La radio au petit-déjeuner, le journal gratuit dans le métro, le smartphone à tout instant et ses liens depuis Facebook ou Twitter vers des articles pas toujours intéressants, aguicheurs certainement, les lettres d’information qui envahissent le courriel, les bulletins municipaux, inter-municipaux, régionaux, les abonnements divers, la télévision le soir : n’avez-vous pas un sentiment de trop-plein informatif ? Face à ce gavage permanent, n’est-ce pas le moment d’engager une petite diète informative de raison ?

La chose est bien connue : quelle que soit la qualité de l’information, une sorte de guerre de l’attention est en jeu pour capter l’intérêt de lecteurs toujours plus imprévisibles et impulsifs. Tous les médias, même les plus vertueux doivent en tenir compte, qui rivalisent de titres affriolants. Souvent, leur survie économique en dépend. L’enjeu, pour les médias de masse entre les mains du grand capital, c’est, bien sûr, le proverbial « temps de cerveau humain disponible » qui possède une valeur comme une autre sur le marché de l’info. Mais tous les médias n’en sont pas là : des blogs militants, petits ou grands, échappent à cette logique, qui produisent souvent une information très riche…

À vouloir tout savoir, on ne sait plus rien, débordé par un flux permanent d’informations que l’esprit n’a plus le temps de traiter, d’assimiler, d’analyser. Presse quotidienne, chaînes d’information en continu, twittosphère : le déferlement ne cesse jamais si bien qu’on peine souvent à prendre du recul sur celle-ci, à la transformer en valeurs et en actes. Cette surcharge informationnelle a réellement, massivement des effets nocifs, souvent méconnus : trop d’information peut rendre malade, c’est un professeur d’Harvard qui l’affirme ! Or, de la même façon que des excès alimentaires causent toutes sortes de maux et dérangements et appellent un traitement, de même devrait-il en aller avec l’excès d’information ? Avons-nous de temps en temps besoin d’une grève d’informations ? Ou, à minima, d’une sélection drastique de nos canaux d’information ?

Une solution : la diète informative

Dans Résilience et relations humaines : couple, famille, institution, entreprise, Roland Coutanceau et Rachid Bennegadi énoncent que « [l]a diffusion d’Internet comme outil de transfert de l’information à la vitesse de la lumière, a transformé le monde. Il a fallu 150 ans, entre 1750 et 1900, pour doubler les informations créées par l’être humain. En 2020, il ne faudra pas plus de 75 jours pour doubler la quantité d’informations produite. » Tout semble aller de plus en plus vite. Mais, à l’image de notre monde productiviste, la quantité ne fait pas la qualité.

Qui serait capable, après une journée de consultations impulsives sur les réseaux sociaux et de dérives sur internet, de se souvenir en détail de ce qu’il a lu ? En faisant un bilan de ce que nous lisons, est-on même sûr d’avoir appris quelque chose ? Cette surproduction d’information devrait amener chacun à s’interroger : « ce que je vais lire aujourd’hui mérite-t-il réellement que j’y consacre 10 minutes de mon existence ? » À plus forte raison, quand ces 10 minutes s’additionnent à d’autres. Un exercice s’avère éclairant : la consultation d’un journal quotidien quelques jours plus tard, où sa valeur informative et surtout économique est totalement dévaluée. Qu’y apprend-on qui dure, qui nous enseigne profondément quelque chose ? C’est à dire, que peut-on en tirer qui soit constructif pour la société et nous-mêmes ? Se poser ces questions, c’est déjà entrer dans une sélectivité informative.

Illustrations du dessinateur polonais Paweł Kuczyński (site de l’artiste).
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Sans doute est-il donc bon de se soumettre ponctuellement à une « diète informative ». Le principe en est simple : en cessant de subir un flux incessant, « on passe en quelque sorte d’un état de consommateur impulsif à un état d’acteur ». L’information étant devenue un produit comme un autre, la sagesse consiste souvent à savoir dire non, à se respecter soi-même en sachant distinguer ce qui mérite l’attention et ce qui n’en mérite pas – faute de quoi, à trop recevoir des junk news, on devient une sorte de décharge informationnelle riche en confusion. En pratique, c’est faire un tri drastique des réseaux que nous suivons, des pages que nous consultons, vérifier l’origine d’une information avant d’offrir son clic, et apprendre à résister aux titres les plus racoleurs.

Bien sûr, la question n’est pas de fermer sa porte au monde, de cesser à jamais de s’intéresser à sa marche, mais bien d’évaluer la valeur de l’information, le sens même qu’on lui attribue et la fin dont elle serait le moyen. N’est-ce pas, en effet, préférable de lire moins, mais mieux, tout comme il est préférable de consommer moins et mieux ? De préférer alors, au travail souvent superficiel de la presse quotidienne, des titres comme Le Monde diplomatique ou Revue XXI, ou des enquêtes en profondeur de Mediapart ? Au lieu de se rougir les yeux et se noircir le moral d’écran en écran, n’est-il pas plus sage de reconnaître humblement que l’on ne peut tout savoir ? N’est-il pas préférable de maitriser un nombre sélectionné de sujets plutôt qu’avoir une connaissance superficielle sur tout… et donc un avis, lui aussi, superficiel…? N’est-il pas plus modeste et fondamentalement social celui qui, reconnaissant les limites individuelles de la connaissance, devra recourir à autrui, dans le monde réel pour lui enseigner ce qu’il sait ?

À l’inverse, il y a quelque chose d’infantile et une pulsion narcissique de toute-puissance à téter continûment le sein informatif, à plus forte raison en se tenant à distance de toute action réelle.

Se ré-ancrer dans le monde réel

En résumé, être informé (ou se croire informé) et Savoir n’est pas la même chose. Les perpétuels mécontents iront de leur réaction négative, diront peut-être que c’est le meilleur moyen de faire des citoyens ignorants et d’appauvrir la démocratie. Il est vrai que la démocratisation de l’information a apporté son lot d’effets positifs. Mais se noyer dans un océan d’informations ne fait pas de nous des personnes instruites, d’autant que de plus en plus de sites et blogs font de la désinformation un nouveau marché à part entière.

Mais comme l’énonce le nomade digital Kalagan, qui se souvient avoir appris la nomination de Manuel Valls comme Premier ministre deux semaines plus tard, « [c]ela a t-il changé quoi que ce soit pour moi, ou pour vous ? Sa politique d’austérité sera exactement la même, que je sois au courant ou non, le jour même ou 3 mois plus tard. Je suis certain qu’il y a plein d’actualités importantes que j’ai zappées ces derniers mois. Et alors… » Oui : et alors ? Et après ? Qu’en reste-t-il ? Le monde est déjà saturé d’informations et l’impression est que celle-ci n’encourage pas à le transformer ni à organiser stratégiquement toute forme de transition sereine. Et on n’oserait même parler des potins de stars, buzz à deux francs et autres totems de l’insignifiance qui remplissent de plus en plus l’espace de nos flux d’actualités sans jamais nous élever. Le juste, serait donc l’information qui nous construit, qui nous élève, qui nous donne à comprendre. Et pour ça, il faut apprendre individuellement à la sélectionner, car chaque seconde de cerveau disponible perdue l’est à tout jamais.

Illustrations de Paweł Kuczyński.

Nous devrions même nous demander comment, avec autant d’informations « libres » en circulation, les oligarques, les puissants et le dit « ordre économique » peuvent continuer à assoir et perpétuer leur pouvoir ? Pourquoi n’avons nous jamais été autant informés mais paradoxalement aussi passifs ? Les « grands informés » auront l’arrogance de prétendre que le problème, ce sont « les autres » qui sont « manipulés » par le politique ou la télé… Et si on commençait par se demander si la faute n’était pas un peu partagée entre tous ? Car, peut-être que, au lieu d’aspirer à transformer le monde, beaucoup préfèrent s’informer sur le monde, sans toujours faire cet effort consistant à transformer un savoir en action.

Modérer le robinet informatif, s’engager dans une sélection informative drastique, ne plus offrir son temps de cerveau disponible au premier venu, peut avoir de réels effets de bien-être pour soi-même, mais aussi libérer un temps précieux pour se promener, être présent au monde, jouer avec ses enfants, parler à son voisin, militer, faire l’amour, porter assistance et écouter autrui dans le monde réel, c’est-à-dire, de traduire ses pensées en actes en commençant à appliquer dans le monde réel les alternatives disponibles ou en attente d’être créées (par vous?).

Au lieu d’accepter tacitement, en la subissant, la surcharge cognitive qui excite et qui frustre les egos dans leur volonté de toute-puissance, il importe de se ré-ancrer dans le monde réel, dans les relations interpersonnelles, le militantisme, le partage entre amis, l’aide entre voisins, l’acte engagé. Bien que l’un ne puisse vivre sans l’autre, une transition sereine ne se fera jamais uniquement par les écrans. Elle se fera par la stratégie élaborée, la solidarité vécue, la rencontre en face à face de personnes qui souhaitent construire quelque chose de nouveau jugé d’utopique aujourd’hui, mais peut-être notre normalité demain. Et ceci n’est possible qu’en étant BIEN informé : ni désinformé, ni gavé d’informations.

– Mikaël F. & Mr Mondialisation


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