Quelques jours après le lancement du Décodex, c’est Facebook qui débute une campagne contre les « fake News ». Au regard des premiers éléments disponibles, l’outil destiné à cet effet, le « CrossCheck », pose déjà les mêmes questions que celui des Décodeurs. Qui, dans l’ombre, décide de ce que vous devriez lire ou non ? Sur quelles bases méthodologiques rationnelles ? Que restera-t-il de la liberté d’expression une fois la censure algorithmique généralisée ? Enquête.


En lançant le Décodex, Le Monde n’avait probablement pas prévu de déclencher une si vaste polémique. Tout récemment, le site les-crises.fr exposait les discrètes modifications de classement effectuées par le Décodex en fonction des intérêts du Monde et de Xavier Niel, co-propriétaire du groupe du même nom, vis à vis de site comme Doctissimo. En effet, ce dernier est passé du classement orange à vert en un instant, la même semaine où Le groupe Le Monde et Doctissimo, du groupe Lagardère, annonçaient le lancement d’un nouveau magazine commun. Critiqué à raison de la faiblesse méthodologique de son outil, dont la neutralité est désormais remise en cause par de nombreux médias même classés « vert », le débat a néanmoins l’effet non escompté de relancer une discussion de fond à propos du problème que pose la détention de l’information par des groupes privés et la manière dont les utilisateurs doivent vérifier leurs sources.

Mais si le Décodex a déjà pu décevoir en classant tout média politisé et alternatif en zone orange, jugés douteux par défaut, il n’est qu’une première étape locale d’un plan plus vaste et global. D’ici quelques jours, c’est Facebook qui lancera un outil pour contrôler l’information en ligne, directement dans votre fil d’actualité, d’abord aux États-Unis et en Allemagne, puis dans le reste du monde. Par l’intermédiaire de son option CrossCheck, le réseau social espère limiter la propagation virale des « fake news » sur base de la délation. Néanmoins, comme l’explique le site d’information Le 4ème singe dans une vidéo, cette nouvelle mesure apparaît bien plus problématique que le Décodex.

Un système de censure opaque

En effet, si l’on en croit les premières informations disponibles, la méthode qui permettra à Facebook de considérer une information comme fausse risque d’être encore plus opaque que celle des Décodeurs, dont le Décodex se distinguait déjà pourtant par son manque de transparence et la variabilité des décisions de classement. Ainsi, dénonçait la RTBF quelques jours après sa sortie, le Décodex « propose une vision très manichéenne de l’information, pas forcément basée sur des critères objectifs ». Et pour cause, le classement repose sur l’avis « éclairé » d’une poignée de journalistes issus des journaux mainstream. Quant au Crosscheck, développé en association avec Google, il permettra aux utilisateurs de dénoncer un article quelconque. Ensuite, les articles jugés peu fiables devraient être moins visibles, voire disparaître complètement des listes d’actualités.

Problème, ce sont les rédactions de très grands journaux, dont Le Monde (sic), qui auront la tâche de prendre la décision d’un blocage d’une information, avec tous les problèmes en terme de neutralité et de conflits d’intérêts que cela pose. Pour cause, au cours de la dernière décennie, de très nombreux médias privés français ont été rachetés par de riches milliardaires, industriels et groupes privés, très souvent au prix d’une purge de la hiérarchie en place. Comment s’assurer qu’une quelconque critique sociologique d’un média « x » ne disparaitra pas de l’actualité quand ce même média « x » en détiendra le pouvoir de blocage ? Comment garantir une neutralité décisionnelle irréprochable envers des « concurrents » économiques ou politiques ? À ce jour, personne ne peut le savoir. Mais à la différence du Décodex, qui reste optionnel, Facebook imposera sa décision en impactant directement la visibilité des informations ciblées.

Le rôle des « fake news » sur les élections américaine surestimé

Ces larges efforts soudains pour museler une partie de l’information (qu’on y adhère ou non) trouve son origine dans l’élection de Donald Trump. Depuis la Commission européenne à différentes instantes nationales et internationales, le rumeur d’une élection tronquée par des « fake news » était dans toutes les bouches. Ainsi, ceux-ci estiment qu’il faudrait contrôler l’information pour éviter la montée aux pouvoirs de figures politiques réactionnaires. Cette théorie fut largement médiatisée sur des médias se revendiquant de leur neutralité. Elle s’avère pourtant probablement fausse. En effet, des scientifiques mettent sérieusement en doute l’idée selon laquelle les fausses nouvelles sont responsables de l’élection de Trump. S’appuyant sur une étude menée par deux chercheurs de l’université de Standford à propos du rôle des « fake news » dans l’élection de Donald Trump, Le Quatrième singe met fortement en doute la pertinence de cette chasse aux sorcières, surtout lorsqu’elle sert de prétexte pour dénigrer sans aucune nuance presque l’intégralité de la presse alternative, politique ou indépendante.

Si les « hoax » restent effectivement un problème et ont certainement pu influencer une partie de l’opinion Outre-Atlantique, le phénomène reste plutôt marginal, rapporté au nombre de personnes effectivement touchées. L’étude remet donc en cause l’affirmation largement répandue selon laquelle la circulation de fausses nouvelles sur internet a fait pencher la balance en faveur de Donald Trump. Si son élection a tant surpris, c’est davantage lié au fait que les principales analyses émanant de la presse traditionnelle n’avaient pas su voir le malaise dont souffre les États-Unis et que le populisme du candidat fut plus efficace qu’imaginé par les experts et sondeurs. Si plusieurs raisons conjoncturelles complexes expliquent donc la victoire de Trump, mettre la faute unilatéralement sur le dos de l’internet apparaît donc comme un odieux prétexte pour cadrer et réguler le monde de l’information dans son ensemble.

Les effets pervers du Décodex et de ses petits

Outre ce premier aspect, la « labélisation » de l’information soulève un autre problème. En effet, comme le suggèrent les prises de position et analyses émises depuis le lancement du Décodex, l’opinion s’est fortement cristallisée. En s’attaquant aux médias plutôt qu’à l’information, le Décodex joue l’effet inverse que celui espéré : que les sites soient signalés en vert, en orange ou en rouge, le catalogue du Monde confirme l’apriori des internautes au détriment d’une réflexion de fond sur ce qu’est l’information au cas par cas (comme le font déjà très bien les sites anti-hoax). Pire encore, en classant des petits médias alternatifs en zone orange par défaut, parfois au prétexte de leur orientation politique, le Décodex jette une nouvelle fois le discrédit sur la presse mainstream, qui ne sait plus quoi faire pour rétablir une relation de confiance avec les lecteurs.

Pour autant, cela ne signifie pas que la véracité de l’information n’est pas devenue un enjeu majeur. Au contraire ! L’accréditation à la Maison Blanche par Donald Trump de plusieurs blogs qui ont une ligne en sa faveur l’indique. L’influence de plus en plus importante en France des médias étrangers Spoutnik et RT en est une autre composante. Le problème essentiel n’est peut être pas, comme pourrait le faire croire Le Décodex, la circulation de fausses informations et de rumeurs non vérifiées, mais des enjeux économiques et politiques du contrôle même de l’information. Lorsque quelques médias, détenus par une poignée de milliardaires, se lancent dans une chasse peu transparente et orientée aux sources d’informations, il y a, en tout état de cause, de quoi s’inquiéter pour la liberté d’informer. Moralité, peut-être serait-il temps de s’attaquer à la véracité des informations, tout en analysant la sociologie des structures qui en sont à l’origine. Mais ceci réclame des outils bien plus démocratiques et évolués que ceux proposés aujourd’hui.


Sources : 4emesinge.com / lemonde.fr