Alors que se tient la grand messe du lobby nucléaire (World Nuclear Exhibition) du 28 au 30 juin au Bourget, l’industrie nucléaire française est au plus mal. Les deux géants, Areva et EDF, sont en faillite. Le second a dû racheter le premier qui a accumulé les dettes par milliards suite aux scandales Uramin et EPR. Pourtant, EDF est encore détenu majoritairement par l’État Français… Les contribuables ont déboursé 3 milliards d’euros pour renflouer les caisses d’Areva. Et ce n’est qu’un début : maintenance du parc, enfouissement et démantèlement se chiffrent en dizaines de milliards. La transition énergétique semblerait urgente également d’un point de vue économique.

Nucléaire bon marché : un mythe qui s’écroule

Ne comptez pas sur le prix de l’électricité fourni par l’EPR pour compenser ces pertes abyssales d’argent public : le prix estimé du MWh délivré par le réacteur nouvelle génération plafonne aujourd’hui à 120 euros au lieu des 46 euros initialement prévus à l’ouverture du chantier. Un chiffre plus élevé que les énergies fossiles, que l’hydroélectrique, que l’éolien terrestre, que les centrales solaires et 2 fois plus que le parc nucléaire actuel. Seuls le petit photovoltaïque et l’éolien off-shore sont plus chers à ce jour, mais ne le seront plus nécessairement en 2020, suite à l’évolution favorable du marché, date de livraison prévue de l’EPR. On réalise au détricotage des coûts que le « nucléaire pas cher » est un mythe rendu possible en ne tenant pas compte des externalités payées par les collectivités : subventions, dépollutions, cadeaux aux dictateurs africains, opérations militaires pour sécuriser les sites d’extractions d’uranium, etc. Des externalités (frais reportés sur le collectif ou l’environnement) qui deviennent de plus en plus difficiles à masquer. Ainsi, le prix de l’électricité nucléaire a augmenté de 20% en 3 ans et va continuer à grimper inévitablement. Quand à la valeur boursière d’EDF, entreprise détenue à 85% par l’État, elle a perdu plus de 136 milliards d’euros en sept ans.

Et ce n’est qu’un début ! Le projet d’enfouissement des déchets nucléaires de Cigéo, sous le feu des projecteurs suite aux dernières révélations de conflits d’intérêts, vient d’être estimé à 33 milliards d’euros par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA) au lieu des 15 milliards prévus. Et c’est pas fini. Suite aux dernières recommandations de sécurité de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), plus strictes depuis Fukushima, le prolongement de 10 ans du parc nucléaire français coûtera entre 100 et 260 milliards d’euros au lieu des 35 milliards prévus par EDF. Soit plus que son coût total de construction, évalué à 96 milliards par la Cour des Comptes. Les sommes sont tellement colossales qu’il est naturel de se questionner sur la nécessité de persévérer contre toutes logiques économiques à l’heure où une dette nationale colossale oblige les gouvernements à couper dans l’éducation et la santé.

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Source : lejdd.fr (Les coûts de modernisation et renforcement sont les chiffres de 2014)

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Au delà des frontières

Mais les Français ne sont pas les seuls concernés par les déboires de l’EPR. Le 6 mars dernier, le directeur financier du groupe EDF, Thomas Piquemal, a démissionné, rejoignant indirectement la position des syndicats et ONG sur le dossier controversé Hinkley Point. Hinkley Point ? Il s’agit du projet de construction de deux nouveaux réacteurs nucléaires de type EPR au Royaume-Uni (alors-même qu’aucun EPR n’est encore sorti de terre), dont EDF doit assumer les deux-tiers des coûts contre un tiers prévu initialement, pour un total d’environ 24 milliards d’euros, soit 18 milliards de livres. En 2013, le projet était estimé à 16 milliards d’euros, soit déjà 40% de plus qu’en 2012.

Très contesté outre-manche, la majorité des observateurs (y compris des personnalités au sein-même d’EDF) s’accordent sur la non-viabilité économique du projet : un coût de construction astronomique coté EDF et un prix de l’électricité trop élevé coté anglais (en 2015, l’Angleterre a conclu un accord avec EDF garantissant un prix de rachat de l’électricité de 12,5 centimes d’euros le kWh, soit 125 euros le MWh). C’était sans compter avec le récent Brexit qui entraine une dévaluation de la Livre et pourrait faire exploser encore un peu plus le coût du projet pour les anglais. Malgré tout ceci, la projet est défendu avec ferveur par l’exécutif français, en particulier Emmanuel Macron, qui voit dans l’EPR l’avenir de la filière nucléaire française.

Si le risque d’un accident nucléaire majeur reste faible, mais augmente chaque année d’après l’ASN (qui vient de révéler, dans une note publiée jeudi 23 juin, que « certains générateurs de vapeur de réacteurs d’EDF pourraient présenter une anomalie similaire à celle de la cuve de l’EPR de Flamanville »), les conséquences financières du nucléaire sont déjà une catastrophe. Il semble incompréhensible que les dirigeants politiques français considèrent encore le nucléaire comme une « filière d’avenir » – tant au PS qu’à LR – au lieu d’en prévoir la sortie progressive au profit des filières durables. Précisons tout de même que, outre de très nombreuses associations, certains partis français militent pour la transition énergétique accompagnée de la sortie du nucléaire, tels qu’EELV et le Parti de Gauche.

Uramin : le scandale qui valait 3 milliards

Le vendredi 13 Mai 2016, l’ancienne patronne d’Areva, Anne Lauvergeon, a été mise en examen dans l’une des enquêtes concernant le rachat d’Uramin par Areva en 2007, une société canadienne qui détenait des gisements dans plusieurs pays africains. Véritable scandale d’État, ce rachat aura fait perdre 3 milliards d’euros au géant français (donc à l’État, qui détient 87% d’Areva) : les mines d’uranium étaient inexploitables… Cette affaire sulfureuse aux ramifications internationales implique chefs d’État, détectives privés, financiers et hommes politiques (voir l’enquête d’Arte). Restée pendant longtemps inactive, la justice française s’est enfin saisie de l’affaire le 28 mai 2015 en ouvrant deux informations judiciaires contre « X ».

La première, qui concerne les circonstances de l’achat d’Uramin, fut ouverte pour « escroquerie, abus de biens sociaux, corruption d’agent public étranger ». La seconde, dans laquelle est poursuivie Mme Lauvergeon, pour « diffusion de fausses informations aux marchés, présentation de comptes inexacts, abus de pouvoir, faux et usage de faux ». Cette affaire est susceptible de remonter jusqu’au sommet de l’État français : lors de son audition devant les juges le 15 Mai 2016, Mme Lauvergeon a mis en cause Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Élysée sous Nicolas Sarkozy. Affaire à suivre. En attendant, suite aux 4.8 milliards de pertes annoncées par le groupe pour l’année 2014, Areva a confirmé en Octobre dernier la suppression de 2700 postes en France.

Bande-annonce de l’enquête Arte

La transition énergétique… VITE !

On rappellera aux septiques que plusieurs rapports très détaillés (scénario négaWatt, rapport de l’Ademe) ont démontré la faisabilité technique et financière d’un mix électrique 100% renouvelable d’ici 2050 en France. La question n’est plus là : on PEUT sortir progressivement et définitivement du nucléaire ET des énergies fossiles. On rappellera également que des coopératives françaises et belges fournissent déjà de l’électricité 100% renouvelable : Enercoop en France et Ecopower en Belgique. La sortie du nucléaire est donc une question de volonté politique et économique au profit de certains acteurs. La transition énergétique est faisable, souhaitable, mais ne pourra se faire tant que le débat sur l’énergie ne sera pas ouvert démocratiquement en France. D’autre part, la transition énergétique, pourvoyeuse de nombreux emplois pérennes et qualifiés, nécessiterait des financements à la hauteur de l’enjeu. Des financements qui se font cruellement attendre et dont l’absence est notamment imputable aux centaines de milliards d’euros engloutis dans un nucléaire en faillite.

Certains pays ne s’y trompent pas  : la production d’énergie nucléaire mondiale décroît depuis le début des années 2000, concurrencée par la progression rapide des énergies renouvelables : en 2015, 300 milliards d’euros ont été investis dans le monde dans les énergies renouvelables. Soit dix fois plus que dans le nucléaire. Le solaire en particulier, illimité par nature, dont les infrastructures sont essentiellement recyclables (80%+), pourrait devenir la première source d’énergie dans le mix électrique mondial d’ici 2050 selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). De plus, selon les prévisions de l’AIE, la tendance est à une baisse du coût des énergies solaires. En outre, le solaire ne cesse de s’améliorer d’un point de vue technique : fin 2014, une équipe franco-allemande a atteint un taux de conversion lumière / électricité de 46% (contre 10% actuellement), un record mondial. Un peu partout, les alternatives se multiplient : vitrage photovoltaïque, cellules et batteries à base de graphène, panneaux solaires sur route, peinture solaire, cellules photovoltaïques organiques, etc.

maroc_solaireCentrale à concentration au Maroc – Source : soocurious.com

Rappelons également que les centrales solaires thermodynamiques permettent déjà de produire de l’électricité une fois le soleil tombé : elles stockent un fluide caloporteur dans leurs réservoirs, permettant d’extraire la chaleur et donc de produire du courant plusieurs heures après le coucher du Soleil. Les dernières centrales de ce type permettent même de continuer à produire du courant pendant toute une nuit. Ce type d’énergie solaire est encore minoritaire par rapport au photovoltaïque mais devrait connaître un important développement dans les prochaines années. Ainsi, début Juin 2016, la ville de Dubaï a présenté son projet de centrale solaire à concentration (ou thermodynamique) d’une capacité de 200 mégawatts (MW) pour 2021, avec comme objectif d’atteindre 1 000 MW pour 2030. En 2013, le Maroc avait présenté à son tour son projet de centrales thermodynamiques interconnectées avec une puissance totale de 580 MW…. de quoi alimenter la moitié des foyers marocains !


Sources : energie-climat.greenpeace.fr / arte.tv / lemonde.fr / francetvinfo.fr / info.arte.tv /notre-planete.info / liberation.fr

Image à la une : Greenpeace

Relire notre dossier :  Areva : symbole de l’échec financier et démocratique du nucléaire français

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