Dans cet épisode de « Mes chers contemporains », Usul s’interroge sur le rôle du « journaliste » dans notre société, et ce au travers d’une figure médiatique française incontournable : David Pujadas. Les récents événements de ce printemps 2016, tels que les attentats de Bruxelles ou encore les manifestations contre la loi travail, ont été largement couverts par les médias mainstream et les réseaux d’informations alternatifs. Dans ce cadre, Usul nous invite à nous pencher sur la manière dont l’information a été traitée et relayée, en revenant entre autre sur la sainte idée de « neutralité journalistique » et sur la question de la responsabilité des acteurs qui composent l’information. Ont-ils la possibilité de s’exprimer librement ? Ou bien sont-ils soumis à des logiques systémiques de marché les contraignant à s’aligner sur l’idéologie dominante au risque de perdre leur travail ? Pourquoi la neutralité journalistique est un mythe. [ Archive atemporelle juin 2016. Article Libre de droits. Textes par Mr Mondialisation sous Creative Commons ] 

En ces temps d’acharnement médiatique contre les manifestants de la Loi Travail et des grévistes, qualifiés de « terroristes » et de « preneurs d’otages » à chaque édition des chaînes d’info en continu, beaucoup se questionnent sur la neutralité de certains grands éditorialistes et autres éditocrates. Il est en effet légitime de s’intéresser aux intérêts et liens qui se sont tissés entre ces deux formes de pouvoirs impersonnels : entre monde politico-économique et celui des faiseurs d’opinions. Comme le démontre fort bien Usul, vidéaste et chroniqueur français engagé, à travers ce reportage de fond, la grande majorité de la presse et du service audio-visuel appartient à de grands industriels, acteurs direct de la vie économique du pays et interlocuteurs privilégiés de certains hommes politiques. Inévitablement, on en revient aux sources : qu’est-ce qu’informer ?

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Dessin : Soulcié

Le militant 3.0 rappelle à juste titre que les patrons de grands médias publics sont, depuis quelques années déjà, nommés par le président du CSA, lui même nommé par le chef de l’État. La collusion saute aux yeux. Dans une conjoncture houleuse pour un gouvernement, comment ne pas être alerté par ces divers conflits d’intérêts qui entachent la profession ? Par, ailleurs, comment déterminer la juste mesure d’une critique systémique des médias quand, par ailleurs, les pontes de l’extrême droite et de la fachosphère ne cessent d’insulter l’ensemble de la profession de « Journalopes » sans aucune nuance ou critique sociologique approfondie des médias. Les journalistes sont-ils réellement tous des corrompus qui pervertissent consciemment l’information ? Il apparaît que la réalité est un peu plus complexe et pragmatique et nécessite d’analyser la situation plus loin que l’obsession de la critique partisane.

La corruption, l’explication simpliste à un problème complexe

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En effet, et comme Usul s’emploie à le souligner avec une approche sociologique rationnelle, l’argument de la corruption des acteurs n’explique pas tout. Bien au contraire, en simplifiant le réel, elle nous rends aveugle face au poids des structures et du conditionnement qui pèse sur chaque acteur médiatique, les empêchant implicitement de mener toute critique rationnelle d’un pouvoir ou d’un ordre qui garantit leur existence. Dans ce terreau fertile où les individus sont naturellement porté à encenser les institutions qui les nourrissent, les complots « gauchistes » et autres fabulations « judéo-maçonniques » pullulent sur des sites de pseudo-réinformation, vous proposant, dans la plus grande malhonnêteté intellectuelle, de vous « révéler » la vérité. Pour faire simple, il est plus facile de basculer dans un raisonnement inverse extrême, que d’analyser des mécanismes complexes d’influence. Paradoxalement, la théorie du complot enferme les individus dans une vision binaire, justifiant finalement l’idée qu’il n’existerait que d’une part la vérité officielle et de l’autre les idées complotistes farfelues. La réalité est définitivement entre les deux.

À l’opposé de cette démarche, Usul (comme l’ont fait de grands sociologues avant lui) dresse ici un portrait des réalités et contraintes institutionnelles dans lesquelles sont plongés les journalistes. Peuvent-ils garantir un travail juste, impartial et argumenté tout en étant soumis au productivisme, aux injonctions à la Croissance, aux acteurs du libéralisme ou encore à la course effrénée derrière l’audimat ? Sont-ils libres de tout dire quand des pontes du CAC40 ou un quelconque représentant politique tiennent leur future carrière entre leurs mains ? Il semblerait que non, comme en témoigne chaque jour l’observatoire critique des médias ACRIMED qui s’occupe d’analyser les procédés de distorsion de l’information.

Le « marché » détruit toute profondeur dans l’information

Si les médias de masse peuvent parfois apparaître comme des instruments politiques au service d’une propagande électorale visant à modeler l’opinion plutôt qu’à la refléter, il convient toutefois de s’arrêter sur les conditions de production de cette information. Dans une logique de rendement, les décideurs recherchent le spectaculaire. Très vite, c’est la forme (la surface des choses) qui dicte l’information au détriment de tout débat de fond sur l’actualité. Cette logique de marché impose à tous les journalistes de s’adapter s’ils ne veulent pas être remplacés par des éléments plus dociles et moins soucieux de produire une information de qualité, probablement moins virale, donc moins rentable. Cela a un impact direct sur leur ligne éditoriale, c’est à dire sur le traitement même de l’information. Au même titre que des secteurs de la consommation de masse, les mass-médias passent en mode low-cost, entendez, brader la qualité au profit des chiffres. À ce stade, il nous paraîtrait bien imprudent de parler de liberté de la presse sans quelques guillemets… surtout lorsqu’en définitive, l’objectivité se construit toujours par rapport à une idéologie particulière, partiale, et en l’occurrence, majoritairement orientée en direction de l’opinion hégémonique.

Ne jamais mentir, mais orienter…

Comme nous l’explique brillamment le reportage d’USUL, Le Journaliste (David Pujadas), le débat social n’est pas déterminé par les événements eux mêmes, mais par la manière dont ceux-ci sont relatés et donc intégrés à l’imaginaire collectif. Déconstruire les procédés rhétoriques de l’objectivité dans l’analyse médiatique nous permet de mettre en lumière un traitement de l’information partial et orienté en direction d’intérêts particuliers et vers la perpétuation des structures existantes d’oppression. En pratique, les temps de diffusion sont majoritairement accordés à des sujets consciencieusement sélectionnés pour créer une opinion (le plus souvent racoleurs, alarmants ou rassurants) plutôt qu’à d’autres jugés plus marginaux/dérangeants. De même, les témoignages sont implicitement triés de manière à refléter un biais politique qui reflète le « moi-profond » de la structure. Enfin, la hiérarchisation de l’information, dans une logique de marché, a pour conséquence la sur-représentativité de certaines figures politiques ou industrielles, généralement pour appuyer une ou l’autre opinion des syndicats patronaux. Autant d’éléments qui justifient nos doutes quant au mythe du journalisme libre et indépendant, garant de l’intérêt commun.

Quand on assimile tout en nuance les influences qui déterminent les choix éditoriaux, on réalise que mêmes les médias alternatifs sont soumis à nombre de ces biais et répondent trop souvent aux mêmes règles de l’audimat si pas d’objectifs partisans. Mais, de toute évidence, un média indépendant, essentiellement financé par ses lecteurs, échappe à nombre de ces influences économiques sans pour autant fuir le poids de sa propre structure. Nous mêmes assumons nos propres biais, tout en sachant qu’aucun industriel, aucune marque, aucun parti politique, ne peuvent influencer nos choix éditoriaux. La véritable information est donc un parcours semé d’embûches. Elle ne peut être le fruit d’un média unique, encore moins d’une vérification centralisée et étatique de l’information. Ainsi, l’important est d’éduquer le spectateur dans la sélection de ses sources d’informations et dans la lecture intelligente de celles-ci. Survient alors une question simple : à qui voulons-nous « vendre » notre temps de cerveau disponible ?

Voir la vidéo d’USUL « le journaliste » ci-dessous


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