Alors que de nombreux Kazakhs originaires de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, dénoncent les persécutions qu’ils ont subies en Chine, les militants pour les droits humains qui cherchent à faire connaître ces violations ou à critiquer l’influence chinoise sont eux-mêmes confrontés à des pressions des autorités kazakhes. Décryptage.

Situé entre la Russie et la Chine, le Kazakhstan entretient des relations étroites avec ces deux puissances. La Chine occupe notamment une place croissante dans son économie, ce qui rend particulièrement sensible toute contestation susceptible de dégrader les relations entre Astana et Pékin.

Un pays pris entre la Russie et la Chine

Ancienne république de l’Union soviétique comptant environ 20 millions d’habitants, le Kazakhstan occupe une position stratégique en Asie centrale. Il partage notamment une longue frontière avec la Russie et une autre avec la Chine. Son économie est étroitement liée à ces deux voisins, notamment dans le secteur des hydrocarbures.

La Russie conserve une influence politique, culturelle et démographique importante au Kazakhstan. Environ 15 % de la population est d’origine russe, et les relations entre les deux pays restent étroites.

La Chine, de son côté, a surtout développé son influence économique. Des entreprises chinoises sont fortement impliquées dans le secteur pétrolier kazakh, tandis que Pékin figure parmi les principaux investisseurs et prêteurs du pays. Dans ce contexte, les critiques visant directement la Chine peuvent devenir particulièrement sensibles.

Le Xinjiang, une question directement liée au Kazakhstan

La question du Xinjiang occupe une place particulière dans les relations entre le Kazakhstan et la Chine. La région abrite historiquement d’importantes communautés kazakhes et ouïghoures. La présence des Kazakhs dans cette partie de l’Asie centrale ne résulte pas de migrations récentes : elle s’explique notamment par l’histoire de la région et par l’évolution des frontières au cours du XXᵉ siècle.

Le Xinjiang en rouge. Wikimedia. 

Depuis plusieurs années, les autorités chinoises sont accusées de mener une politique de répression à l’encontre des Ouïghours, des Kazakhs et d’autres minorités musulmanes du Xinjiang. Des organisations internationales de défense des droits humains ont notamment documenté des détentions massives, des programmes d’endoctrinement, du travail forcé et d’autres violations des droits fondamentaux.

Cette situation concerne directement le Kazakhstan puisqu’après l’indépendance du pays en 1991, de nombreux Kazakhs vivant à l’étranger ont rejoint le pays. Depuis 1991, plus d’un million de Kazakhs sont revenus s’installer au Kazakhstan, dont une part importante était originaire de Chine.  Certains de ces nouveaux arrivants avaient eux-mêmes été détenus ou persécutés au Xinjiang. D’autres ont continué à témoigner de la situation de leurs proches restés en Chine.

Atajurt en lutte pour les droits humains

C’est dans ce contexte qu’Atajurt Eriktileri a été fondée au printemps 2017 à Almaty, la plus grande ville du Kazakhstan. L’organisation s’est donné pour objectif de défendre les Kazakhs revenus de Chine ainsi que les membres d’autres minorités musulmanes victimes de persécutions au Xinjiang.

À ses débuts, Atajurt accompagnait principalement les familles de personnes détenues en Chine. L’organisation recueillait leurs témoignages et adressait des pétitions aux autorités chinoises. Elle a progressivement développé son activité et constitué une importante base de témoignages et de vidéos sur les persécutions commises au Xinjiang.

Selon Atajurt, plus de 10 000 témoignages auraient ainsi été recueillis depuis sa création. Atajurt s’est particulièrement fait connaître en 2018, lorsque plusieurs Kazakhs de nationalité chinoise ont fui le Xinjiang pour rejoindre le Kazakhstan. Certains avaient été victimes de persécutions et cherchaient à obtenir une protection dans leur pays d’origine sur le plan ethnique et historique et à ne pas être renvoyés en Chine sous la pression de Pékin.

Serikzhan Bilash : de militant à exilé

Son fondateur, Serikzhan Bilash, a été arrêté en mars 2019 et poursuivi sur le fondement de l’article 174 du Code pénal kazakh, qui sanctionne notamment l’« incitation à la haine sociale, nationale, clanique, raciale, de classe ou religieuse ».

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Serikzhan Bilash. Wikimedia.

Les autorités lui reprochaient notamment des propos tenus lors d’une réunion consacrée aux persécutions des minorités musulmanes au Xinjiang. Après plusieurs mois sous contrôle judiciaire, Bilash a été libéré en août 2019. Il avait accepté de plaider coupable, de payer une amende et de mettre fin à ses activités de campagne concernant les violations des droits humains commises en Chine.

Amnesty International et Human Rights Watch ont dénoncé ces poursuites, estimant qu’elles portaient atteinte à sa liberté d’expression et à son travail de défense des droits humains. Bilash a finalement quitté le Kazakhstan et s’est installé aux États-Unis en 2021, où il a demandé l’asile. Depuis son exil, il poursuit son travail de plaidoyer en faveur des victimes des persécutions au Xinjiang.

Une répression qui s’étend aux journalistes

Le cas de Bilash n’est pas isolé. Plusieurs membres ou sympathisants d’Atajurt ont fait l’objet d’enquêtes ou de poursuites. La situation s’est notamment tendue après une manifestation organisée le 13 novembre 2025 dans la région d’Almaty, à proximité de la frontière sino-kazakhe.

Les manifestants demandaient la libération d’Alimur Turganbay, un citoyen kazakh né au Xinjiang et détenu en Chine depuis juillet 2025 dans des circonstances obscures. Dix-neuf militants ont été arrêtés lors de cette manifestation.

Lors de leur procès, le 23 janvier 2026, certains ont été condamnés pour « hooliganisme » à des amendes ou à des peines de détention administrative pouvant aller jusqu’à dix jours. Treize autres faisaient toujours l’objet de poursuites sur le fondement de l’article 174 du Code pénal, tandis que six avaient été placés en résidence surveillée. L’ouverture de cette procédure pénale aurait fait suite à une note diplomatique adressée par les autorités chinoises au ministère kazakh des Affaires étrangères.

La répression touche également d’autres personnalités critiques du pouvoir. Le marathonien kazakh Marat Zhylanbayev a notamment été condamné en 2023 pour des faits qualifiés d’« extrémistes ». Plusieurs journalistes ont également été détenus ou poursuivis, parmi lesquels Duman Mukhamedkarim, Aigerim Tileuzhan et Mirbolat Mirzatayev. En juillet 2026, la journaliste Gulnaz Serikbayeva, membre d’Atajurt, a quant à elle été condamnée à trois ans de prison pour une publication sur les réseaux sociaux critiquant le gouvernement chinois.

Les proches également sous pression

Batikha Bilash, sœur de Serikzhan Bilash, a fait l’objet d’une enquête des autorités kazakhes en raison de son implication présumée dans la collecte de fonds destinée aux activités d’Atajurt. Elle est officiellement poursuivie pour fraude fiscale et placée en résidence surveillée.

Serikzhan Bilash et Batikha Bilash. Radio Free Europe/Radio Liberty

Son fils aurait lui aussi été visé par les autorités. Le 23 juillet 2026, une perquisition aurait été menée sur son lieu de travail. Selon Serikzhan Bilash, cette intervention illustrerait la volonté des autorités de rechercher des éléments susceptibles d’être présentés comme illégaux, notamment du matériel qui aurait été qualifié de « propagande islamiste ».

Ces différentes affaires ont été suivies par des organisations internationales de défense des droits humains, notamment Amnesty International et le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire. Ces organisations ont dénoncé le caractère potentiellement politique des poursuites visant Serikzhan Bilash et ont contesté la légitimité de sa détention.

Dans le contexte de l’affaire des militants d’Atajurt, Amnesty International a également appelé les autorités kazakhes à abandonner les poursuites qu’elle considère comme infondées et à libérer les militants détenus. L’organisation rappelle qu’une manifestation pacifique ne devrait pas constituer une infraction pénale, y compris lorsqu’elle risque de déplaire à une puissance étrangère telle que la Chine.

Un équilibre géopolitique fragile

Sur le plan socio-économique, la Chine exerce également sa pression. Des travailleurs kazakhs ont dénoncé des conditions de travail qu’ils considèrent comme discriminatoires ainsi que des écarts de salaire avec leurs collègues chinois. Le Kazakhstan doit donc composer entre ses intérêts économiques et les critiques concernant l’ingérence chinoise.

Cette position est d’autant plus délicate que le Kazakhstan cherche parallèlement à maintenir des relations avec la Russie et à diversifier ses partenariats internationaux, notamment avec les États-Unis et les pays européens. La France figure parmi les principaux investisseurs étrangers dans le pays.

Les organisations comme Atajurt se retrouvent ainsi au croisement de deux enjeux : la défense des droits humains et les intérêts géopolitiques du Kazakhstan. Leur situation montre les limites auxquelles peuvent se heurter les militants lorsque les questions de libertés publiques se mêlent aux relations entre États.

une correspondante anonyme pour Mr Mondialisation


Photo de couverture : Radio Free Europe/Radio Liberty

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