Le mouvement Nuit Debout aura fait l’objet d’une véritable cabale politico-médiatique où la généralisation, la stigmatisation et la caricature auront trop souvent remplacé la réalité du terrain. Et pour cause, un « nouveau Podemos » ayant le pouvoir de balayer le classe politique actuelle pouvait émerger à tout moment de ce regroupement citoyens spontané. Si une étude sociologique avait déjà décontaminé l’enfumage général entourant le mouvement, comment savoir ce qui s’est exprimé sur place, en particulier dans l’épicentre parisien ? Un livre inédit nous invite à plonger dans #NuitDebout à travers les mots. Manifestes, appels, témoignages spontanés, articles et autres documents issus de Nuit y sont rassemblés et témoignent au plus proche de la réalité en place de la République…

« Nuit Debout ! Le cri de ralliement d’une génération, d’abord destiné à protester contre la réforme du code du travail, s’est transformé en expérience inédite de démocratie directe. » peut-on lire en quatrième de couverture du livre Nuit Debout – Les textes, choisis et présentés par Patrick Farbiaz. À défaut d’une analyse politisée du mouvement, délicate pour l’instant, ce livre rassemble de nombreux textes écrits par des membres du mouvement. On y trouve des manifestes, appels, témoignages, et autres informations, fruits d’un mouvement que les spectateurs peinent encore à comprendre. Un livre qui témoigne de « la vie quotidienne sur la place de la République mais aussi de la richesse et de la profondeur d’un mouvement qui, quelle que soit son issue, s’inscrit déjà dans la mémoire collective du combat séculaire pour l’émancipation ». Nous avons échangé quelques mots avec Patrick Farbiaz autour de cet ouvrage.

Mr M : Que représente Nuit Debout à vos yeux, quatre mois après son début ?

Patrick Farbiaz : Nuit Debout représente une expérience unique de démocratie directe en France qui se situe dans la lignée du mouvement des places, initié en 2011 par les indignés de Madrid et d’Espagne, d’Athènes, de New York avec Occupy Wall Street, mais aussi des révolutions tunisiennes et égyptiennes, du mouvement des parapluies de Hong Kong, ou encore du mouvement qui au Brukina Faso a renversé le dictateur en place depuis trois décennies. C’est une forme d’irruption citoyenne mondialisée menée par une génération d’intellectuels précaires qui refuse les conséquences sociales de la mondialisation.

Mr M : Par conséquent, Nuit Debout est-il plus que le révélateur du fossé entre l’opinion publique, le mouvement social, et les institutions politiques ?

P. F. : Je le pense. Il a initié des débats essentiels pour l’avenir comme celui entre revenu de base universel ou salaire à vie, la place du travail dans notre société, la nature de la démocratie par le biais du débat sur une nouvelle Constitution, un nouveau féminisme, une écologie qui rompt avec le capitalisme vert, le dépassement des clivages entre quartiers populaires et centres villes… Ces débats sont autant de débats qui s’inscrivent dans l’avenir. La nouvelle génération qui s’est éveillé à la politique avec Nuit Debout n’en restera pas là. Elle va se trouver un chemin pour précisément dépasser le fossé entre le mouvement social et la politique qui perdure en France depuis la Charte d’Amiens votée par la CGT au début du siècle dernier qui avait fermé les écoutilles entre social et politique.

22_Nuit_deboutStéphane Burlot / Studio Hans Lucas

Mr M : Mouvement 5 étoiles en Italie, Syriza en Grèce, Podemos en Espagne : les expériences de changement institutionnel émergent ces dernières années en Europe, mais peuvent-elles aboutir et sortir les pays des situations de « blocage » dans lesquelles ils se trouvent actuellement ?

P. F. : Le mouvement social en Europe comme dans le monde n’a pas de traduction politique directe. Podemos n’est pas le copié-collé des Indignés, Syriza encore moins puisqu’il est dés sa formation un cartel d’organisations à gauche du PASOK. Quant au mouvement 5 étoiles, c’est un mouvement qui certes utilise des formes de démocratie directe mais n’est pas directement relié à un quelconque mouvement social italien et, qui plus est, reprend à l’égard de l’immigration des formules proches de la droite extrême… Du reste, souvent ces mouvement ont une caractéristique contradictoire avec Nuit Debout et les mouvements des Places. Ils sont dirigés de façon très centralisée et ont un fonctionnement aux antipodes de la démocratie réelle qui s’exprime sur les Places. Dans un sens c’est normal car d’emblée ils cherchent à s’imposer comme un instrument de conquête et d’exercice du pouvoir au niveau national. J’estime que la véritable traduction politique des mouvements des Places se situent au niveau local, municipal voire régional où il est plus facile pour les citoyens de s’approprier l’espace institutionnel et de pratiquer des formes nouvelles de démocratie radicale.

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Mr M : Les préoccupations concernant le climat, l’environnement, le bien-être animal, etc., sont-elles présentes dans le mouvement ? De manière générale, l’écologie a-t-elle ici sa place ?

P. F. : J’ai été durant trois mois membre de la Commission Ecologie debout, une des seules commissions à avoir produit un Manifeste qui portait justement sur la question de l’écologie et du climat et que les lecteurs du blog pourront trouver intégralement dans le livre. La question écologique était essentielle dans la place y compris dans les pratiques de médiation non violentes pratiquées par la commission sérénité, la réflexion sur la nourriture pratiquée par la commission cantine, l’influence de la commission antispéciste… La génération Nuit Debout est écologiste à la manière de Monsieur Jourdain. Elle pratique l’écologie sans nécessairement en être consciente pour une part.

Mr M : Quelle est désormais la stratégie de Nuit Debout ?

P. F. : Il n’ y a pas de stratégie de Nuit Debout, ni de direction, ni de porte parole autorisé. Pour comprendre son avenir, il faut partir de ses caractéristiques : Nuit Debout est à la fois un mouvement de libération de la parole, d’éducation populaire, un cadre d’action collective et un espace de vivre ensemble. Cette Zone d’Autonomie Démocratique est une ZAD métropolitaine qui peut irriguer le champ politique et social par son existence même. Comment ? nous le verrons à travers l’investissement de la Génération Nuit Debout dans les mois et les années qui viennent. Mais la nature même du mouvement, initiée à travers la mobilisation contre la loi El Khomri et son monde fait que son avenir s’inscrit précisément dans la contestation de ce « monde », celui de son mode de développement productiviste et capitaliste et ce à tous les niveaux.

Alessandro Di Giuseppe, PAP'40 de l’Église de la Très Sainte Consommation, "Travaille, Obéis, Consomme", PAP'40 de l’Église de la Très Sainte Consommation : "Travaille, Obéis, Consomme". Portrait réalisé dans le cadre de la Nuit Debout. Chaque participant à la série "Debout du jour" est invité à choisir un mot représentant son implication dans le mouvement et à l'expliciter - Paris, place de la République, avril/mai 2016Alessandro Di Giuseppe, PAP’40 de l’Église de la Très Sainte Consommation. Portrait réalisé dans le cadre de la Nuit Debout. / Stéphane Burlot

Mr M : Nuit Debout n’est-il pas en train de créer un antidote à la montée des mouvements d’extrême droite en Europe, même s’il est incapable de la mettre en œuvre sur le plan électoral ?

P. F. : C’est effectivement un contrepoison qui a déjà ses effets positifs. Nuit Debout est née d’une mobilisation sur une question sociale, la loi Travail. Le FN se déploie autour de la question identitaire. Lorsque le mouvement populaire se réapproprie la question sociale, le FN est isolé et silencieux. Il est divisé entre son aile souverainiste et son aile ultralibérale. Ce qui sera l’enjeu des prochains mois est de savoir si l’ensemble des forces de la gauche néoconservatrice et de la droite ultralibérale convergeront avec le FN pour promouvoir les questions identitaires. Si nous n’arrivons pas d’une manière ou d’une autre à replacer les questions de l’égalité, de la fraternité, du commun au centre du débat politique, le FN reviendra en force. C’est malheureusement une forte possibilité. Le FN se nourrit de l’impuissance des forces progressistes à produire une alternative à la mondialisation capitaliste. Il donne en pâture à ceux qui sont laissés au bord du chemin, des boucs émissaires. C’était les juifs dans les années trente, les arabes et les musulmans aujourd’hui…

Mr M : D’où vous est venue l’idée de ce livre et quel est l’objectif d’une telle parution ?

P. F. : Ce livre est issu de la constatation simple que les paroles s’envolent et que les écrits malgré tout restent. J’avais 14 ans en Mai 68 quand j’ai occupé mon Lycée. D’innombrables essais d’interprétation ont été fait mais ce qu’on retient en priorité ce ne sont pas les explications, ce sont les slogans, les affiches des Beaux Arts, les tracts du mouvement du 22 mars. Et avant d’interpréter, il faut pouvoir rentrer dans l’intimité d’un mouvement social, compiler les manifestes, les paroles de cette époque. La commission mémoire commune de Nuit Debout fait ce travail de manière exhaustive. J’ai voulu présenter en une sorte de digest la vie quotidienne et le contenu de ce qui se passait en temps réel sur la Place de la République. Ce livre n’avait pour but que cela.

Mr M : Qui sont les auteurs des textes qui le composent ?

P. F. : A part moi même qui ai fait l’introduction contextualisant l’évènement et en donnant quelques clefs de compréhension, les auteurs ce sont les acteurs de Nuit Debout, des anonymes, des « Camille » comme on dit à Notre Dame des Landes. Ce sont des textes produits collectivement par les commissions structurelles ou thématiques de la Place de la République. J’aurais pu donner la parole à ceux qui ont été considérés un peu comme les initiateurs de Nuit Debout, François Ruffin et Frédéric Lordon par exemple. Je ne l’ai pas fait, estimant justement que le caractère propre de ce mouvement, ce qui fait sa force, c’est l’expression individuelle et collective des anonymes, des invisibles, de ceux qui n’ont jamais leur place dans les médias mainstream.

35_Nuit_deboutStéphane Burlot / Studio Hans Lucas

Mr M : Comment ces textes ont-ils été sélectionnés et ordonnés ? Y avait-il une ligne directrice claire dés le début ?

P. F. : Ils ont été organisés autour des moments fondateurs du mouvement qui se sont exprimés à travers des manifestes. Ensuite nous avons choisi de privilégier la vie quotidienne de la place, comment elle s’est organisée autour des commissions structurelles (cantine, accueil et sérénité, logistique…) et enfin nous présentons le contenu des débats qui ont eu lieu effectivement sur la Place. Dans les commissions thématiques. Si par exemple, nous ne mettons pas de textes sur la Constitution ou sur le Revenu de base ou le salaire à vie, c’est que Nuit Debout n’en a pas produit un spécifiquement mais a repris des débats autour d’associations. Nous avons choisi également de ne pas reproduire à part un texte féministe et les votes en AG sur des résolutions produites à cet effet les paroles des individus qui intervenaient deux minutes. Ce travail est possible mais aurait nécessité plus de temps et un choix subjectif que je ne souhaitais pas faire.

Mr M : Pensez-vous qu’un tel livre puisse changer la vision des citoyens qui n’ont vu le mouvement Nuit Debout qu’à la télévision ou dans les journaux ?

P. F. : Ce qui est sûr c’est qu’ils pourront découvrir la vie quotidienne au temps de Nuit Debout et apprécier sans interprétation préalable le contenu réel des débats qui ont eu lieu de mars à juin 2016 sur la Place de la République. Je crois à la force des documents qui sont les matériaux d’une histoire vivante. Aux citoyens de se faire leur propre opinion. Ils sont des hommes et des femmes libres comme les Nuitdeboutistes.

Mr M : Qu’espérez-vous que le mouvement Nuit Debout apportera à la France et aux autres pays du monde qui souhaiteront s’en inspirer ?

P. F. : L’éveil d’une nouvelle génération à une politique digne de ce nom, celle que l’on pratique avec, pour et par les citoyens mobilisés. Nous sommes passés dans une autre époque celle d’un village global où l’information est instantanée et sa connaissance visible par tous les citoyens du monde. Un mouvement comme Nuit Debout a déjà essaimé dans de nombreux pays. En France, c’est plus de 130 villes, villages ou quartiers qui ont repris ce label. Nuit Debout n’est que l’expression de quelque chose qui court depuis la nuit des temps : l’émancipation citoyenne. De Spartacus à la Commune, de 1848 à 1968, les peuples se sont toujours mis debout en se soulevant face aux systèmes de domination et d’exploitation. Nuit Debout fait partie de ce long chemin de l’émancipation collective.

Patrick Farbiaz, militant écologiste, altermondialiste et membre de Nuit Debout au sein de la commission Écologie debout, revient aux sources de Nuit Debout dans ce livre et donne ainsi accès aux traces précieuses d’un mouvement citoyen peut-être moins visible aujourd’hui, mais qui n’a assurément pas dit son dernier mot. « Nuit debout, les textes » paru le 16 juin 2016 est disponible à la commande et en librairie pour une dizaine d’euros. ISBN : 978-2-36383-227-6

Portrait de Ludo, youtuber de Osons causer, réalisé dans le cadre de la Nuit Debout - Paris, avril 2016 "La joie est le plus puissant des arguments".Portrait de Ludo, youtuber de Osons causer, réalisé dans le cadre de la Nuit Debout – Paris, avril 2016 / Stéphane Burlot


Interview de Patrick Farbiaz par mr.mondialisation.org / Photographies à la discrétion de Stéphane Burlot

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