Le cri d’alarme d’un belge blessé en France par une grenade GLI-F4

Blessé par une grenade assourdissante de type GLI-F4 à la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes, Camille*, ressortissant belge, nous explique pourquoi il s’est rendu en ce lieu et raconte l’affrontement pendant lequel une partie de son pied gauche a été brûlée au troisième degré. Que ce soit à Notre-Dame-Des-Landes, où de nombreuses personnes ont été touchées gravement par les grenades, à Sivens (où Rémi Fraisse avait trouvé la mort) ou lors d’autres manifestations ou blocages, les forces de l’ordre sont régulièrement accusées de faire usage d’armes à l’encontre de citoyens et de citoyennes, parfois avec l’intention de blesser. Le problème n’est pas isolé : ainsi, le 9 mai dernier, un étudiant était également grièvement blessé à Toulouse par une grenade de désencerclement.

Mr Mondialisation : Bonjour Camille. Vous revenez de quelques jours passés à Notre-Dame-Des-Landes. En tant que ressortissant belge, pourquoi était-il important pour vous de vous rendre à la ZAD ?

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Camille : Cela faisait déjà quelques mois que je voulais me rendre à la ZAD. J’étais extrêmement curieux de voir à quoi pouvait ressembler un projet social d’une telle ampleur. Moi-même étudiant en Sciences sociales et humaines, je suis à la recherche de solutions alternatives aux déboires de notre système actuel. Il était donc intéressant d’aller directement sur un terrain où une ébauche d’un autre monde avait débuté.

De facto, durant mon séjour à Notre-Dame-Des-Landes, j’ai pu constater qu’une communauté écologique et auto-gérée était viable. Loin du consumérisme ou de l’excès de l’individualisme que nous connaissons aujourd’hui, « ces gens-là », les zadistes essayent de créer un espace de vie en harmonie avec la nature et où les désaccords sont réglés lors d’assemblées délibératives. Ce modèle n’est bien évidemment pas parfait, mais il a le mérite de proposer une réflexion active sur nos modes de vie et ses enjeux contemporains et de permettre d’avancer par l’expérience.

Lorsque l’évacuation a débuté et que les résidents de la ZAD en ont appelé à la mobilisation pour empêcher les 2500 CRS de les déloger, j’ai décidé de me rendre à NDDL le vendredi 13 avril.

Mr Mondialisation : Pendant votre séjour là-bas, qu’avez-vous observé ?

Camille : Durant ce passage à la ZAD, j’ai surtout vu énormément d’énergie dépensée dans une lutte de fatigue psychique et physique. En effet, un climat anxiogène de guerre civile régnait dès le matin de notre arrivée. Les assauts des gendarmes commencèrent dès le petit matin et ne se sont arrêtés qu’au crépuscule. Le peu de temps durant les replis des forces de polices, les zadistes se dévouaient à la reconstruction des barricades et des habitations détruites. Le jour on se protégeait de la destruction et la nuit on se vouait à la construction. Aucun moment de répit n’était envisageable, mais c’était possible vu le nombre de soutiens s’étant rendus sur place. J’ai pu, en effet, rencontrer des Espagnols, des Anglais, des Allemands, comme je le disais, les idées ont bel et bien abandonnées l’abstraction des frontières à la ZAD.

Concernant ce climat belliqueux, il faut préciser que les deux camps ne disposaient pas des mêmes moyens de pression. On pouvait observer deux phases dans l’opération, les assauts, et les moments de repos où les gendarmes et les manifestants se trouvaient face à face dans une promiscuité intrigante. En effet, durant ces périodes de repos, les manifestations pacifiques étaient possibles, j’ai pu observer des monologues d’introspection concernant ces affrontements, des poèmes, des chants, mais aussi des insultes et des propos haineux. Il est évident que les opinions concernant les gendarmes divergeaient même si je n’ai vu aucun acte directement violent durant ces phases de repos.

Autre type de projectile qui imprègne la peau. Image : zad.nadir.org

Mr Mondialisation : Vous avez été blessé par un projectile lancé par les gendarmes. Que s’est-il passé ?

Camille : Là où les choses se sont compliquées pour moi et c’est pour cette raison que je témoigne ici, c’est lorsque mon pied gauche explosa à cause d’une grenade assourdissante, alors que je résistais à l’assaut des gendarmes avec d’autres personnes. En effet, si j’essaye aujourd’hui de sensibiliser aux violences constatées, c’est pour que de telles blessures ne puissent plus être infligées à des personnes participant à des manifestations citoyennes. Les grenades GLI F-4, qui sont censées faire disperser les mouvements de foule, sont excessivement dangereuses. La majorité de l’intérieur de mon pied gauche a été brulée au troisième degré, une opération de greffe de peau a dû s’ensuivre ainsi que la saturation d’une dizaine de points de suture. Comment est-ce possible d’utiliser ce genre de grenades sur sa propre population vu les dégâts qu’elles peuvent occasionner ?

De plus, les forces de l’ordre, qui ont une carte détaillée de la zone, ne se préoccupent absolument pas des stands de soin sur place. En effet, j’ai dû être recousu sur place dans des effluves de gaz lacrymogène vu qu’elles n’hésitent pas à bombarder à proximité des stands médics. Les ambulances se voient aussi ralenties par de nombreux contrôles policiers. Et cerise sur le gâteau, les blessés graves, dont j’ai fait partie, ne peuvent se faire ausculter à Nantes car un dossier peut être monté contre vous. J’ai donc dû me rendre à l’hôpital de Rennes. J’aimerais réellement faire de mon témoignage une réalité sur l’usage disproportionné et sans modération de grenades en tout genre comme moyen de répression policière.

Mr Mondialisation : De manière générale, comment se déroulent les assauts des forces de l’ordre ?

Camille : Comme je l’expliquais ci-dessus, les opérations se décomposent en deux phases. La première a pour objectif de s’approprier, par le positionnement, un maximum de barricades obstruant les routes principales. Pour ce, les policiers surarmés aux allures de « robocop », en plus des tirs tendus de flashball, envoient un nombre démesuré de grenades en tous genres, lacrymogènes, à effet de souffle ou encore de désencerclement. Les manifestants répondent par des jets de pierres ou de vidanges. Mais très rapidement, le repli est nécessaire vu les douleurs physiques engendrées par ce gaz lacrymogène ainsi que la peur et l’anxiété qu’il propage. Cette arme mainstream du maintien de l’ordre n’est pas du tout remise en question et s’est imposé comme idéal à la violence légitime de l’État. Ses traumas psychologiques et physiques, euphémisés par le gouvernement, sont pourtant nombreux et méritent qu’on s’y attarde.

La deuxième phase consiste à arrêter l’assaut à un point stratégique laissant derrière le blindé détruire les barricades. Durant cette période, les manifestations des zadistes deviennent pacifiques jusqu’au moment où quelques sommations au microphone sont lancées. L’assaut reprend et le cercle vicieux est bouclé.

Comme on peut le voir sur ces images, la police elle même se met en danger en utilisant ces grenades. Plusieurs cas de policiers blessés sur la ZAD l’ont été par l’explosion inappropriée d’une de leur grenade.

Mr Mondialisation : Vous considérez que l’État français est fautif en ce qui concerne votre blessure. Comptez-vous entreprendre quelque chose pour faire valoir vos droits ?

Camille : Je considère l’État français pleinement responsable en ce qui concerne l’utilisation sans aucune modération de ces armes qui blessent grièvement chaque année un nombre non négligeable de manifestants et qui dans les cas extrêmes peuvent devenir létales.

En effet, l’usage excessif de gaz lacrymogènes est condamnable selon la Cour européenne des droits de l’homme. Dans un premier temps, je compte joindre mon témoignage à une saisine collective envoyé au Défenseur des Droits – une autorité administrative indépendante – via le collectif VigiZad, un collectif qui défend les droits des citoyens. Deuxièmement, je compte également monter un dossier attaquant directement l’État français sur son implication dans la blessure que j’ai subie.


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*Prénom modifié