« Ok boomer ». Votre mâchoire tombe, vous restez bouche bée face à ce terme que votre fille, votre fils ou même petit-fils/fille vous rétorquera brutalement. La conversation s’arrête soudainement. Tout débat est rendu impossible. Que ce soit cette situation ou une autre, nous avons tous vu passer au moins une fois cette expression sur les réseaux sociaux et peut-être même dans la vie sociale. Mais quelle mouche a donc piqué les plus jeunes, épris de cette nouvelle expression qui fleurit sur les réseaux sociaux ? D’où vient-elle, et que veut-elle dire au juste ? Une inquisition contre les plus de 50 ans qui nous lèguent un monde à bout de souffle ? ou échappatoire sémantique d’un débat impossible ? Peut-être même un malaise sociétal encore plus profond ?

Pour expliquer la popularisation rapide du terme « OK BOOMER », il nous faut d’abord plonger dans les méandres du web. L’expression « ok boomer » trouve son origine dans les débats entre les internautes sur de grands sujets de société. Ses premières apparitions remontent à 2009 dans des commentaires observables sur le site Reddit, un groupe de forums d’expression libre très populaire, rassemblant différentes communautés très actives sur Internet. De nombreux contenus viraux, fuites de documents et « memes » humoristiques ont vu le jour sur Reddit dans les échanges entre citoyens connectés qui deviennent viraux. On peut parler d’un terreau de la culture web moderne ayant la particularité remarquable d’être généré par les utilisateurs eux-mêmes, pas par les entreprises ou les institutions.

Le terme existe donc depuis une décennie déjà, sans être populaire jusqu’ici. Il prendra ensuite ses marques sur un autre réseau social – « Tik Tok » – avant d’être soudainement popularisé à toute la population à travers la personne de Chlöe Swabick. En novembre dernier, cette législatrice du parti vert Néo-Zélandais se faisait interrompre par un membre de l’opposition alors qu’elle tenait un discours sur la situation climatique alarmante. Celle-ci va couper court aux moqueries de l’élu de l’opposition – à l’âge avancé – en lui rétorquant Ok Boomer. Une remise à sa place en bonne et due forme qui va mettre le feu aux poudres d’autant plus que l’expression avait mal été sous-titrée, soulignant le décalage entre générations et la manière d’exprimer leurs idées. Mais que signifie « Boomer » au juste ?

Un gap de génération ? ou d’idées ?

Afin de comprendre la signification, il faut savoir ce que veut dire « boomer ». Le mot fait référence au concept de « baby-boomers », terme sociologique anglo-saxon développé après la guerre pour décrire la génération née lors de la période du baby-boom en l’Occident, entre 1946 et 1964. Aujourd’hui vieillissante, cette génération a connu l’après-guerre et la période des « 4P » : Paix, Prospérité, Plein-emploi et Progrès. Une ère de reconstruction particulièrement dorée qui s’explique par une croissance effrénée, une croyance aveugle dans le progrès et, par conséquent, l’explosion d’une pollution systémique à retardement. Ce confort collectif s’est payé par la création lente d’une situation écologique incontrôlable léguée à la génération post 2000. Car c’est tout le fond du problème : la génération boomer n’a jamais dû faire face aux conséquences de son mode de vie.

La période des « boomers » contraste ainsi radicalement avec notre monde actuel, à l’heure de grandes prises de conscience sur l’anthropocène et des limites de notre civilisation longtemps aveuglée par le mythe du progrès. Dans ce contexte instable évoluent au moins 3 grandes générations : celle des boomers donc, à l’existence relativement confortable, puis celle des Millenials (ou génération Y) nés entre 1981 et 1996, entrant dans une vie adulte pleine de désillusions et de paradoxes (cette génération ne polluant pas moins que la précédente). Vient enfin la temporaire génération Z qui débuterait à l’aube des années 2000, plongée dans la naissance d’Internet et de l’hypercommunication. Ces dernières générations sont particulièrement confrontées aux conséquences des limites de l’ancien modèle économique dont ils héritent de force sans pouvoir vraiment bénéficier de ses fruits. Des générations confrontées aux problématiques sociales, à l’austérité, au chômage de masse et à la perspective d’effondrement. Rien de très réjouissant.

Le monde politique actuel étant toujours dans les mains de la génération d’après-guerre, avec une très forte représentativité des plus de 50 ans dans les parlements, il est courant que les générations plus jeunes – particulièrement investies dans les luttes – soient directement confrontées aux « arguments » des boomers. Cette politique jugée en décalage avec la réalité vécue par les plus jeunes se ressent dans l’imaginaire collectif et les débats entre individus de ces différentes générations. On assiste donc à un choc des mentalités et des idées qui se traduit par un dialogue de sourds, une incapacité à dialoguer. C’est ici que vont naître de nouvelles expressions pour marquer cette fracture.

En effet, les aînés de notre société ne semblent pas toujours comprendre l’ampleur des problématiques actuelles et les inquiétudes des plus jeunes qui ne bénéficient pas des mêmes chances qu’eux tout en devant assumer seuls les conséquences des erreurs passées ET subir la morale des aînés. Alors que le monde change fortement à tous les points de vue, certains de ces boomers – les plus conservateurs – se retrouvent avec une façon de penser radicalement en déphasage avec le monde actuel. Par conséquent, il n’est pas rare, autant en politique que sur les réseaux sociaux, d’entendre des personnes de plus de 50 ans blâmer les jeunes dans la crise actuelle, mettre en doute la réalité du changement climatique, relativiser les souffrances vécues par les femmes, nier les conséquences actuelles de la prospérité passée, et surtout encenser la mondialisation libérale en reportant les problématiques systémiques sur des culs-de-sac idéologiques : l’immigration, les traditions, l’effort individuel, le patriotisme,..

Si nous devions prendre un exemple volontairement caricatural pour exprimer ce malaise, ce serait sans aucun doute un incident qui s’est produit en 2017 lors d’une Assemblée générale de Carrefour. Présente sur place, la journaliste Elise Lucet s’était permis d’interpeller cordialement le conseil d’administration dans le cadre de son émission « Cash investigation » devant un parterre d’investisseurs aux cheveux grisonnants. Il était question de l’exploitation humaine systématique d’ouvrières au Bangladesh et en Ouzbékistan par l’entreprise. La journaliste fut immédiatement huée par le public puis insultée abondamment : « Gauchistes dehors !« , « C’est nous qui vous payons !« , « Les fonctionnaires dehors !« , « Journalistes de merde« , « Vendus« . Accrochés à leurs avoirs financiers, ce public à l’âge avancé bien sous tous rapports a soudainement révélé son vrai visage : indifférent envers la misère et les injustices sociales, déconnecté des conséquences de ses choix, violent envers ceux qui luttent, animé par l’argent et l’appât du gain. Certes, il s’agit là d’un incident localisé, mais qui cristallise une caricature d’un certain état d’esprit.

En face, la plupart des jeunes ont profondément intégré les effets de la mondialisation triomphante, la problématique environnementale, notamment à l’école, et le risque réel d’effondrement, donc la menace de vivre prochainement des drames humains pourtant évitables. Ils maîtrisent pour la plupart d’entre eux les fondements scientifiques qui alimentent un positionnement politique à la racine des choses. Une réalité qui les invite, plutôt qu’à travailler aveuglément pour un système qui détruit le monde, à entrer en résistance, à concevoir un autre monde, à prendre position. Impensable pour l’ancienne génération globalement plutôt conservatrice, aveuglée par l’idée que la prospérité passée peut se reproduire dans le contexte actuel sans un changement profond de paradigme.

C’est lors d’un tel dialogue de plus en plus binaire que l’expression « Ok Boomer » expose son utilité, mettant ainsi fin à une discussion rendue quoi qu’il arrive impossible et sans issue, tant les fondements intellectuels divergent radicalement. Mais qu’est-ce que sous-entend réellement le terme ? Est-ce vraiment une insulte ? un refus de débattre ? l’expression d’un épuisement intellectuel ? Selon les plus âgé.e.s en question, cette phrase est perçue comme insultante, un échappatoire simpliste quand on manque d’argument. Pour les plus extrêmes, « boomer » deviendrait le « n-word » de l’âgisme. Une forme de discrimination des vieux. À droite, cette expression illustrerait une condescendance des jeunes envers leurs aînés.

Cependant, nous venons de voir que sa signification est plus complexe que cela. Si l’expression traduit effectivement une façon directe de clôturer un débat, ce n’est pas forcément à cause de la personne en soi, mais plutôt de sa façon de penser admise comme incompatible. Les générations actuelles vivent dans un monde ambivalent, entre une opulence et une facilité non-négligeables, mais aussi des menaces et dangers très présents tel le chômage, la crise financière se profilant ou le réchauffement climatique. Dans un tel environnement, une montée d’anxiété et d’éco-anxiété se ressent parmi Millenials et la génération Z, avec une incertitude constante quant à l’avenir. Un sentiment que n’ont jamais vraiment expérimenté une majorité de baby-boomers. Ce sentiment de devoir affronter un monde en décrépitude n’est pas toujours compris ou reconnu par les plus anciens. Ces derniers ont grandi dans un environnement totalement différent, entraînant des mentalités tout aussi différentes, où, notamment, les luttes écologiques ont été publiquement décriées et moquées dans l’opinion et les médias depuis leur apparition dans les années 70.

Illustration : Sammy Newman

Ok Boomer n’est donc pas tant l’expression d’un conflit de générations, d’âge, mais de mentalités, d’imaginaire collectif. Il est parfaitement possible d’être jeune et de partager l’esprit « Boomer » et, inversement, avoir plus de soixante ans et être en pleine conscience sur les causes sociales et climatiques de son temps ! Ainsi, au-delà de la sémantique, on retrouve dans ce terme une prise de conscience collective d’un écart béant dans une manière de concevoir le réel et de la stérilité de toute discussion dans ces conditions. D’autant plus quand la plupart de ces débats – sur le changement climatique, la condition des femmes, les droits des LGBT+ ou encore l’écologie en général – ont déjà eu lieu encore et encore depuis des années sans vraiment pouvoir décloisonner les croyances passées profondément ancrées. L’épuisement est manifeste et se manifeste.

En connaissance de cause, on peut dire que l’expression « Ok Boomer » est assez riche de sens dans une tentative de comprendre notre société actuelle. Elle démontre d’autant plus le malaise social qui parcourt les générations, mais surtout les différentes visions collectives, et qui dessert tristement les causes. Car les boomers ont déjà trouvé leur contre-attaque sémantique en un fameux : Ok Millenials. À la grande différence que cette jeune génération en lutte pour la sauvegarde de la planète peut se reposer sur la communauté scientifique pour justifier leur raison militante et ce besoin urgent de balayer l’ancien modèle pour en construire un nouveau, avec effectivement le risque – que personne ne veut assumer – de faire des erreurs en chemin. Et cette transition ne se fera pas sans un front commun intergénérationnel !

Noé Depuis & D.K.

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