Menace n. f. : Parole, geste, attitude par lesquels on manifeste à quelqu’un une intention hostile.

Pression n. f. : Contrainte morale, influence exercée sur une personne ou sur un groupe de personnes.

Dictionnaire de l’académie française.

Il y a quelques semaines, Pardon YouTube dénonçait la tentative faîte par l’hébergeur de vidéos d’influencer un débat entre Jean-Claude Juncker, président de la Commission Européenne, et trois youtubeurs. Si une large partie des internautes a accueilli la critique de manière lucide, d’autres, en revanche, se sont insurgés, répondant que la manipulation n’était pas du côté de YouTube, Google ou la Commission mais bien des auteurs du reportage indépendant, c’est à dire : Autodisciple, Le Corps, La Maison, L’Esprit et Osons causer. Certaines de ces critiques étaient nourries d’arguments malhonnêtes ; c’est notamment le cas de celle proposée sur la chaîne Guilhem de YouTube (Guilhem Malissen). Elles ont pourtant trouvé un écho important chez des personnes influentes de YouTube, symbolisant une réalité dont les utilisateurs ont peu conscience.

« Autodisciple vous a hackés »

La critique de ce dernier se nourrit de l’idée que l’enquête « Pardon YouTube » et les vidéos qui ont précédé cet épisode ont été montées par des personnes avides de Buzz et adeptes des théories du complot, suggérant par la même une machination dans un intérêt privé. Une attaque ad hominem qui permettra d’éluder toute critique de fond et structurelle. Ainsi, Guilhem Malissen suggère que dans l’objectif de critiquer Google, les acteurs de Pardon Youtube auraient intentionnellement manipulé la présentation du déroulé des évènements pour exagérer le trait. Une approche sémantique qui tente de rendre les pressions et menaces de la multinationale tout à fait anecdotiques.

Guilhem Malissen s’est donc lui même prêté à l’exercice critique dans une vidéo où il « propose quelques clés » pour que les internautes puissent se forger une opinion « personnelle » (la sienne) sur la question. Comble de l’ironie, il nous rappelle très justement qu’il existe des stratagèmes assez simple pour « influencer les gens » et « conditionner les spectateurs ». En effet ! Car après ces quelques remarques pleines de bon sens, le youtubeur se prête à ce qu’il dénonce : une démonstration rhétorique de haute voltige, digne d’être présentée comme un cas d’école de manipulation. À l’aide de multiples sophismes, il y enchaine démonstrations tautologiques et affirmations auto-réalisatrices basées sur des interprétations toutes personnelles, voilant volontairement les éléments clés de l’affaire. Si on peine à imaginer qu’une telle démagogie puisse convaincre qui que ce soit, la vidéo a pourtant été partagée par des pontes de la sphère YouTube se réclamant de l’esprit critique. Pourquoi ?

À l’école du doute

Malgré l’évidence de la mauvaise foi, il est particulièrement interpellant que la vidéo-réponse à Pardon Youtube ait pu être considérée comme sérieuse et valide par de nombreuses autres figures de l’internet alors qu’elle représente un cas d’école de manipulation sémantique dont l’effet est de faire émerger le doute et défendre indirectement l’entreprise qui les nourrit. Ainsi, comme le notait Autodisciple dans une vidéo-réponse à ces attaques, les animateurs de chaînes influentes telles que Nota Bene ou Dirty Biology ou encore Dany Canigula, dont on appréciera le contenu par ailleurs, ont exprimé leur soutien à la diatribe de Guilhem Malissen sans le recul critique élémentaire quant à son contenu. Un soutien qui va d’ailleurs choquer nombre de leurs fans à en juger les commentaires.

La réponse d’Autodisciple aux diverses attaques

Concrètement, l’axe principal de Guilhem Malissen consiste à mettre en doute la probité des personnes impliquées dans la réalisation de la vidéo en s’attaquant à leur personne. De surcroît, il conteste l’objet de leur démarche en suggérant que l’intention de départ des auteurs de la vidéo serait de mettre en cause Google et YouTube, coûte que coûte. Dès lors, Guilhem suggère que la vidéo n’a été réalisée que dans un but précis, celui de créer le « buzz » et de démonter la multinationale. Cette série de présupposés (qui ne sont pas des arguments factuels contrairement, par exemple, au fait que Guilhem Malissen ait directement travaillé dans des projets payés par et au profit de YouTube), accompagné de plans coupés et hors contexte, lui permet de balayer les conclusions de Pardon YouTube et de relativiser les pressions exercées par l’employé de Youtube. Or, ici déjà, on se mord la queue : on ne peut pas s’étonner de voir le collectif Osons causer, en particulier, s’attaquer à une question qui lui est chère, celle du lobbyisme qui gangrène nos institutions au détriment du collectif. Ce document est donc ancré dans leur ligne éditoriale et suggérer une manipulation à ce niveau relève de l’attaque personnelle et ne peut constituer un argument digne.

YouTube étant devenu un média comme un autre, avec ses chaines sponsorisées et certains youtubeurs payés par Google pour des projets externes à la plateforme, on y retrouve les mêmes mécanismes sociologiques qui poussent des individus à défendre la structure qui les fait vivre, de manière consciente ou non. Ce comportement de réaction quasi-inévitable, sous couvert de la critique libre, s’observe dans toutes institutions humaines. Il n’est ainsi pas question de jeter une pierre sur les youtubeurs qui n’ont fait que relayer, mais de comprendre les mécanismes sociaux qui peuvent pousser des individus à prendre la défense d’une institution au pouvoir économique tentaculaire, quitte à céder aux sophismes ou à la manipulation d’opinion, écrasant par le discours le long travail sur le terrain de militants respectables, comme ce fut le cas de Guilhem Malissen dans sa vidéo.

« Pense bien aux conséquences de cette question »

Alors qu’un soutien commun aurait été salvateur, l’exposé de Guillaume Malissen alimente une controverse stérile détournant les regards d’une problématique de fond : YouTube, par l’intermédiaire de son représentant, a fait tout ce qui était en son pouvoir pour influencer les questions que voulait poser Laëtitia Nadji à Jean-Claude Juncker. Ceci est de l’ordre du fait. Pour forcer la youtubeuse, des menaces claires ont été exprimées à son égard. D’ailleurs, on notera bien que si Laëtitia Nadji n’avait pas fait mine de modifier ses questions – pour mieux les poser par la suite – l’employé de YouTube était prêt à informer l’attachée de presse de Jean-Claude Juncker pour lui demander si on ne dépassait pas les limites et ainsi faire bloquer l’interview. Quel élément faut-il apporter en plus pour montrer que YouTube a voulu censurer des questions trop critiques dans un cadre officiellement 100% libre d’expression ? Pour ce qui est des menaces, elles sont constituées, puisque YouTube insiste plusieurs fois sur les suites inconfortables pour Laëtitia Nadji et autres conséquences si elle devait poser ses questions trop politiques. Dès lors, la question n’est pas de savoir si le contenu de la menace est mis à exécution, mais si la menace existe au regard du Droit.

« N’est-il pas normal que YouTube essaye de garder la tête haute », peut-on également entendre pour justifier la pression, comparant l’un des hommes politiques les plus puissants du monde à une star hollywoodienne sur un plateau de télévision…(argument fallacieux). Suivant cette logique, l’attitude de YouTube serait normale, l’entreprise ne voulant pas que la Commission européenne se forge une mauvaise image de l’hébergeur. Or, la nature de l’évènement rend les moyens déployés par YouTube tout à fait sidérants et irresponsables. Dans le cas présent, il s’agit de l’interview d’une personnalité politique. Ainsi, si YouTube se présente officiellement auprès des institutions comme un média neutre capable de diffuser un tel évènement politique en direct, il est de sa responsabilité de ne pas manipuler les propos qui y seront tenus. Une telle tentative de manipulation est contre-productive et démontre, au mieux, une volonté de séduire les institutions (lobbying), au pire, une possible connivence.

Alors, à quoi bon ?

Certains pourraient relayer rapidement cette histoire à un énième « drama » animant quelques jours la sphère YouTube pour grappiller quelques clics. Nous y voyons surtout l’opportunité d’informer sur des phénomènes qui passent inaperçus aux yeux des utilisateurs. Tout d’abord, être critique ne fait de personne un détenteur de la vérité par défaut. Les chaines « critiques » se sont multipliées sous toutes les formes et les couleurs politiques, si bien qu’on en trouve pour tous les goûts, sur tous les sujets. Derrière chaque grand évènement, chaque reportage, chaque discours, vous trouverez une vidéo « critique » dont l’auteur prétendra avoir un avis plus objectif qu’un autre. À chacun sa pilule bleue. Et ça vaut même pour l’article que vous lisez en ce moment. Mais en dépit du risque de confusion, cette multiplicité est bonne car elle impose de forger son esprit critique, encore et encore, même envers les grandes figures critiques. Elle nous oblige à considérer les nuances des choses et le fait qu’un discours d’opposition n’a pas forcément raison, surtout s’il caresse dans le sens du poil nos préjugés et aprioris. Ainsi, pour être totalement équilibré, la contre-réponse d’Autodisciple comporte également sophismes et attaques ad hominem contre une communauté de youtubeurs (dont le travail est vital pour nombre d’entre eux) jugée de « petite clique » alors que rien n’indique qu’ils entretiennent des liens entre eux. Le fait qu’un Nota Bene ou Dany Caligula partagent un avis différent ne rend pas leur travail moins vital.

Par ailleurs, Youtube étant aujourd’hui un média à but lucratif comme un autre, son caractère de contre-pouvoir présupposé est à mettre entre guillemets. Non seulement on y trouve le meilleur comme le pire en matière de contenus, mais surtout, Youtube étant une organisation faisant vivre les membres influents qui y contribuent, les créateurs de contenus ne sont jamais à l’abri d’un déterminisme latent (qu’il soit assumé ou non) qu’il est possible d’observer dans n’importe quelle institution marchande. C’est d’autant plus vrai quand certains youtubeurs sont proches de membres influents de la multinationale et travaillent en dehors de leurs productions à des évènements privés impliquant la multinationale et pouvant influencer très concrètement leur carrière et niveau de vie. Il est donc un devoir, en tant que citoyen libre, d’en avoir pleinement conscience avant de cliquer sur le bouton « play » de votre prochaine vidéo.


Droit de réponse de Dany : « Le film « Pardon YouTube » est critiquable. La vidéo de Guilhem est imparfaite, notre soutien l’était aussi. Celle de Raj, qui présente les critiques faites à son film comme faisant partie d’une clique forcément soudée et vendue à Google, n’est pas mieux. La conséquence positive à tirer de toute cette « histoire » est que vous devez toujours remettre en question la parole de tous et toutes, et vérifier ce qu’on vous dit. En particulier lorsque les titres sont trompeurs, exagérés, et que les visions proposées sont manichéennes, sans la moindre source pour les étayer.« 

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