Baisse des subventions aux associations de solidarité, nouvelles structures « punissant » les plus précaires, comportements et discours violents vis à vis des plus démunis, déstructuration des aides sociales à destination des moins riches ; les signes de rejet de la pauvreté se multiplient, alors même que la précarité augmente en Europe. Ce phénomène de stigmatisation aurait-il pour origine une vision bipolaire de la société entre inclus et exclus (du monde marchand, sic.), le tout accentué par des débats politiques qui divisent la population ?

De plus en plus, la pauvreté et « la différence » dans le statut social font l’objet de peurs, de préjugés et de rejets. En France, pourtant, une personne sur dix vit avec moins de 900 euros par mois, sous le seuil de pauvreté. 17 % des Européens vivent sous le seuil de pauvreté de leur pays, soit 87 millions de personnes. Alors que ces chiffres interpelant ont tendance à augmenter, on observe en parallèle une hostilité croissante à l’encontre des plus démunis, comme si ces derniers étaient responsables de quelque manière que ce soit de la crise politique, économique et sociale que nous traversons, voire même de leur propre pauvreté. Cette aversion pour le pauvre, qui n’est pas limitative à notre époque, s’exprime dans les débats politiques et aboutit à des mesures d’exclusion institutionnelles.

Ainsi, ces dernières années, plusieurs polémiques ont éclaté, notamment à la suite d’installations de mobiliers urbains anti-SDF : pour détourner les regards de l’incapacité politique à améliorer les conditions de vie de l’ensemble des citoyens, le choix est fait de cacher la misère et marginaliser ceux qu’on ne souhaite pas voir dans le champ de vision du bon consommateur. Dernièrement, plusieurs villes ont tenté d’instaurer des arrêtés « anti-mendicité », comme à Hénin-Beaumont ou à Roubaix, des décisions la plupart du temps suspendues par les Tribunaux administratifs compétents. On notera au passage que les municipalités qui prennent ces décisions radicales contre les plus démunis sont détenues par les partis qui ont les mots « Et nos SDF ? » à la bouche lorsqu’on évoque une autre misère : celle des réfugiés. Passons.

Sur le terrain, les associations ne font pas de distinctions raciales en matière de misère et de pauvreté. Ce qui a récemment été appelé « pauvrophobie » par l’association ATD Quart-Monde est bien réel : cette attitude « s’exprime plus ouvertement, et […] les opposants à ce rejet […] sont plus silencieux, protestent moins souvent. Il y a un affaiblissement du tissu social composé des associations et des syndicats qui, traditionnellement, s’opposent aux coupures d’eau, d’électricité, aux expulsions » explique Isabelle Rey-Lefebvre, journaliste au Monde. Paradoxe, volontaire ou non, plus les politiques d’exclusion briment les personnes en difficulté, plus ceux-ci sont nombreux et engendrent un cercle vicieux à travers des mesures de plus en plus coercitives. Si la richesse appelle la richesse, il semble en aller de même pour la pauvreté.

Denis Boquet / Flickr

Discours politiques culpabilisants

Sur fond de crise économique, les propos tenus par certains représentants politiques jouent un rôle important dans l’alimentation de cette méfiance. Nicolas Duvoux explique que « le discours politique a accrédité l’idée que les plus pauvres, au fond, ne font rien pour s’en sortir« . Depuis plusieurs années, les personnes au pouvoir montrent un certain acharnement à pointer du doigt les catégories de la population les plus faibles et les plus défavorisées, orientant contre eux les frustrations collectives. On retrouve ainsi volontiers des termes à connotation très péjorative, culpabilisante et généralisatrice comme par exemple celui d’assistanat aujourd’hui omniprésent. Cette dernière formulation leur permet de désigner ceux qui profiterait du système, aux dépends des autres, notamment en touchant des aides sociales imaginées faramineuses. Ceci permet d’évacuer du débat le caractère individuel et particulier de chaque situation. On ne parle plus d’humains, mais de statistiques, de chiffres, de rentabilité. Ces critiques s’accompagnent souvent de bon nombre de clichés éculés : on serait mieux loti en étant au chômage, sous le seuil de pauvreté, qu’en ayant un emploi. Cette sémantique permet naturellement de justifier des emplois au statut de plus en plus précaire : être soumis à une entreprise dans les pires conditions de travail devient alors une chance : « regardez ces gens qui ne font rien et profite de vos impôts ! »

Ce climat très hostile se traduit par des propositions d’une violence sociale élevée. Ainsi, Nicolas Sarkozy ouvrait déjà la voie en voulant supprimer les allocations familiales aux familles dont les enfants feraient preuve d’un absentéisme scolaire trop important, alors que l’instabilité scolaire est plus élevée dans les familles précaires. Bruno Lemaire, chez Les Républicains, emploie lui aussi des tournures qui prêtent à confusion : « Je […] condamne [le social]. Je promeus la solidarité » n’hésite t-il pas à s’exclamer avant de proposer de mettre en place des emplois payés 5 euros par heure pour permettre aux allocataires du RSA (Revenu de Solidarité Active) de se réinsérer sur le marché du travail en échange de leur soumission forcée à un capital privé. Le rapport antagoniste de classe est ainsi éliminé du débat pour mieux justifier l’abus d’une main d’œuvre docile et pas chère : le pauvre est doublement perdant.

Mais plus récemment, c’est le président Emmanuel Macron qui s’est à maintes fois fait remarquer pour ses propos radicaux sur les pauvres. Outre le fameux « on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien » de l’été 2017, Macron s’est attaqué aux défenseurs des APL par ces mots « Les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus (…) {où} on invoque la tragédie dès qu’il faut réformer ceci ou cela, et qui pensent que le summum de la lutte c’est les 50 euros d’APL », déclarait Emmanuel Macron dans un extrait d’un documentaire diffusé sur France Inter. La sémantique est plus recherchée, mais elle justifie toujours le sacrifice du plus faible au nom d’un idéal vague.

Autre symptôme, très concret cette fois-ci, la suppression de la gratuité des repas scolaires dans les cantines pour les familles les plus pauvres, comme cela a été décidé à Toulouse en 2015. À nouveau, le pauvre est puni économiquement et socialement (exclusion) du simple fait de son niveau social, allant même jusqu’à frapper sa descendance dans le processus de marginalisation. Pourtant, précisément, le système scolaire francophone était fondé, à son origine, sur l’égalité des chances pour tous afin de permettre à un enfant de s’élever en société indépendamment de son origine sociale. Plus récemment, à Liège, en Belgique, le Collectif les Lucioles qui distribue régulièrement de la nourriture aux SDF sur la voie publique a été verbalisé par la police, au motif qu’il ne disposait pas d’autorisation des autorités pour intervenir sur la voix publique. Des scènes visibles également à Paris. On pourrait aussi citer les cas de « délit de solidarité » en augmentation continue ces dernières années, ces poursuites et condamnations de celles et ceux qui viennent en aide à des personnes étrangères en situation de grande détresse.

Les citoyens mis dos à dos sont tous perdants

La caractéristique commune à ce genre de discours est fatale : diviser et dresser dos à dos les populations dans des situations sociales différentes en vue d’imposer un agenda politique, le plus souvent, axé sur la privatisation des institutions et l’adaptation forcée de la société aux règles des marchés. Bien évidemment, ce sont les minorités qui en sont les grandes perdantes. Rien n’y fait, quand il s’agit de convaincre les électeurs, surtout en temps de crise, tous les moyens sont bons pour parcelliser la société. Le débat politique se déplace ainsi vers les frustrations identitaires et économiques des individus plutôt que les problèmes structurels de fond, plus complexes, moins accessibles au commun.

Ainsi, on oppose volontiers les ruraux aux citadins, les « vrais Français » aux étrangers, les travailleurs aux chômeurs, les salariés aux fonctionnaires, les inclus aux exclus, les pauvres aux riches. Cette vision monochrome de la société pousse les individus à voir dans le présupposé bonheur des autres leur propre malheur et provoque un replis identitaire, et donc un rejet, chez ceux qui peuvent craindre que leurs acquis individuels ne soient remis en cause. On assiste donc à une véritable instrumentalisation des clivages à des fins politiques. Et dans un tel contexte, toute convergence des luttes est rendue difficile.

Mais aux yeux de ceux qui réclament le retour de l’État providence, les citoyens sont tous les perdants d’un tel système, celui d’un productivisme effréné et sa recherche éternelle de croissance coute que coute. Car c’est bien ce modèle économique qui aujourd’hui provoque l’augmentation des inégalités et par corrélation la volonté de chaque acteur à préserver sa part de confort, quitte à trouver chez l’autre la source de sa condition. Si l’hostilité vis à vis de la pauvreté augmente, c’est que tout un chacun est conscient de la fragilité de sa propre position dans un système économique hautement instable. Et par précarité, il faut également entendre la crise écologique majeure qui frappe les populations et remet largement en question le mode de vie occidental en question. Le rejet croissant de la pauvreté ne fait donc que fracturer un peu plus la société, nous éloignant les uns des autres, empêchant l’émergence d’un vrai projet commun, donc d’un renouveau démocratique. Reste à espérer que chacun en prenne un jour conscience.

Franco Foloni / Flickr


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