notera que de s’attaquer à une minorité publiquement, avec une rare violence intellectuelle, en la pointant ouvertement du doigt dans un grand média comme Libération est une approche déontologiquement discutable et malsaine. Vegans, végétariens, décroissants et militants, au même titre qu’une quelconque minorité dont le comportement est en marge de la majorité dépolitisée, sont déjà quotidiennement victimes de tous les jugements, des invectives et des railleries. Au grand bonheur des puissants, la population est elle même systématiquement divisée, cloisonnée, fragmentée, empêchant toute convergence des luttes. Paul Ariès, Frédéric Denhez et Jocelyne Porcher, pensez-vous sincèrement faire avancer l’écologie politique en vous attaquant à 3 % de la population française qui a décidé de consommer en accord avec ses valeurs ?


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